Scènes d’élections

Scènes d’élections
Emile Zola, dossier par Annie Vocanson
Gallimard, Folio Collège, 2019

La politique devenue romanesque et pédagogique

 Maryse Vuillermet

Emile Zola raconte une campagne électorale à travers 5 tableaux ou comédies ou reportages dans cinq endroits de France :
Faucigny, un joli village de Bourgogne
L’Estaque, un village de pécheurs près de Marseille
Villeblanche, Montagnac en Gascogne,  Grandpont.
L’analyse  sociologique est fine, paysans,  propriétaires,  commerçants,  curé se côtoient et se déchirent.  Et l’analyse politique est précise, Républicains contre Droite soutenue par l’Eglise. Mais le talent de Zola est aussi de mettre tout ce monde en action, que ce soit sur la route du village, pour aller voter et arrêtés par les coups à boire ou sur la plage de l’Estaque,  lors de l’inauguration par le candidat d’un  seul réverbère qui ne fonctionne que quelques minutes, ou encore à l’église lors d’une homélie très partisane, les scènes sont savoureuses.
On ne s’ennuie pas un instant. La scène de l’Estaque est pagnolesque. C’est une comédie qui n’a pas vieilli et  qui  est très instructive sur les enjeux personnels et financiers de chacun  qui,   en fait,  sous-tendent le combat politique.

Le dossier est impeccable, comme toujours, dans cette collection.

Esther

Esther
Sharon E. McKay
Traduit (anglais, Canada) par Diane Ménard
L’école des loisirs (grand format), 2016

Histoire d’une fille déguisée en garçon

Par Anne-Marie Mercier

Le récit commence à Québec, en 1738. L’intendant de la ville interroge quelqu’un qu’on lui présente comme un jeune marin, tout juste débarqué, et apprend son histoire : ce jeune marin est une fille, Esther, née dans une famille juive de Bayonne. Comme Shéhérazade, Esther sait que son sort dépendra de son histoire. Cependant, elle raconte (du moins on le pense) toute la vérité. A la fin du roman, son sort semble scellé…
La vie d’Esther est un… roman, même si l’on apprend à la fin du livre qu’elle est tirée de faits vrais, du moins qu’une fille est bien arrivée à Québec à cette époque sous une identité de matelot. Mais tout ce qui a précipité cette jeune fille vouée à une vie tranquille est une succession d’événements inattendus, surprenants, parfois incroyables qui tiennent le lecteur en haleine.
Le caractère de l’héroïne est le principal moteur de l’aventure : elle est curieuse, refuse de se laisser enfermer, de se laisser marier, exploiter, prostituer, etc. Elle a aussi un grand cœur qui lui fait tenter de sauver d’autres qu’elle. Passant d’une vie d’enfant choyée à l’errance, d’un travail en cuisine fort rude à une existence dorée de future favorite royale (péripétie bien improbable et dont on pourrait se passer), elle est portée par de nombreuses fidélités : fidélités à sa famille, tout en s’en éloignant, à sa religion, malgré bien des difficultés , à son ami- amour qu’elle cherche dans le port et sur les mers.
Cela fait un assez joli roman historique, qui retrace avec beaucoup de détail la vie du quartier juif de Bayonne, l’animation des boutiques et du port, la vie ordinaire et extraordinaire de ces côtes.

Yiddish Tango

Yiddish Tango
Mylène Mouton
Gulfstream – collection Echos 2019

L’âme du Prince…

Par Michel Driol

A l’occasion de Noël, Etienne, qui apprend le violon, joue un magnifique tango devant le public de la maison de retraite où se trouve sa grand-mère. Il est remarqué par Elisée, un autre résident, qu’il a surnommé Furax, et qui le confond avec un jeune garçon qu’il avait rencontré dans sa jeunesse. Il lui révèle qu’il détient, dans son grenier, un violon extraordinaire, le Prince. Avec l’aide de sa nouvelle amie Elisa, Etienne se procure ce violon, est contraint de le réparer, et en découvre peu à peu l’histoire, en particulier sous l’Occupation. Ce violon est-il maudit, comme le prétend Elisée ? ou l’instrument qu’il faut apprendre à dompter pour être reçu à l’audition au Conservatoire de Paris qu’il prépare ?

Mylène Mouton propose ici son premier roman pour adolescents, et joue de toutes les cordes du violon avec bonheur. En effet, après deux avant-textes déroutants pour le lecteur – le premier où il est question d’hommes squelettes, de Zombras, de pièges et second extrait des carnets secrets d’E.F. où il est question du Maudit, d’un Noël 75 ans plus tôt – le roman classiquement s’inscrit dans une perspective réaliste : dans les Alpes – en Chartreuse vraisemblablement – des ados vont rendre une visite dans une maison de retraite, lieu de la perte de mémoire et des comportements étranges qui les font surnommer Zombras par le narrateur. Le roman poursuit son cours, s’inscrivant dans les relations sociales au collège, les transports scolaires, la relation naissante entre le narrateur et Elisa. Roman familial aussi, avec des familles particulièrement bien dessinées. La découverte du violon entraine le roman dans un fantastique qui poursuit  une lignée de textes – du XIXème siècle en particulier – où les violons sont maléfiques, vivants et remplis de pouvoirs. Pour préserver le plaisir de la lecture et de la découverte, on n’en dira pas plus ici sur ce que permet ce violon, le Prince. C’est alors l’histoire du violon que peut reconstituer Etienne, depuis sa naissance dans un quartier juif de Vitebsk au XIXème siècle jusqu’à son dernier propriétaire, M. Alex, violoniste et danseur de tango émérite. L’histoire du violon croise donc les heures sombres des pogroms en Russie, des exils, de la Shoah.

Toutes les cordes du violon, c’est aussi le jeu avec la polyphonie : à la voix du narrateur se mêle celle de son double, Elisée, de 75 ans son ainé, voix que l’on entend à travers des extraits de son carnet secret. D’un côté la vieillesse, et une vie qui aurait pu être autre, vie d’un artisan rongée par la culpabilité, de l’autre la jeunesse, la quête d’un père musicien absent, la découverte d’un passé tragique, et l’espoir d’une autre vie où l’art aura sa place. Ajoutons deux autres personnages, dont les voix sont plus ténues, bien qu’importantes au travers des dialogues : M. Alex, beau et brillant, expliquant que le tango est la danse de l’amour, et Elisa, jeune fille gothique, en apparence aux antipodes d’Etienne, mais aide fondamentale pour le héros.

Toutes les cordes du violon, c’est évidemment la musique, présente sur tout le roman : la musique du tango, et l’on croit entendre d’une page à l’autre Astor Piazzolla et les tangos yiddish, entre nostalgie et désir, la musique klezmer  aussi, les concertos de Vivaldi enfin… Musique des ghettos, orchestres des camps de concentration, les musiques se mêlent dans cette composition particulière, à la fois entrainante et lourde de sens.

Toutes les cordes du violon, c’est enfin le jeu entre le Bien et le Mal, sans manichéisme, entre l’amour et l’indifférence, voire la haine de l’autre.  Le violon sépare-t-il ou unit-il ? La fin optimiste parle de bonheur et de sérénité retrouvée.

Un beau roman, aux multiples résonances, qui conjugue l’histoire individuelle et l’Histoire avec un grand H, tout en s’inscrivant dans un genre fantastique parfaitement maitrisé.

Les Révoltés d’Athènes

Les Révoltés d’Athènes
Mathilde Tournier
Gallimard jeunesse (scripto), 2019

Des hésitations de la démocratie

Par Anne-Marie Mercier

Les romans pour adolescents se déroulant dans l’Antiquité semblaient avoir déserté le genre de l’aventure, depuis les belles réussites historiques de René Guillot (Le Champion d’Olympie) ou de Rosemary Sutcliff (L’Aigle de la neuvième légion), pour se tourner vers le roman policier (voir les séries, assez réussies, de Richard Normandon) ou le fantastique voire la fantasy (Les reprises de l’Odyssée ou de l’Enéide de Honacker, les réécritures de mythe de Claude Merle, la série des Percy Jackson de Rick Riordan…). Ce roman, pur roman historique sans magie ni enquête se rapprocherait plutôt du roman politique, de manière tout à fait intéressante : le contexte est celui d’une victoire de Sparte sur Athènes, qui impose la tyrannie des trente, la fin de la démocratie directe, jusqu’à une révolte conduite par Thrasybule, qui rétablit celle-ci. Le règlement de comptes qui suit entraine la mort de Socrate.
En outre, c’est un vrai roman pour garçon, avec une pente vers l’homosexualité assumée (contrairement au roman de Sutcliff délicieusement innocent, ou à la série en BD des Alix de J. Martin) : pendant le siège d’Athènes qui a affamé la population et causé la mort d’une partie de sa famille, le héros adolescent, Héraclios, se prostitue à des aristocrates pour survivre (et pour éviter à sa jeune sœur le même sort), tout en ayant une liaison avec une femme. Il tombe amoureux par la suite d’un autre garçon, un spartiate : la rencontre entre les deux cultures est ici illustrée par leur histoire, leurs discussions et les explications que chacun donne à l’autre de la mentalité de son peuple.
Héraclios est le narrateur du roman, qui est présenté comme un témoignage qu’il aurait écrit pour les générations futures, au même titre que d’autres témoignages qui nous sont parvenus de cette époque ; il est fort bon pédagogue, explicitant ses impressions, livrant la clé de ses raisonnements, créant ainsi un effet de réel. Ainsi, au début de son aventure, il voit que ses camarades faits prisonniers dans le combat d’Aigos Potamos sont surveillés par deux sortes de gardes : les uns ont les cheveux ras et portent des haillons, les autres ont les cheveux longs et portent des armures. Il en déduit que les premiers sont les esclaves des seconds avant d’apprendre plus tard que les premiers sont des hilotes et qu’il n’y a pas d’esclaves à Sparte (contrairement à Athènes).
Ce qui reste de famille à Héraclios après la mort de son père et de ses oncles à Aigos Potamos est composé de personnages touchants : sa sœur au fort caractère, ses jeunes cousins terrifiés qu’il doit protéger, auxquels ont peut ajouter ses amis, la jeune prostituée au grand cœur qui est à l’occasion son amoureuse, le poissonnier du Pirée, etc.
On apprend beaucoup de choses sur cette période et de nombreux personnages célèbres y font une apparition : Thrasybule, Lysias, Eratosthène (l’un du groupe des trente « tyrans » de cette période), Alcibiade… Héraclios apparait comme le prototype du jeune garçon issu du peuple et fervent défenseur de la démocratie ; cela ne l’empêche pas d’être parfois ébranlé par les arguments de Socrate. De quoi lancer bien des débats…

 

Laomer. La nouvelle histoire de Lancelot du lac

Laomer. La nouvelle histoire de Lancelot du lac
Pierre-Marie Beaude
Gallimard jeunesse, 2018

Lancelot à livre ouvert

Par Anne-Marie Mercier

Pierre-Marie Beaude était doublement qualifié pour écrire une suite des aventures de Lancelot dans une collection de littérature de jeunesse, tout d’abord parce qu’il est lui-même un excellent auteur dans ce domaine, et ensuite parce qu’il est aussi un adaptateur de romans de Chrétien de Troyes (Yvain, Lancelot, parus dans la collection « Folio junior. Textes classiques »). Il connait les ressorts des aventures et l’univers dans lequel elles se déploient, ni tout à fait archaïque comme dans la tradition arthurienne, ni tout à fait moderne, entre paganisme et chrétienté, entre sauvagerie et courtoisie.

Ainsi, Lancelot n’est pas mort… Il est parti incognito, comme il était arrivé, et s’est réfugié en terres d’Irlande où il a eu une nouvelle vie, une nouvelle famille, sous le nom de Robert de Laomer. Mais le passé, lui, n’est pas mort et vient introduire la tragédie dans cette vie paisible et cachée.

Lancelot part sur les routes pour retrouver le traitre qui a profité des incursions vikings sur les côtes pour faire détruire son château, assassiner sa famille, enlever sa belle-fille… Morgane est sur ses traces, et d’autres avec elle. Pendant ce temps, la belle-fille de Lancelot-Laomer, prisonnière des vikings, cherche à s’enfuir (on pense au beau roman de P.-J. Bonzon, Le Viking au bracelet d’argent, 1957) et à sauver ceux qui parmi les captifs des nordiques sont devenus ses amis.

Les trajets vers la Scandinavie, Le Groenland, l’Aquitaine, Venise (où l’on rencontre Marco Polo, l’action se passant au XIIIe siècle), le Mont Saint-Michel, la Mer d’Irlande plusieurs fois traversée, montrent un monde ouvert où l’on se fraie un chemin malgré les nombreux obstacles (bandits, inquisiteurs, ennemis de toute sorte…). C’est aussi un monde où les connaissances circulent, où les mondes se croisent (celui de la science et de la magie, celui de la religion et des saltimbanques), et où les jeunes gens se cherchent, cherchent leur voie, leur amour, leur idéal, leur destin, à la poursuite de l’ombre mythique du grand chevalier. La langue du récit est belle et souple, teintée parfois de termes anciens savoureux qui évoquent la tradition de Chrétien de Troyes, juste ce qu’il faut pour en avoir le sel, et pour avoir une furieuse envie de relire les aventures du jeune Lancelot et tout le cycle arthurien.

 

Petit soldat

Petit soldat
Pierre-Jacques Ober, Jules Ober
Seuil jeunesse, octobre 2018

 14-18 sans tricher

Par Chantal Magne-Ville

Un magnifique album sur la grande guerre, très émouvant,  par la justesse du point de vue et le fait qu’il n’occulte rien. Ainsi, outre les images classiques de la déclaration de guerre ou des combats dans les tranchées, il donne à voir aussi bien la dureté des combats que la vie de l’arrière, la présence de bataillons  des colonies  ou même, parfois, la fraternisation avec l’ennemi.

Le texte, empreint de retenue et d’humanité, évoque sans fioritures le destin de Pierre, un jeune soldat volontaire qui avait cru partir pour quelques semaines et qui eut le tort de déserter deux jours pour  passer Noël avec sa mère. Malgré son retour et ses bons états de service, il sera fusillé pour l’exemple. Le récit des événements est entrecoupé par les commentaires de Pierre, qui s’est trouvé un véritable ange gardien en la personne de Gilbert, qui le considère comme son petit frère, car il a perdu le sien au début de la guerre.

A partir de véritables photos d’époque, d’extraits de presse et de la  lettre que Pierre écrit à sa mère, le récit est  animé par des figurines modelées ou des soldats de plomb qui restituent magnifiquement  l’atmosphère de l’époque et insistent  aussi sur le fait que les petits soldats comme Pierre sont de pauvres hommes pris dans un engrenage qui  dépasse tout, y compris la hiérarchie. Les cadrages et les détails comme la poussière de neige savent recréer les atmosphères de froid, d’attente, de solitude ou de camaraderie.

Un pari réussi pour mettre en lumière l’absurdité de combattre son frère, et donner de cette guerre  épouvantable un versant plein d’humanité et de réalisme, loin de la célébration de la violence.

Fil de fer

Fil de fer
Martine Pouchain
Flammarion Jeunesse 2017

Sur les routes de l’exode

Par Michel Driol

Juin 40. Gabrielle, surnommée Fil de fer, 15 ans, doit quitter avec ses parents la ferme familiale, en Picardie, pour se réfugier en Bretagne. C’est le récit de ce périple, des attaques d’avions allemands, de la fatigue, des colonnes de réfugiés sur les routes qu’elle fait. En chemin, elle rencontre un jeune homme, seul survivant de sa famille, et tombe amoureux de lui. Puis c’est l’arrivée en Bretagne, la découverte d’autres personnes, et enfin le chemin du retour vers la Picardie. Récit historique dont l’auteur explique, en postface, que le point de départ est l’histoire vécue par sa propre mère, mais qu’elle a ensuite laissé la fiction prendre sa place.

Le récit est sobre, conduit du point de vue de l’adolescente contrainte de tout quitter. Perte des repères familiers, tandis que les parents tentent de maintenir la cellule familiale et son fonctionnement. En chemin, les classes sociales se mêlent, affrontent les mêmes dangers.  Le récit est conduit à hauteur d’adolescente, et n’évoque pas la situation politique de façon directe – aucun des adultes n’en parle. En revanche, le pacifisme de Giono est convoqué, à travers quelques extraits de Refus d’obéissance que l’héroïne lit. Il n’est pas question de collaboration, mais de rencontre avec des Allemands, jeunes aussi, que l’héroïne ne parvient pas à voir comme des ennemis qu’elle pourrait tuer. L’un d’eux, de façon prémonitoire, récite devant elle le Roi des Aulnes, de Goethe… De façon étonnante, la chute du livre bascule dans la fiction fantastique, façon peut-être de lier les vivants et les morts. Etait-ce nécessaire ?

Récit d’exode qui, aujourd’hui, ne peut qu’évoquer les récits de migrants et rappeler que cette situation-là, intolérable, des Français l’ont vécue il y a trois quarts de siècle.

Lise et les hirondelles

Lise et les hirondelles
Sophie Adriansen
Nathan 2018

A la mémoire des enfants de juillet

Par Michel Driol

Juillet 1942 à Paris : Lise voit ses parents et ses frères emmenés par la police. Par culot, ou inconscience, elle va libérer ses deux jeunes frères, rôde autour du Vel d’Hiv, espérant la libération de ses parents. La fratrie, hébergée d’abord à Paris, puis dans le Nord, enfin à Paris, traverse toute la guerre, les rationnements, les dangers, les espoirs.

Voici un roman historique, écrit à la première personne, qui donne à entendre la voix singulière d’une fillette juive, d’origine polonaise, durant la seconde guerre mondiale. Il s’agit de montrer comment toute une vie simple, faite de relations familiales stables, peut  basculer dans l’horreur en un instant. Adolescente, Lise se retrouve en charge de ses deux jeunes frères, et raconte, avec des mots simples ce qu’elle voit, perçoit du monde, entre les privations à Paris et l’abondance relative de la nourriture du Nord, entre Français aux attitudes bien différentes, et Allemands parfois positifs. L’auteure multiplie les courtes scènes, comme autant d’éclairages sur la traversée de cette période, la construction d’une personnalité, et le respect de ses convictions (une scène, en particulier, très forte, où Lise doit choisir une fable à réciter en présence d’Allemands).  Traverse le roman la figure des hirondelles, qui fascinent l’héroïne, comme un leitmotiv quasi musical, comme une figure du destin qui peut se révéler moins sombre qu’on ne pourrait le croire.

Dans le silence qui s’installe, écrit l’auteure dans la postface, perce l’évidence que la fiction historique sera bientôt le seul moyen d’entretenir le souvenir des témoins. Le roman parvient tout à la fois à accomplir ce devoir de mémoire, tout en permettant de se rattacher et de s’identifier à une héroïne du quotidien, de l’âge du lectorat visé. Il  rend sensible l’horreur du nazisme, de l’antisémitisme, et la croyance en un futur plus heureux. Une photo finale, montant la vraie héroïne et ses parents sur une plage, avant la guerre, illustre ce rapport complexe entre vérité historique et roman, et montre que tout ceci n’est pas qu’une fiction.

Révoltées

Révoltées
Carole Trébor
Rageot 2017

Nous les enfants d’une époque fatale *

Par Michel Driol

Moscou – 26 octobre au 2 novembre 1917. Lena et Tatiana, deux jumelles de 17 ans, traversent l’insurrection bolchévique de Moscou, Lena sacrifiant le présent en s’engageant du côté des révolutionnaires, Tatiana en rejoignant un groupe de jeunes artistes, le Club Futuriste de Moscou, qui monte un spectacle à partir des textes de Maïakovski. Un épilogue évoque enfin la vie des deux femmes, entre espoirs déçus et rêves réalisés, purges staliniennes et récompenses officielles.

Ce roman de Carole Trébor célèbre le centième anniversaire de la Révolution d’Octobre, sans manichéisme, à travers une galerie de personnages attachants. Les deux sœurs d’abord, à la fois semblables et différentes dans leur façon d’apprécier les évènements en cours et de se questionner à leur propos : peut-on briser l’ordre ancien sans violence ? Construit-on un monde de paix et d’harmonie sur une révolution sanglante ? Qu’est-ce que la démocratie ? Leur grand-mère, ensuite, aveugle, croyante, vrai personnage de babouchka russe. Piotr, ouvrier typographe, démocrate convaincu, qui se retrouvera de l’autre côté de la barricade. Tous les artistes du club futuriste, qui conduisent à s’interroger sur la révolution dans l’art et le rôle de l’art dans la révolution.  En quelques jours, tout bascule, et le roman entraine le lecteur dans un récit à suspense, où l’on se demande, non sans émotion, ce qui va arriver à Lena l’insurgée : la narratrice, dont on épouse le point de vue, étant Tatiana. Le récit est émaillé de nombreuses citations de Maïakovski (Le Nuage en pantalon, la Flute des vertèbres…), textes qui font partie du spectacle monté par le Club Futuriste.

Si la langue est parfois un peu plate, voire trop explicite, peut-on en faire reproche à l’auteur ? Non, parce que la narratrice est une jeune fille de 17 ans, qui découvre le monde. Ensuite parce que ce roman se veut « pédagogique », au bon sens du terme. Notes de bas de page, glossaire, photos d’époque, plans de la ville permettront au jeune lecteur de situer cet épisode historique avec lequel il peut n’être pas très familier. C’est donc toute une époque que ce livre parvient à recréer. Ensuite parce qu’il parle de nos rêves d’un monde meilleur, où les pauvres et les exclus pourraient aussi avoir le pouvoir, y compris celui de s’instruire et d’avoir des pratiques culturelles ou artistiques, sans être condamnés à un mode de vie par leur naissance. Utopie ? Oui, peut-être, et c’est là la leçon du XXème siècle. Entre le rêve d’un futur qui changerait la vie et la réalité du stalinisme, l’épilogue trace le destin des trois personnages principaux, jusqu’à leur mort à la fin du XXème siècle, et parvient, en quelques pages, à proposer un bilan nuancé de l’Union Soviétique.

*Les années fatales, poème d’Alexandre Blok –

Quand la comtesse de Ségur vit bruler Moscou

Quand la comtesse de Ségur vit bruler Moscou
Lorris Murail
ScriNeo (Il était un jour), 2015

Histoire d’histoires

Par Anne-Marie Mercier

La comtesse conte… Elle raconte à ses petites filles, les futures petites filles modèles pour qui elle n’a pas encore écrit ; elle livre des histoires de son enfance.

Fille d’une mère francophile pendant l’invasion française de Napoléon, elle a été prise entre deux admirations, deux cultures. Comme tous les habitants de Moscou, elle a dû fuir avec sa mère et sa sœur en emportant très peu, tandis que son père, gouverneur de la ville, attendait les troupes ennemies. Elles attendent à Iaroslav où l’on voit arriver de nombreux prisonniers. Plus tard, elles voient le ciel devenir rouge : Moscou brûle pendant des jours. On dit que c’est leur père qui a mis le feu…

Les deux sœurs écoutent le récit d’un soldat français prisonnier à qui elles apportent des victuailles. Ses émotions reviennent au fur et à mesure qu’il raconte, de même la narratrice, la comtesse, revit les évènements. Parmi ceux-ci, il y a un autre incendie – auquel elle n’a pas assisté mais qu’elle vit comme si elle avait été présente –, celui de leur maison chérie de Voronovo, avec ses jouets, son âne, la poupée de cire, la fin de l’enfance…

Lorris Murail met en scène ainsi la naissance d’un écrivain. En effet, c’est à partir de ses souvenirs que sont nés le général Dourakine, les enfants, l’âne, les paysans ; il s’agissait pour elle de faire revivre le monde de son enfance, et d’extraire du feu et de la guerre les moments de bonheur. Pari didactique parfaitement réussi : en un épisode on voit aussi bien le temps du contage que la vie et la veine de l’auteure.