Victor

Victor
Jacques et Lise
Seuil Jeunesse, 2020

Dès 3 ans, vraiment ?

Par Christine Moulin

« Dès 3 ans », c’est ce qui est indiqué sur la quatrième de couverture. On part confiant… et on a peut-être tort. Certes, la couverture est magnifique et intrigante : on a affaire à un guépard (à supposer que l’on reconnaisse un guépard à trois ans, mais bon, les livres sont là pour ça) et pourtant, la position est bizarre et les coutures à la Frankenstein inquiétantes… La page de titre est impressionnante : un guépard gît dans une flaque de sang, dans une posture très humaine. Le chasseur qui le tient en joue sur la page de gauche n’est pas propre à rassurer le lecteur ! Il semblerait qu’il y ait eu meurtre (c’est le mot qui vient devant le corps si peu bestial de la bête), avant même que l’histoire n’ait commencé. Et de fait, la double page qui suit présente Victor vautré sur la peau de sa victime. Le texte ne laisse aucun doute : « Victor aime la chasse! Depuis toujours, il rêve de tuer un guépard. Aujourd’hui, son rêve s’est enfin réalisé. » La joie de ce Victor faussement victorieux dure jusqu’à une autre double page, particulièrement saisissante: des têtes de guépards rouges, pleurant des larmes vertes, viennent hanter les rêves de Victor et révèlent sa culpabilité. Vous avez dit « 3 ans »?
Le chasseur revêt alors la peau de l’animal pour faire croire aux amis de celui-ci qu’il est ressuscité. Par cette imposture, en forme de réparation maladroite et égoïste, au fond, Victor découvre ce dont il était privé jusqu’à présent, la vie en groupe, la solidarité et l’amitié. « Mais un jour, il se passe quelque chose que le chasseur n’avait pas prévu »…, ce qui déclenche la fureur d’un des guépards : vous avez dit « 3 ans »?

Le dénouement, ironiquement désinvolte, est censé euphémiser tout cela. Sauf que la chute de l’histoire l’en empêche et laisse pantois…  A moins qu’on ne veuille de toute urgence initier les bambins au cynisme et à l’humour noir, peut-être vaut-il mieux différer la lecture de cet album, talentueux et dérangeant qui peut engager le débat, c’est sûr, surtout en ces temps de pangolins.

 

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