J’ai avalé un arc-en-ciel

J’ai avalé un arc-en-ciel
Erwan Ji
Nathan, 2017

Ne pas se fier aux apparences!

Par Christine Moulin

Que voilà un roman surprenant ! A priori, on croirait qu’il a été écrit par une jeune fille américaine: en effet, il se présente comme la transcription d’un blog d’une certaine Puce, qui, en fait, s’appelle Capucine. Bien sûr, on ne fera pas l’erreur de confondre auteur, narrateur et personnage. Mais quand même… On se demande comment un homme, d’une trentaine d’années, breton, sait tant de choses sur les mœurs très particulières d’un lycée américain huppé (un établissement du Delaware, réservé à ceux qui ont les moyens de se le payer: si Capucine peut y être inscrite, c’est que sa mère y est enseignante de français). Il semble ne rien ignorer de l’enseignement qui y est délivré, des méthodes pédagogiques, du quotidien  des élèves, de leurs rites, de leurs fêtes, de leurs lois, implicites ou non, des codes qui régissent leurs relations. Il est vrai qu’un auteur peut se documenter… Il est vrai aussi qu’il faudrait vérifier la véracité de sa description…

Mais ce qui est plus intrigant,  c’est la façon dont il sait décrire, avec une finesse qui laisserait croire qu’il se sert de souvenirs personnels, les émois, les pensées, les angoisses, les sentiments, les joies d’une ado mi-française mi-américaine. La surprise est d’autant plus grande que, quand on aborde les premières pages, on se dit qu’on a encore affaire à un de ces ouvrages trouvés par l’éditeur sur Internet, écrits par des jeunes filles bavardes, qui, avec un style de rédaction de 3ème, accumulent les clichés et les situations convenues: “Si vous lisez ces lignes, vous êtes tombé sur mon blog”. Mais très vite, certaines dissonances indiquent qu’on fait peut-être fausse route: “On ne peut pas se plaindre de vivre dans le Delaware quand il y a des endroits qui s’appellent Gaza, Soudan ou Corée du Nord.” ou “Je ne sais pas pour vous, mais quand mon réveil sonne, si le diable arrivait et m’offrait dix minutes de sommeil en plus contre la vie de mon père ou de ma mère, je pense que ça me ferait réfléchir. Je ne dis pas que je dirais oui, mais je ne dirais pas non avant d’avoir pesé le pour et le contre.” Autrement dit, on a l’impression d’entendre une voix, drôle, ironique, généreuse, vivante.

Si bien qu’on continue et qu’on ne lâche pas ce livre qui, pourtant, ne raconte pas vraiment d’histoire: il ne se passe pas grand-chose mais l’ensemble s’apparente à une chronique (on suit Puce sur une année scolaire) attachante, changeante, nuancée, qui mène tout doucement l’héroïne au bord d’une autre vie, celle où l’on doit quitter ses parents, son cocon, pour aller vers l’âge adulte. On ne s’ennuie jamais avec elle et on prend beaucoup de plaisir à suivre sa douce évolution, son éducation sentimentale, sa maturation, d’autant plus que l’écriture de ce premier roman est tonique, originale, grâce à un mélange d’anglais et de français, qui ne freine jamais la lecture  et pleine d’humour. On peut se faire une idée du ton de l’auteur dans sa biographie dont on peut supposer qu’elle est née de sa plume: “Erwan Ji est né en 1986 à Quimper. Il aime les feux de cheminée qui crépitent, l’odeur du blé noir, quand la tête d’un bébé kangourou sort de la poche de sa maman, et les descriptions de pique-nique dans Le Club des cinq. Il n’aime pas quand la mousse du bain s’est envolée, les gens qui chantent faux mais qui chantent quand même, ceux qui demandent « Ça va ? » sans écouter la réponse, et abandonner devant une pistache trop fermée. Lorsqu’il avait sept ans, il a mangé du sable en pensant pouvoir obtenir les pouvoirs de son idole, Superman.”

 

Divers Cités 2

Divers Cités 2
Marine Auriol – Antonio Carmona – Claudine Galea – Sébastien Joanniez – Ronan Mancec – Lise Martin – Fabrice Melquiot  – Mariette Navarro – Guillaume Poix – Julie Rossello-Rochet
Editions Théâtrales Jeunesse 2018

10 pièces pour la pratique artistique en 5’55

Par Michel Driol

Ce recueil réunit 10 petites formes écrites par dix auteurs différents, destinées à être lues et interprétées par des lycéens, d’une durée de 5’55. Dans Dernier appel, Marine Auriol fait dialoguer au téléphone deux jeunes filles qui ont décidé de partir en Syrie. Dans Les pieds sous la table, Antonio Carmona traite sous forme de trois monologues ce qui se joue entre trois ados autour d’une table, gestes et interprétations des gestes sources de quiproquos. Claudine Galea propose un diptyque : Un bon coup(F) et Un bon coup(G) pour donner deux versions féminin/masculin d’une histoire d’amour entre ados de milieux différents. Sébastien Joanniez propose Moi aussi, un texte sans distribution, récit d’un couple pauvre attendant un enfant, et relatant quelques moments avec lui dans le centre commercial. Avec Le noyau affinitaire Ronan Mancec montre une réunion qui tourne en rond, sur la question de signer ou ne pas signer une lettre ouverte qu’on a écrite ensemble. Dans Un truc par cœur Lise Martin signe un texte choral avec un personnage et un chœur parlant des relations difficiles entre des élèves et un enseignant, des insultes et des remords.  Fabrice Melquiot  brosse dans Carré blanc sur fond blanc, sous forme de rap, un portrait de fille, et évoque la rencontre avec un garçon. La Place de Mariette Navarro montre les relations profs / élèves / spectateurs lors d’une sortie scolaire au théâtre, révélant préjugés et relations sociales. Jaillir de Guillaume Poix propose deux monologues Garçon  Fille, sans ponctuation, associant parole et poings. Enfin, It’s Okay to say no de Julie Rossello-Rochet part d’une agression actuelle dans un bus pour raconter Rosa Parks de façon chorale. Ces dix textes  sont suivis d’une autobiographie de chaque auteur : de moi, j’aimerais vous dire…

On le voit, les textes sont des propositions très variées, parlant de ce que vivent les adolescents d’aujourd’hui dans des formes dramatiques très contemporaines et dans une langue souvent très poétique. De nombreux textes sont choraux, sans personnages définis, ce qui laisse tout loisir pour la mise en scène et pose la question du personnage au théâtre. D’autres, plus classiquement, proposent des personnages et jouent – se jouent – de leurs relations amoureuses, sociales, interpersonnelles. Comment chacun est prisonnier de sa classe sociale, de son milieu, voilà ce qu’ils disent souvent. Mais aussi l’espoir d’un monde dans lequel le pouvoir de dire non peut faire changer les choses.

Qu’on les lise en classe ou qu’on les monte, ces textes proposent aux adolescents un miroir dans lequel ils se reconnaitront sans doute et ils constituent une bonne initiation, dans leur diversité, à la langue du théâtre contemporain et à sa richesse esthétique.

La Chanson d’Orphée

La Chanson d’Orphée
David Almond

traduit (anglais) par Diane Ménard
Gallimard jeunesse (grand format), 2017

Grèce éternelle

Par Anne-Marie Mercier

Le mythe d’Orphée est ici parfaitement revisité : tout y est : Eurydice (qui s’appelle ici Ella) qu’il perd puis retrouve, puis perd à nouveau, les serpents meurtriers, les bacchantes, les animaux et les humains subjugués par ses chants et sa lyre. Orphée tient en partie à l’ange du Théorème de Pasolini : il séduit toutes et tous. Il incarne un rêve de bonheur infini, de beauté absolue, d’harmonie.

Mais tout cela se passe à l’époque contemporaine, au Royaume-Uni, dans le Northumberland, pays minier sinistré où les adolescents rêvent de Grèce et de soleil. Ella est en terminale et elle est depuis leur enfance l’amie très proche de Claire, la narratrice, le témoin de l’histoire. Claire raconte comment elle a fait se rencontrer les amoureux, comment Ella est morte, et ce que Orphée lui a raconté de sa descente aux enfers, tout près des égouts du lieu. Pour se faire le témoin, elle se fait chœur à l’antique et se confectionne un masque qui lui permet de proférer les décrets du destin : elle parle pour Orphée, pour dire l’indicible, l’impossible, la vérité absolue.

Le roman de David Almond est à la
fois lumineux et sombre. Lumineux comme ces vacances dans le nord, au bord de
la mer, où Claire et ses amis jouent à être en Grèce et s’enivrent de liberté,
de vin et de clarté (d’où son nom). Sombre comme le ressentiment de la foule ordinaire
contre ceux qui leur échappent, avant même le travail des bacchantes, sombre comme
l’enfer, et comme la mort, comme les pages imprimées en caractères blancs sur
fond noir à l’intérieur du roman (comme dans un roman précédent, intitulé
« Je m’appelle Mina et j’aime la nuit »). Mais le désespoir cède au
bonheur de la révélation donnée par Orphée aux humains : même après sa
disparition, le sentiment de l’harmonie universelle est là et on le retrouve
partout dans la nature, sorte d’avatar d’un autre dieu, le dieu Pan, à moins
qu’il ne soit l’incarnation de la musique.

A quoi tu ressembles ?

A quoi tu ressembles ?
Magali Wiener
Rouergue 2017

Tel père, tel fils ?

Par Michel Driol

Une série de 12 nouvelles, rythmant les mois de l’année, chacune sur les relations de filiation. Neuf garçons et une fille viennent, chacun à leur tour, se raconter et raconter un épisode qui illustre leurs rapports avec leurs parents. Un épilogue donne la parole à un des parents, 10 ans plus tard. Benjamin est devenu acteur, ce dont il rêvait, contre l’avis de ses parents. Dans son one-man-show, il parle d’eux, qu’il a invités à sa première…

Parents dont on a honte, parents absents, parents qu’on admire ou parents dont on découvre le passé embarrassant, la gamme des figures parentales est étendue et variée à l’âge où il faut choisir un futur, où on découvre l’amour et les premières relations sexuelles. Comment cela peut-il se faire en lien avec les modèles adultes, lorsqu’ils se révèlent fragiles ou défaillants ? Comment échapper à un destin qui semble tout tracé, au scénario voulu par les parents ? On retrouve d’un récit à l’autres les mêmes adolescents dans ce recueil de nouvelles choral, tantôt au premier plan, tantôt en arrière-plan. Chaque texte – à la première personne – épouse le point de vue de l’adolescent et est remarquablement tendu vers sa chute, avec une grande sobriété et efficacité. Les portraits des parents souvent baba-cool ou anciens soixante-huitards sont sans concessions. Les drames surviennent là où on ne les attendait pas, meurtrissant les adolescents à la sensibilité exacerbée. L’auteure sait parfaitement rendre la psychologie complexe de cet âge-là et dire les relations pleines de surprises avec les adultes, dont certains, heureusement, sont des figures positives. On pourra reprocher peut-être à ce livre de n’inclure qu’une seule fille, dans un chapitre particulièrement réussi. Mais c’est peut-être aussi là son intérêt, dire au plus près la relation entre un garçon et son père, à un âge où l’admiration fait place au doute, où le modèle se fissure, où le père devient décevant.

Un recueil qui pourra tendre aux adolescents un miroir de leur propre vie, et de notre monde, marqué par l’instabilité.

L’Ile

L’Ile
Lorenzo Palloni
Sarbacane, 2016

La liberté ou le crime

C’est bien connu, les lieux insulaires sont est un terreau fertile pour les utopies… ou pour les cauchemars (voir le film Shutter Island, par exemple, ou L’Ile du Dr Moreau…). Vu la couverture, on penche plutôt pour le deuxième : un soldat (si on regarde bien, on voit que c’est une femme) se tient debout au milieu d’un ruisseau, dans un décor de forêt tropicale où la lumière filtrée par les arbres répand une même couleur verte sur tous les éléments du paysage y compris l’uniforme, Kaki, du soldat.

Pourtant, le début de l’histoire fait croire à une utopie heureuse : cette ile est peuplée d’anciens prisonniers politiques qui ont pu se libérer de leurs geôliers. Ils les ont exterminés, fondant ainsi leur société par le sang. Pourtant, ils étaient pacifistes et avaient été emprisonnés et déportés sur l’île pour cela, parce qu’ils avaient refusé de participer à la guerre générale, sans doute mondiale, que se livraient le Nord et le Sud. Ils vivent en autarcie, en démocratie, depuis 40 ans ; deux nouvelles générations y ont grandi en paix et en ignorant la partie sanglante de l’histoire, développant les valeurs de paix, de tolérance.

Lorsqu’un soldat arrive sur l’île, c’est la panique : il se dit déserteur mais il pourrait être un espion des armées du Nord, il en sait trop, il cherche quelque chose. Très vite, l’île se divise entre ceux qui veulent suivre les valeurs de l’île et ceux qui ont peur d’une attaque. Une famille est au centre de l’intrigue et révèle les différentes façons d’accueillir ou non l’étranger.

Dans cette fable philosophique sur le poids de l’histoire, l’accueil et la cohésion sociale, le désir et l’amour jouent leur jeu. Mais c’est avant tout une belle BD où les couleurs paradisiaques du début virent au kaki et au noir ou à l’orangé dans les scènes violentes et où l’alternance des angles de vue mène la danse à un rythme endiablé. C’est un formidable récit plein de suspens et de rebondissements : les relations entre les êtres se dévoilent, en même temps que l’histoire cachée de l’île, faite de violence et de mensonge. Quant à la « morale », chaque lecteur se fera la sienne.

 

 

Mes vacances à Pétaouchnok

Mes vacances à Pétaouchnok
Olivier Pouteau
Le Rouergue, 2016

Marcello

Par François Quet

Au départ c’est une histoire policière : on est à la recherche d’une femme dont on n’a plus de nouvelles depuis des années. Il y a des rencontres, des interrogatoires, une sorte d’enquête, il y a un voyage Paris-Province et un retour vers le passé.  Mais tout le monde sait bien que, dans les bons romans policiers, l’objet de la quête, ce n’est pas tant le coupable ou le magot caché, que la connaissance de soi. Mes vacances à Pétaouchnok est justement un bon roman policier, c’est-à-dire que le héros, en pleine crise sentimentale et d’adolescence, fait un sacré plongeon qui lui fera découvrir quelques secrets de famille, oublier Léa et rencontrer Ève.

Reprenons. Le jeune héros n’est pas très en forme. Son grand-père est malade, sa copine vient de le plaquer et voilà que Richard, le meilleur ami de son père l’embarque dans une drôle d’aventure : retrouver son premier amour dont il vient de rêver qu’elle lui avait jeté un sort. Un mot de ce Richard : c’est manifestement un double du père mais un double inversé, un double de fantaisie ou de comédie, un être instable et farfelu, amusant parfois, lassant le plus souvent, assez fou en tout cas pour entraîner le jeune garçon dans un petit village de montagne près de l’Italie (« On est partis de Paris sur un coup de tête sans prévenir personne, juste pour retrouver son premier amour. Un truc comme ça pour mon père, c’est de la science-fiction ». p.120). La quête subit ainsi un premier déplacement parodique. Tout cela ne paraît pas très sérieux. Richard est un peu fou, la fille n’existe peut-être pas ou plus, les rencontres sont plutôt comiques.

Mais un jour, Richard disparaît et le père du narrateur apparaît. À ce moment, la quête prend un tour plus mélancolique. Le village est celui de l’enfance fraternelle des deux hommes : « On écoute les bruits de la montagne. Il y a un peu de vent. Autour de nous, les sapins grincent en se balançant » (p. 152). On comprendra peu à peu que ce retour au source est une odyssée réparatrice à des degrés divers pour chacun des personnages engagés dans l’aventure.

L’hommage final à la comédie italienne des années 70 donne une autre couleur à ce roman à la fois léger et doux-amer. En reconnaissant sa dette à la drôlerie parfois un peu triste des films de Dino Risi ou de Luigi Comencini, Olivier Pouteau, par la seule évocation de Marcello Mastroianni, ressuscite un cinéma et un monde disparus. Le jeu excessif de Richard, la silhouette de Cruella, la beauté pure d’Ève, le retour mélancolique des quadragénaires vers leur jeunesse : pas de doute, derrière ces montagnes, il y a l’Italie d’Amarcord.

Chante, Luna

Chante, Luna
Paule du Bouchet
Gallimard Jeunesse 2016 (1ère édition 2004)

Varsovie, quand même

Par Michel Driol

Luna a 14 ans lorsque les Allemands enferment les Juifs de Varsovie dans le ghetto.  Peur, faim, persécutions, rafles, misère rythment les jours, marqués par les décès ou les disparitions des êtres chers, emportés par le typhus ou par des wagons. Luna participe à la résistance, au soulèvement du ghetto, animée par sa jeunesse, et sa voix, hors du commun. « Une héroïne qui chante pour rester en vie », précise l’auteure. Survivante du ghetto, Luna s’exile aux Etats Unis, où elle rédige ce récit.

Sur cette période monstrueuse de l’histoire du XXème siècle, Paule du Bouchet parvient à réaliser un récit historique à la fois réaliste et romanesque.  D’abord au travers des personnages, ceux de la famille de Luna, à la fois inscrits dans une tradition juive (la mère est fille de rabbin, plutôt traditionnelle) et le père, intellectuel européen, imprimeur,  ouvert au monde, la grand-mère, polonaise catholique convertie au judaïsme par amour, tous sont dessinés avec justesse par la narratrice, qui, au fil du temps, grandit, murit. Réalisme aussi des scènes, qui pourront peut-être heurter les plus jeunes, montrant la barbarie nazie et les conditions de vie au sein du ghetto, les rafles, la faim, la mort omniprésente. Ce qu’évoque aussi  l’adolescente qu’est Luna, c’est la vie politique telle qu’elle la perçoit, avec son père, membre sans illusion du Judenrat, cette administration juive du ghetto sans réel pouvoir, et la complexité des relations avec la résistance polonaise, divisée sur la question juive. Romanesque aussi, car Luna est remarquée par un soldat allemand – musicien anti nazi –  pour sa voix, et ce dernier va, à plusieurs reprises, lui permettre d’échapper à la mort, à la déportation. C’est cette dimension-là qui séduit dans ce roman : la volonté de dépasser les clivages, de monter comment, au-delà des religions, des nationalités, des liens forts peuvent se tisser, dans une perspective humaniste, pour dessiner un après.  C’est aussi, en filigrane, le rappel qu’il existait une opposition allemande au nazisme.

Le roman sait jouer du pathétique pour permettre au lecteur d’éprouver les sentiments de Luna, des autres personnages, mais enseigne aussi une leçon de vie, de courage, d’engagement au service de la liberté individuelle. Enfin, ce n’est pas pour rien que le dernier chapitre montre l’écriture de Luna comme un récit destinée à sa fille, pour lui permettre de combler les vides de la famille, de faire connaissance avec ses grands-parents au sens propre disparus, dans une volonté de transmission d’une expérience et d’un amour plus fort que les forces de la mort.

Que du bonheur !

Que du bonheur !
Rachel Corenblit
Rouergue 2016

2 minutes 35 de bonheur…

Par Michel Driol

L’année de seconde d’Angela. Tous les malheurs fondent sur elle : nez cassé, divorce des parents, trahison de la meilleure amie, redoublement annoncé, vacances chez le grand-père en Ariège puis au camping avec sa mère, et rentrée de l’année suivante. Et pourtant, si elle se prénomme Angela, c’est en hommage à Angela Davis…  Le roman se présente comme un journal d’ado, avec des photos, des dessins, des notes marginales.

Ce n’est pas l’histoire qui fait l’intérêt du roman : Angela n’est pas la première adolescente, mal dans sa peau à 15 ans, un peu boulimique, se confrontant à l’amour et à la trahison, dont la littérature de jeunesse fait le portrait. L’intérêt vient du ton, décalé et humoristique, avec lequel Rachel Corenblit raconte cette histoire à travers une série de scènes toutes plus drôles les unes que les autres. Cet humour plein d’entrain, rythmé, marque une prise de distance salutaire avec la difficulté à vivre l’adolescence et la grisaille du quotidien. Parmi les morceaux d’anthologie, citons la liste de ce que je peux manger (comme un hommage à Perec), la typologie des bouletus hominus souffre-doulourus (communément appelés « boulets »), l’analyse littéraire de la chanson de Sylvie Vartan 2 minutes 35 de bonheur, et la critique des textes que l’on doit lire pour passer le bac, de Madame Bovary aux Misérables, en passant par les Fleurs du Mal et l’Amour au temps du choléra : de quoi préparer des générations de traumatisés, tant ces textes ne parlent que de malheur ! Cet humour n’empêche pas l’expression des sentiments, comme ceux, contrastés, qu’éprouve Angela pour son grand-père paternel, un veuf qui vit dans une ferme inconfortable de l’Ariège, ou pour sa mère qu’elle découvre luttant contre le temps avec ses crèmes.

A la fois un roman de l’échec (échec du couple des parents, échec de l’identification à Angela Davis, échec d’une année scolaire…) et de l’espoir (la dernière scène montrant que la roue de la fortune peut tourner) narré par une anti héroïne, victime sympathique dont l’humour est la politesse du désespoir.

 

Tous nos jours parfaits

Tous nos jours parfaits
Jennifer Niven  
Gallimard, Jeunesse, 2015

 

Deux jeunes gens aux prises avec la mort

Par Maryse Vuillermet

tous nos jours parfaits image2 Violet et Finch se rencontrent sur un toit, tout en haut du clocher de leur lycée,  décidés tous deux à se suicider. Mais Finch réussit à sauver Violet, à la faire redescendre.

Finch est un original, une bête curieuse pour les autres, tantôt plein d’énergie, tantôt déprimé et suicidaire. Violet a tout pour elle, comme on dit, belle intelligente, populaire,  mais elle a perdu sa sœur dans un accident de voiture et depuis, s’isole et n’arrive pas à faire son deuil.

Sous le prétexte de travailler ensemble à un exposé sur les richesses à découvrir dans leur région, Violet et Finch apprennent à se connaître, s’apprivoisent peu à peu, partagent la même recherche de beauté, l’une en photographie, l’autre dans l’écriture et la peinture.

L’alternance stricte des points de vue des deux adolescents permet des suivre de l’intérieur leurs tourments et l’évolution de leur relation.

Et puis, un jour Finch disparaît mais laisse à Violet des indices pour le suivre dans sa quête. On comprend assez vite que Finch est un bipolaire, qu’il souffre d’absences, de trous de conscience vertigineux, qu’il ne dort quasiment pas mais que les adultes autour de lui, parents, psychologue, enseignants n’arrivent pas à le comprendre ni à percer ses mensonges.

L’atmosphère est étrange, à la fois poétique, car les deux jeunes sont artistes et sensibles, et qu’au cours de leurs recherches, ils rencontrent des personnages hauts en couleur, rencontres magnifiées par la beauté de l’hiver américain, et tragique, car la disparition de Finch est inquiétante et sa recherche haletante.

Un beau roman d’amour, de mort, des personnages de jeunes puissamment singuliers.

 

Vingt et une heures

Vingt et une heures
Hélène Duffay
Ecole des Loisirs, 2015

“Adulte juste pour essayer”

par Christine Moulin

41w5UohgtlL._SL160_Ce pourrait être une nouvelle. Les personnages sont au nombre de deux seulement : la narratrice, Pauline, et son frère, Emilien. Ajoutons, si l’on veut, la mère, dont l’absence pèse sur tout le  récit : partie chercher le pain, elle ne revient pas… Le décor est minimaliste : une maison de vacances au bord de l’Océan. Les événements sont peu nombreux : Emilien manque de se noyer.

Et pourtant, le temps est celui du roman. A cause de la narration alternée, sans doute : certains chapitres, au présent, racontent la matinée et la noyade d’Emilien, les autres, au passé, les événements de la veille ou le passé plus lointain, qui donne au personnage de Pauline sa profondeur. On apprend qu’elle a perdu son père, on comprend les relations conflictuelles qu’elle entretient avec sa mère, le lien privilégié qui l’attache à son frère, on entraperçoit les douces errances de ses sentiments amoureux pour une fille mais tout aussi bien pour un garçon, qui ressemble un peu à une fille, d’ailleurs. Temps du roman aussi parce que l’accident qui arrive à Emilien joue le rôle d’épreuve initiatique et fait basculer l’adolescente dans l’âge adulte mais aussi, paradoxalement, dans une sorte de sérénité, d’ouverture à la vie. Elle est en cela guidée par son frère, pourtant plus jeune, mais par bien des côtés, plus solide et plus mûr, et par un chien “qui adore rendre service, […] c’est dans sa nature de chien”.

Nous voici donc devant un objet non identifié qui illustre assez bien l’adage anglais: “Less is more”. Le mystère qui est au coeur du roman reste inexpliqué (qu’a fait la mère pendant son absence?), tout est suggéré, si bien qu’une fois la dernière page tournée, le silence qui s’installe ouvre à la réflexion. On se surprend à penser que les personnages seront de ceux dont le souvenir ne s’effacera pas de si tôt.