La Team
Audrey Bischoff
Rouergue collection doado 2026
Une place dans le monde
Par Michel Driol
Une colo pour ados dans les Alpes. Il y a là Louise, dont le séjour a été payé par le secours populaire, en révolte contre sa mère qui l’élève seule et sa pauvreté. Il y a là Sabri, toujours vêtu de noir, qui se réfugie dans sa musique pour résister aux moqueries et harcèlements, persuadé que ses parents l’ont inscrit à ce séjour pour pouvoir un peu respirer. Et puis il y a la Team pourriture, des filles de bon milieu social, qui se connaissent déjà, Noa, la Boss, charismatique, Awa la révoltée, Charlotte la déglinguée, Malia la coquette. Quand ces dernières lui proposent de faire partie de la Team, Louise est aux anges. Cette colo s’annonce bien, même si elle n’apprécie pas trop la façon qu’a la Team d’exclure et se moquer des autres.
Polyphonique, le récit fait alterner quatre voix, quatre perceptions de ce séjour. Deux voix d’ados, Louise et Sabri, deux voix d’adultes, Hakim le directeur et Antonia, la mère de Louise. La voix d’Hakim d’abord, celle qui ouvre le roman, dans un hôpital, au chevet d’un des ados dont il avait la responsabilité, à l’issue du séjour. Ainsi le lecteur comprend qu’il s’est passé quelque chose de grave, mais l’autrice laisse planer le suspense sur l’identité de la victime, la nature du drame. La voix d’Antonia, qui s’inquiète à distance, repasse et ressasse ce qu’a été sa vie de mère célibataire, ses espoirs déçus, sa rupture avec sa propre famille. Louise, dont on partage les colères, les espoirs, la difficulté à dire sa pauvreté, son admiration pour ces filles belles, rieuses, à l’aise en toutes les circonstances, dont les phrases courtes marquent bien la naïveté et le manque de confiance en elle. Et Sabri, le seul à parler en je, qui assiste à tout, comprend tout, mais reste en marge, exclus, victime…
Dans sa polyphonie, le récit fait alterner plusieurs histoires. Celle de la mère d’Antonia, qui ne comprend plus sa fille, qui la voit sans arrêt lorsqu’elle était enfant, aimante, attachée à elle. Il y a là quelque chose de déchirant dans sa conscience que quelque chose s’est brisé avec sa fille, sans qu’elle puisse en comprendre la raison, mais aussi dans le récit qu’elle fait de sa propre vie, de son exil forcé loin du Portugal, dans son adaptation à un nouveau pays, une nouvelle langue. C’est aussi l’histoire d’Hakim, qui s’est démené pour obtenir son BAFD, vit toujours à 22 ans chez ses parents, et mesure soudain tout ce à côté de quoi il est passé dans ce camp d’ados, culpabilisant au point de douter de vouloir continuer dans cette profession. Deux vies, deux vies gâchées, deux vies qu’on sent brisées. Mais c’est aussi l’histoire d’une bande de filles, vues à travers deux prismes. Celui de Sabri, qui a tout de suite compris en quoi elles pouvaient être toxiques, qui les observe, en décrit les comportements de l’extérieur, comme un coryphée antique qui assiste, impuissant, à la tragédie qui se joue sous ses yeux. Et Louise, comme fascinée, séduite, victime innocente qui a du mal à accepter qu’on se moque des autres, mais qui préfère, ici, être du côté des puissantes, des rieuses, de celles qu’elle croit fortes, elles qui choisissent leurs victimes
Pour autant, le récit n’est pas dans le manichéisme, avec d’un côté des riches sûres d’elles, hautaines, et de l’autre les pauvres, Chloé et Louise. Il y a dans le roman de vraies situations de complicité et de camaraderie. Ce qu’on devine de la vie de Noa, qui ne s’étend pas sur celle-ci, semble bien glauque. Son père fait une brève apparition à la colo, venant en moto, beau spécimen de mâle dominant, toxique tout autant que sa fille peut l’être. On est plutôt dans le tragique, tragique de l’existence, tragique de la difficulté qu’il y a à être adolescent aujourd’hui. Et c’est par cet aspect là que ce roman, qui se penche sur les sociabilités adolescentes, décrit assez finement les mécanismes de fascination, de jeu, de jalousies, d’absence de repère stable et lisible pour celles, comme Louise, qui sont exclues.
Comment se comporter à 15 ou 16 ans, entre le méfie-toi des autres de la mère et le désir de faire sa place dans le groupe, entre les scarifications, les tentatives de suicide, et les tatouages, quand les corps vont aussi mal que les âmes ? Voilà une question sensible que ce roman pose, au travers de situations justes et bien perçues… entre montagne et étoiles.