Sweet Sixteen

Sweet Sixteen
Annelise Heurtier

Éditions Casterman, 2013

They have a dream: one day…

Par Matthieu Freyheit

Sweet sixteenLes éditions Casterman le présentent comme « La couleur des sentiments pour les ados ». Comme si la littérature de jeunesse nécessitait toujours et encore un référent adulte pour asseoir sa valeur. Comme si un roman sur la ségrégation raciale en équivalait nécessairement un autre… Le roman d’Annelise Heurtier n’a pourtant rien à envier au comparant qu’on lui impose.

Dans Sweet Sixteen, aucune Blanche bienfaitrice ne vient au secours des pauvres Noirs désemparés et avilis. Les choses sont désespérément et violemment plus complexes. Inspiré de faits réels, le roman reprend l’arrêt de la Cour Suprême « Brown versus Board of Education » sous l’influence duquel Noirs et Blancs pourront désormais (nous sommes en 1954) fréquenter les mêmes établissements d’enseignement. Un arrêt de la Cour Suprême ne suffit cependant pas à calmer les réticences (un euphémisme coupable : parlons plutôt de rage insensée) des ségrégationnistes majoritaires dans le sud du pays. À Little Rock, en Arkansas, neuf ‘élus’ se préparent à une rentrée mouvementée. Mouvementée ? Encore un euphémisme pour ce véritable cataclysme de sentiments vécu par les intéressés. De rejet en insultes, d’humiliations en violences, l’auteure restitue l’atmosphère psychologique engagée par ces bouleversements. Et pour faire entendre des voix différentes, elle propose de donner intelligemment la parole à deux personnages successifs. Molly Costello fait partie des neufs étudiants Noirs à faire sa rentrée au milieu de deux mille cinq cents Blancs. Grace Anderson fait partie des deux mille cinq cents Blancs. Belle et populaire, elle assiste à l’humiliation des neufs Noirs à la fois victimes et héros du processus d’intégration. De quoi faire cheminer en elle un sentiment resté jusque là silencieux. Et le silence, Annelise Heurtier le maîtrise. Silence de la rage et de l’angoisse qui se partagent la jeune Molly. Silence des interrogations que se fait Grace à elle-même, sans pouvoir les adresser à personne. Silence des deux jeunes filles entre lesquelles si peu de mots sont échangés. Silence du lecteur enfin, dont l’estomac se tord à son tour devant ce que l’auteure a voulu être non pas « une leçon d’histoire, conforme en tous points à la réalité, mais [une retranscription de] la brutalité des jours que Melba Patillo et ses huit autres camarades ont endurée au Lycée central », précise-t-elle dans son avant-propos.

Au cœur de ces silences, Annelise Heurtier ne laisse de place à aucun cliché. Aucune fausse amitié. Aucun sentiment d’héroïsme : seul le désir de survivre à l’enfer des autres. Le personnage de Grace Anderson permet notamment à l’auteure de prendre le contrepied de beaucoup d’autres romans. Nullement éclairée ou en lutte contre son monde, la jeune fille connaît un développement progressif et d’autant plus crédible, qui confère à l’ensemble du récit une grande intelligence.

Voilà, en somme, un roman à conseiller à toutes et à tous. Adolescents et adultes, sans distinction. Et, surtout, enseignants qui y trouveront une formidable occasion d’évoquer une part d’histoire (et d’esprit) souvent oubliée des programmes de littérature.

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