La Traversée

La Traversée
Mathilde Arnaud
(Les Grandes Personnes) 2025

Partir ou revenir ?

Par Michel Driol

Tout commence par une envie d’ailleurs du personnage, qui s’en va, sac sur le dos, quitte la ville, s’embarque sur un voilier, parvient dans un paysage exotique où l’attend un chien. Avec lui, il traverse la jungle, s’engouffre dans une grotte, en ressort dans une forêt, suit une rivière, et grimpe une colline, vers une maison où l’attend une vieille femme, dont le portrait figurait au mur de l’appartement du début de l’histoire

Le texte, minimaliste, en alexandrins, n’est présent qu’au début et à la fin de l’album. Il dit au début le désir d’ailleurs, mais surprend à la fin, car le personnage se dit attendu, retrouve quelqu’un – mère ? grand-mère ? – à qui il s’adresse. Le texte donne quelques indices, mais n’épuise pas le sens de cet album essentiellement graphique.

En effet, les pages de cet album, d’un format carré, se déploient et invitent à ouvrir les rabats à gauche ou à droite, pour faire apparaitre un large paysage. Au gré des pages, les rabats révèlent l’intérieur d’un appartement, des animaux cachés, le personnage, l’intérieur de la grotte… permettant ainsi au lecteur de poursuivre, à son rythme, l’exploration conduite par le personnage de cet univers presque géométrique. Les illustrations,  en deux couleurs, vert et noir, conjuguées avec le blanc de la plage, associent aplats et hachures, pointillés, pour donner à voir un univers foisonnant, quelque part entre le réalisme et une certaine abstraction.

C’est un voyage initiatique par certains aspects dans un univers du montré caché symbolisé ici par les découpes et les rabats. Ce qui nous est montré, explicité, cache autre chose. Ce voyage, présenté comme une envie d’ailleurs est en fait un retour aux sources, un retour vers un passé retrouvé, vers l’enfance, une enfance difficile à retrouver, éloignée, symbolisée ici par ce personnage féminin âgé dont l’identité n’est pas révélée. Il faut peut-être revenir sur le jeu entretenu par le titre et le sous-titre. La Traversée, le petit livre d’un grand voyage pour en apprécier les valeurs symboliques. Traversée de la vie, traversée du temps, à travers un voyage qui semble toujours orienté vers le futur – le petit personnage marche toujours de gauche à droite. Mais  ce voyage a des aspects d’odyssée., de retour au pays natal, avec un chien comme compagnon, tel Ulysse et Argos, avec une descente aux enfants, c’est-à-dire sous la terre, avant de retrouver une sorte de paradis perdu, verdoyant, fleuri, bucolique… Chacun pourra, à sa guise, interpréter le sens de ce périple.

Par son dispositif narratif, par son jeu de découpes et de rabats, l’album suscite la curiosité du lecteur, le fait progresser vers un ailleurs, lui permet d’interagir avec le récit, de découvrir ce qui était caché de façon à la fois poétique et graphique, dans une atmosphère d’émerveillement et de mystère.

C’est quoi le bonheur ?

C’est quoi le bonheur ?
Luca Tortolini – Marco Somà
Sarbacane 2025

Onirique odyssée

Par Michel Driol

A la question du titre, le texte répond sous une forme poétique, rythmée par un refrain : Si tu sais ce qu’est le bonheur, dis-le. Ne le garde pas pour toi. Le texte ne cherche pas à donner une réponse, mais pose de nombreuses questions autour du bonheur, qui peut être multiforme, se loger partout… Il évoque aussi nos propres comportements : ceux qui le cherchent, ceux qui passent à côté… avant de se clore sur le bonheur partagé avec l’autre, à côté de soi. Ainsi, le texte cherche à cerner rune notion universelle, et pourtant si individuelle, à travers une série de petites constatations, de petits questionnements, énoncés dans une langue à la fois simple et poétique dans son rythme, dans ses anaphores.

Avec une facture très précise et très onirique, les illustrations quant à elles racontent une histoire, comme en contrepoint du texte, comme pour mettre en scène un personnage de souriceau en quête de ce bonheur. On le suit ainsi, collectant quelques objets sur une plage,  prenant la mer sur une barque, croisant d’autres embarcations et poissons, montant à bord d’un gros bateau où il côtoie d’autres personnages, avant de se retrouver sur une barque renversée, mains dans les mains avec une souricette. Les illustrations racontent ainsi un voyage initiatique, fait de hasards, de rencontres, de questions.

Ces illustrations, de superbes grands formats, entrainent dans un autre voyage, fantastique, onirique, merveilleux, dans le monde d’un Jérôme Bosch qui aurait oublié que le monde est inquiétant.  On y rencontre des animaux anthropomorphisés, bien vêtus, dans de multiples activités humaines, utilisant de nombreux moyens de transport, la barque, le vélo, ou à côté d’un food truck. Comme dans la première illustration, un navire peut flotter dans les airs et porter  tout un pâté de maisons… Ce voyage nous conduit à côtoyer un monde fantaisiste où tout se mêle dans un joyeux mélange, dans une atmosphère de fête et d’abondance. Au travers de ces illustrations, on peut suivre le souriceau, mais aussi les nombreux personnages dont on peut imaginer les histoires personnelles, les destins, à l’image du côté universel des questions posées par le texte.

Un album poétique et philosophique à lire, à méditer, à contempler en se perdant dans les multiples détails des illustrations, un album qui s’adresse à la sensibilité de chacun pour partir en quête du bonheur qui est, peut-être, comme chez Paul Fort, dans le pré juste à côté…