Sous toutes les coutures / Fashion victim

Sous toutes les coutures / Fashion victim
Marie Colot Illustrations de Gin
Editions du Pourquoi pas ?? 2026

Comme un fil ténu entre deux mondes

Par Michel Driol

Deux récits tête bêche, comme souvent avec les éditions du Pourquoi pas ??, deux récits qui se font écho. D’un côté, Ariane qui refuse qu’on jette son jean fétiche, acheté 3 ans plus tôt avec ses copines, recousu, rapiécé, réduit à l’état de short, parce qu’elle y a trouvé, cousu dans une poche, un portrait brodé dont elle n’a parlé à personne. De l’autre, une adolescente anonyme exploitée dans une usine de confection, qui, un soir, récupère un morceau de tissu pour y broder un portrait.

Marie Colot revisite ici avec beaucoup de sensibilité le mythe d’Ariane, ce fil ténu qui permet de relier l’horreur du minotaure dévorant les jeunes gens à la liberté. Le monstrueux, ici, c’est l’exploitation des enfants dans des usines de confection, pour quelques dollars, précise le texte. Fatigue, sueur, néons froids, pluie sur les têtes, le récit met l’accent sur les conditions de travail, la répétition des mêmes gestes, vus par cette jeune ouvrière qui, un jour, a l’envie et le désir de laisser un message à destination des acheteuses qu’elle imagine. Ces acheteuses, on les voit, fashionistas en herbe, toutes à leur joie de devenir autres avec de nouveaux vêtements, de nouveaux accessoires, dans une sorte d’euphorie de la consommation entre copines. Jusqu’à la prise de conscience par Ariane de ce lien avec celle qui a produit ce jean, celle dont elle préférait oublier l’existence, grâce à ce fil qui fait image,  qui relie pays du Sud et pays du Nord, surexploitation et consommation au moindre cout. Deux adolescentes aux modes de vie bien différents, aux destins bien différents, deux façons de faire humanité. Rien de trop dans ces deux récits : Ariane, dont le texte ne fait pas un portrait très flatteur,  ne devient pas militante alter écologiste, la petite travailleuse qu’on imagine au Bengladesh, en Chine ou en Inde ne change pas de métier. Mais il y a cette façon de se rappeler les uns aux autres, de dire nos interdépendances dans une langue éminemment poétique et travaillée. Une langue qui reprend le rythme de la machine à coudre, qui dit la répétition des mêmes gestes, et le bruit incessant. On songe, en lisant cette partie-là du texte, à la magnifique chanson La Grille, que Marc Ogeret avait tirée du roman de Roger Vailland 325 000 francs. C’est la même façon, par la pulsation, par le rythme, par la langue de dire le monde de l’usine, monde trop souvent absent de la littérature pour la jeunesse. Rythme plus ample, plus posé, périodes plus longues dans la partie Ariane, façon d’illustrer un autre univers, une autre ambiance, plus confortable, sans doute. Avec sobriété et efficacité, le cahier d’illustrations, central, oppose les couleurs froides de la confection aux couleurs chaudes de la consommation, la série monotone des machines à coudre alignées dans l’atelier à l’abondance des vêtements à choisir.

A partir du vêtement, de la confection à bas cout fabriquée par des adolescentes exploitées, ces deux récits invitent à relier deux destins individuels, donnent à voir ce que nous préférons oublier, comme Ariane, et, à travers le beau symbole du portrait tissé, et initient une prise de conscience des inégalités mondialisées sur lesquelles repose notre mode de vie.

La Soupe Lepron

La Soupe Lepron
Giovanna Zoboli et Mariachiara Di Giorgio
Les Fourmis Rouges 2022

C’est dans les vieilles marmites…

Par Michel Driol

Tous les ans, le premier jour de l’automne, M. Lepron, lièvre à la nombreuse descendance, prépare dans sa marmite une soupe. Chacun y apporte un ingrédient, et M. Lepron fait cuire. Ou plutôt dort et rêve tandis que la soupe mijote. Quand il se réveille, c’est prêt et chacun se régale. La renommée de cette soupe va au-delà de sa famille, des fermiers auxquels il vole les légumes, et atteint le monde entier, si bien que M. Lepron ouvre une usine de fabrication de soupe. Mais ses rêves n’ont plus la même douceur qu’avant, ils deviennent cauchemars. Est-ce pour cela que la soupe n’a plus si bon gout, aux dires des consommateurs ? Finalement, M. Lepron ferme son usine et revient à la tradition annuelle de la soupe d’automne.

Sous ses dehors doucereux, alléchants, avec ses illustrations à la Beatrix Potter, avec son texte joliment poétique, en particulier lorsqu’il est question des rêves de M. Lepron, avec cette famille de lièvres pleins de charme et de magie, voici un album qui devient vite une critique farouche du capitalisme, de l’industrialisation et de la mondialisation. Peut-on passer sans risques d’une activité familiale collaborative à la grande entreprise de fabrication de soupe en boite (joli clin d’œil graphique aux boites de soupe Campbell !) ? Sans doute pas, et il faut en payer le prix : la perte de l’innocence, de la tranquillité. Inquiétude, dépression font place au bonheur de vivre au rythme des saisons. Avec beaucoup de poésie, l’album montre un innocent lièvre confronté au capitalisme. Alors que sa famille adorait la soupe, les consommateurs sont sensibles aux rumeurs –fondées ou non – d’une baisse de qualité. C’est dire que l’album aborde des problématiques liées à l’industrie agroalimentaire dans leur complexité : perte d’identité des produits, perte de gout, effets de mode, mais sans didactisme et avec beaucoup de légèreté car tout est vu à travers la dégradation de la qualité des rêves de M. Lepron. La force poétique – et politique – de l’album est de lier la qualité de la soupe à celle des rêves conçus comme une sorte d’ingrédient magique, mais surtout comme l’illustration du fait que le bien-être des travailleurs est indispensable à la qualité des produits qu’ils confectionnent. L’album est bien une critique acerbe de nos rêves de croissance, prompts à se transformer en cauchemars, conduite à travers une histoire aux personnages attachants et illustrée magnifiquement. Les doubles pages aquarellées sont autant de tableaux d’où se dégage une atmosphère particulière totalement en phase avec le récit, qui va du bonheur d’être ensemble à l’expression des fantasmes effrayants que ne renierait pas un Breughel… Quant aux vignettes, elles ne manquent ni d’humour, ni de détails croustillants pleins de vie !

Sous une forme classique, cet album plein de poésie est une belle fable qui prône la simplicité nécessaire au bonheur de chacun, le respect de traditions et des saisons, et se fait une critique acerbe de la société mondialisée qui veut, à tout prix, assouvir les désirs de tous dans une sorte de course folle à la production déréglée des biens de consommation.