A propos Christine Moulin

Formatrice à l'ESPE Lyon 1 depuis 1994 (à la retraite depuis octobre 2016). Avant, professeur de français en collège et lycée. Membre du CRILJ01 qui organise, à Bourg-en-Bresse, le Festival de la Première Œuvre de Littérature de Jeunesse.

Lia

Lia
Daniela Tieni
Rouergue, 2018

Etre ou ne pas être

Par Christine Moulin

Lia est une fraise, solidement amarrée au centre de la couverture comme de la première page. Mais elle rêve à ce qu’elle pourrait être si elle n’était pas ce qu’elle est: défilent alors toutes sortes de fruits dont elle pourrait adopter l’identité. Finalement, elle se perd et se laisse gagner par la panique mais heureusement sa maman est là pour lui rappeler en la berçant de tout son amour: “Tu es libre de devenir qui tu veux, tu seras toujours merveilleuse, sous n’importe quelle forme. Mais n’oublie pas qui tu es, il faut croire en toi.” Les désirs de Lia sont ceux de bien des enfants, contradictoires et surprenants: s’amuser, avoir l’air forte, être toute petite, etc. Les raisons qu’elle trouve pour, finalement, refuser d’être autre chose qu’elle-même sont également bien trouvées et dessinent, en creux, une personnalité, des choix de vie (Lia ne veut blesser personne, veut pouvoir bouger, etc.). La leçon finale, quoique peut-être un peu trop “assénée”, est salutaire. Les illustrations,  apparemment simples, laissent la place à deux oiseaux (une mère et sa fille?) qui animent malicieusement le propos de l’auteur. L’ensemble est sobre mais peut amener de jeunes enfants à un début de réflexion sur les choix existentiels.

Le chat

Le chat
Magali Attiogbé
Amaterra, 2017

Mon (tout premier) documentaire

Par Christine Moulin

Voilà un album qui peut initier les tout-petits à l’intérêt des documentaires. Quelques concessions sont faites à leur jeune âge: le format est carré, le carton épais, c’est le chat qui parle (ce qui, soit dit en passant, ne facilite pas forcément la lecture). La présentation est ludique: trous et rabats permettent de dynamiser les découvertes. On n’échappe pas à l’anthropomorphisme (“Ce que je préfère, c’est jouer avec mes chatons”) mais dans l’ensemble, les informations ne sont pas inexactes, sans être vraiment précises, il est vrai. Les illustrations sont engageantes. Nous avons donc affaire à un ouvrage qui plaira sans doute aux enfants passionnés de chats.

Joyeux anniversaire, Maman

Joyeux anniversaire, Maman
Satoe Tone
Balivernes, 2017

Attention, douceur!

Par Christine Moulin

L’ouvrage frappe d’abord par la douceur des coloris de ses aquarelles. Douceur que confirme le texte: on entre dans un univers de tendresse: “C’est l’anniversaire de Maman aujourd’hui! Tout le monde l’aime et lui apporte de jolis présents”. Les narrateurs sont cinq poussins qui partent à la recherche du “plus beau cadeau de tous les temps”. Cette quête prend l’allure d’un conte de randonnée métaphorique: nos jeunes héros vont chercher des diamants dans les herbes, dans l’écume de la mer, etc. Ils sont, évidemment, à chaque fois déçus, ils bravent quelques dangers et finalement, jettent leur dévolu sur un arc-en-ciel. Leurs parents s’inquiètent, pendant ce temps, mais très vite, toute la famille est réunie. La chute, quoique déjà vue, est jolie: ce sont les poussins revenus bredouilles qui sont le plus beau des cadeaux pour leur maman… L’album est mignon, mais il n’est que mignon.

L’oeuf ou la poule ?

L’œuf ou la poule ?
Prsemystaw Wechterowicz
Marta Ludvisewska (ill.)

Balivernes, 2017

Euh…

Par Christine Moulin

“Qui est arrivé en premier: l’œuf ou la poule ?”. La question est un grand classique des vertiges philosophiques. Elle est revisitée et posée avec insistance par un poussin tout juste sorti de l’œuf, justement, à qui elle importe de façon existentielle, on le comprendra volontiers. Il la soumet naturellement aux gallinacés de son entourage: à son grand-père, à sa grand-mère (étrangement, les parents sont aux abonnés absents…). Devant leurs propos contradictoires, il élargit le cercle de ses interlocuteurs et l’album devient un album de randonnée, qui évite les écueils du genre. En effet,  rien de convenu, rien d’attendu: chaque animal interrogé propose, et c’est très amusant, non pas une réponse mais la solution qu’il a trouvée pour ne pas répondre. Qui plus est, à chaque page, il suffit d’une réplique pour percevoir une situation, un caractère: par exemple, le grand-père coq pense que c’est l’œuf le premier mais recommande au poussin de n’en rien dire à sa grand-mère! Les tantes écervelées se répandent en caquetages ineptes, etc. La chute ouvre la possibilité de réfléchir soi-même à la question, à moins qu’elle ne remette ironiquement le philosophe à sa place: c’est bien beau, tout ça mais quand l’estomac parle, la métaphysique se tait! En tout cas, elle permet à l’homme de sauver la face car on soupçonne qu’il ne sait pas plus que les autres ce qu’il en est.

Les illustrations aux couleurs franches, qui rappellent celles des premiers albums du Père Castor, sont drôles et apportent une note de fantaisie supplémentaire: le coq porte des lunettes, la grand-mère un fichu, la vache un énorme nœud rose et Poussinet, avec sa casquette rayée, est fort mignon. Bref, quel bel album! 

Solaire

Solaire
Fanny Chartres

Ecole des Loisirs, 2018

Jours sans faim (1)

Par Christine Moulin

Ernest Chatterton, élève de CM1, et sa sœur Sara, qui va au collège, vivent avec une mère gravement perturbée (2), qui passe ses journées devant la télévision ou des jeux électroniques, qu’il faut soigner et servir, qui réveille ses enfants la nuit pour dormir avec eux, qui fait des “krachs” à la moindre contrariété, basculant alors dans un monde menaçant où on ne peut plus l’atteindre. Ils vont de temps en temps, rarement, chez leur père, aimant et protecteur, mais doivent “payer” ces moments de paix par une crise maternelle aggravée.

Les deux enfants sont très unis mais vivent dans l’angoisse permanente des réactions de leur mère. Sara réagit par un comportement anorexique qu’Ernest va tenter de combattre. Quant à lui, il se réfugie dans l’imaginaire : sensible, il mêle les personnages des livres à la vie réelle, notamment le loup de C’est moi le plus fort de Mario Ramos. L’animal est en quelque sorte le symbole effrayant et grimaçant de la maladie qui menace sa sœur; sa présence est contrebalancée par la protection bienveillante du Bon Gros Géant de Roald Dahl.

Ernest est attachant, notamment dans ses efforts naïfs pour faire manger Sara. Le fait qu’il s’échappe dans la fiction permet des moments drôles et poétiques (par exemple, il écrase la queue du loup qui dépasse de sous un meuble pour faire taire son angoisse!). Les nombreuses références à des livres célèbres de la littérature de jeunesse créent une complicité certaine avec le lecteur. Mais le roman pèche un peu par manque de vraisemblance: la maturité du narrateur, même si elle peut s’expliquer par une forme de résilience, peut paraître excessive; le médecin du travail semble bien “léger” dans son diagnostic; on se demande comment le père, qui est loin d’être défaillant, n’a pas encore fait de démarches pour récupérer la garde de ses enfants; le rôle de l’infirmière du lycée est surprenant; la guérison de Sara est rapide et facile.

Bref, le propos est encourageant, le héros émouvant mais l’ensemble reste un peu coincé dans le pays des bisounours (à l’exception du sort réservé à la mère, sinistre).

(1) Titre d’un livre pour adultes sur l’anorexie, de Delphine de Vigan
(2) Peut-être pourra-t-on bientôt se demander pourquoi les figures de la mère atteintes de maladie mentale se multiplient dans la littérature de jeunesse, au détriment de celle du père.

Mon cher Victor Hugo

Mon cher Victor Hugo
Chantal Brière
Bulles de savon, 2016

Ecrire à Victor Hugo…

Par Christine Moulin

Les éditions Bulle de savon ont conçu une collection originale : il s’agit pour l’auteur d'”écrire une lettre à l’une des icônes de la littérature, de la peinture, de la musique, voir ce que ce personnage nous dit aujourd’hui, le mettre en scène dans des petites fictions et l’imaginer revivre d’un coup” (1). A la lecture de cet extrait de la quatrième de couverture, on pressent la complexité de l’objet que va faire naître une telle feuille de route.
Spécialiste émérite de Victor Hugo, Chantal Brière a relevé le défi. Elle nous donne ainsi à lire un livre passionnant, dense, qui fournit toutes sortes d’informations sur Victor Hugo et évite les écueils habituels : par exemple, elle ne colporte pas les erreurs mille fois répétées sur le fameux “Chateaubriand ou rien”, elle ne fait pas de l’opposition à Napoléon III une hostilité personnelle due à une quelconque déception de n’avoir pas été nommé ministre, etc. Bref, cet ouvrage est riche et fiable.

Mais riche, il l’est sans doute, à cause du format même de la collection, un peu trop. Complexe, ce livre me semble compliqué pour un jeune public, auquel il est censé s’adresser. Sur le plan matériel, les diverses couleurs de pages peuvent certes servir de repères mais cela suffit-il à distinguer toutes les formes énonciatives qui se succèdent? Les pages blanches sont dévolues à la “lettre” que Chantal Brière est censée écrire à Victor Hugo. Mais cette lettre est interrompue par des citations hors contexte, écrites en gros caractères, et elle paraît parfois un peu artificielle, puisque l’auteur est obligée de rappeler à Hugo des éléments qu’il ne peut avoir oubliés ; au hasard: “Tout près habite une petite fille qui vient de temps à autre s’amuser avec vous dans les herbes folles” (p. 9) [Il s’agit d’Adèle, bien sûr, qui deviendra Madame Hugo] ou bien: “Léopoldine, Charles, François-Victor et Adèle, ce sont vos quatre enfants” (p. 63). Les pages jaunes laissent place à des récits dont Chantal Brière est la narratrice, récits mettant en scène Victor Hugo. Mais alors pourquoi les pages bleues et roses ont-elles la même fonction? Ces codes fluctuants ne sont pas éclairés par les jeux typographiques: certaines phrases sont écrites en gros caractères et en gras. Pourquoi?
A ces changements énonciatifs viennent s’ajouter des “pirouettes” chronologiques peu propices à la compréhension : juste après l’évocation de l’enfance de Hugo, par exemple, nous voilà propulsés en 1855, à Jersey. Cela se justifie puisque Hugo écrit alors le poème “Pepita” (sans que, d’ailleurs, la référence exacte en soit donnée: “Pepita” est un poème écrit en 1855, mais publié en 1877, dans L’art d’être grand-père…), poème lié à son voyage en Espagne de 1811. Pour des lecteurs qui ne sauraient pas pourquoi Hugo se retrouve à Jersey ni pourquoi l’Espagne est si importante pour comprendre son oeuvre, le détour est sans doute un peu rude. Ces allers et retours sont constants dans l’ouvrage, ce qui soutient l’intérêt, certes, mais ne favorise pas la mémorisation de la chronologie.
Enfin, encore une fois à cause du format de la collection, les informations sont toujours denses et souvent allusives.

Bref, pour un adulte qui connaît la vie et l’oeuvre de Victor Hugo, cet ouvrage est intéressant et plaisant, d’autant que Chantal Brière a une plume particulièrement élégante, qui semble avoir été influencée par son objet.
Mais pour les destinataires de l’ouvrage, la lecture est sans doute difficile. Par ailleurs, on regrette qu’il n’y ait ni références ni bibliographie: si cet ouvrage doit servir à bâtir un exposé, par exemple, c’est une lacune regrettable.

(1) Avant Victor Hugo, ont été mis à l’honneur Voltaire, Van Gogh et Mozart.

 

La fille quelques heures avant l’impact

La fille quelques heures avant l’impact
Hubert Ben Kemoun
Flammarion Jeunesse, 2016

Montée des périls

Par Christine Moulin

Voilà un livre qui a pour mérite premier et non négligeable de maintenir le lecteur en haleine. Tel est l’effet produit par les multiples voix qui se succèdent, que l’on peut repérer grâce à la typographie: le premier “je”, on l’apprendra très vite, est celui de l’héroïne, Annabelle, collégienne de troisième. Elle semble en grand danger mais évidemment, on ne sait pas pourquoi et commence un flash back haletant. Le deuxième chapitre laisse sa place à un narrateur extérieur à l’histoire, même si les événements sont vus à travers le regard épuisé d’une prof, Isabelle, qui tente d’intéresser une classe de troisième à son cours de français (“Les intéresser? Les réveiller lui suffirait.”). Les personnages principaux sont campés à travers des dialogues vigoureux et drôles: Fatoumata, la meilleure amie, pleine de vie, d’Annabelle; Mokhtar, dit Momo, particulièrement “bon en invectives”; flanqué de son servile alter ego, Fabien, le fils d’un riche gérant d’hôtels aux sympathies d’extrême droite, qui veut se présenter aux élections municipales; Ethan Atkine, discret et peu populaire; Sébastien, le bourreau des coeurs avec qui “sort” Annabelle, pour de mauvaises raisons. De réplique en réplique, la tension monte et trois élèves sont exclus. Mais à la fin du chapitre, une nouvelle scène est mise en place: un jeune homme agonise, fou de douleur. Annabelle prend alors la parole, le temps de nous parler de son amitié avec Fatou. L’atmosphère est révélatrice: “La chaleur était trop pesante. Elle ressemblait à une erreur, un mensonge qu’on aurait aimé voir rectifié par un gros orage ou, au minimum, un chouïa de vent”. Les éléments principaux de la tragédie sont mis en place et on va assister à la montée des périls: tout converge vers le concert qui est prévu le soir même, pour protester contre la candidature du père de Fabien, en une alternance de chapitres plutôt courts et haletants (selon le procédé bien connu mais efficace qui consiste à interrompre le récit de chaque “branche” du roman à un moment palpitant). Chaque personnage est soumis à une trop forte pression et semble prêt à “péter les plombs”. Jusqu’au drame.

Mais cet art du suspens n’est pas le seul attrait du livre: les personnages en sont attachants, à commencer par la courageuse Annabelle, qui prend soin de sa mère dépressive pendant que son père est en prison. Certes, on pourrait reprocher à l’auteur de n’avoir pas toujours fait dans la nuance, d’avoir forcé le trait mais pour une fois, on sent que les classes sociales existent et qu’elles influent sur les vies des adolescents, qu’il serait difficile de rassembler sous l’étiquette trop générale de “jeunes”. D’ailleurs, tout n’est pas caricatural et l’on sent que certaines prises de conscience ont eu lieu.

Enfin, c’est l’écriture qui réserve les meilleurs surprises: les dialogues claquent, la prose d’Hubert Ben Kemoun est dense et en quelques mots, on capte une image, on ressent une émotion, on comprend un personnage. Un exemple ? Dès les premières pages: “A présent, c’est moi qui livrais ma dernière bataille dans l’incandescent de ce qui allait devenir ma tombe” ou bien vers la fin: “Est-ce qu’on commence à mourir par les yeux?”.

Tous ces atouts sont au service d’un message de tolérance relayé par la postface de l’auteur: “Ma fiction est-elle rattrapée par l’immonde réalité? Je ne sais pas. J’ai plutôt tendance à penser que les auteurs d’aujourd’hui éclairent des réalités de demain…”

PS: qui fait lire Le diable au corps en troisième?

 

Grizzli et moi

Grizzli et moi
Alex Cousseau
Editions du Rouergue, 2017

Un pays traversé par des courants d’air qui ronronnent

Par Christine Moulin

Dans la série des narrateurs originaux, Alex Cousseau a choisi de faire parler une chaussette, isolée (il suffit d’avoir fait quelques lessives pour comprendre…), du nom de Dorothée qui, en courts chapitres indépendants, raconte la vie de son grand ami chat, Grizzli: “[…] à l’heure qu’il est, j’ai mieux à faire que raconter ma vie de chaussette. Grizzli, mon ami, je te rappelle que ce livre est à ta gloire!”.

On découvre alors qu’Alex Cousseau est un fin connaisseur des chats (et des chaussettes, sans doute, mais les éléments nous manquent pour l’affirmer), quand, par exemple, il nous indique que si le chat rapporte des mulots aux humains, c’est parce qu’il les trouve bien piètres chasseurs; quand il décrit la passion de Grizzli pour le thon : “La boîte glisse sur le carrelage, le chat suit derrière, le museau dedans, cela peut durer longtemps.”; quand il déclare: “[…] Grizzli ne boit jamais dans le bol qu’on lui a réservé près du frigo. Pourquoi? Parce que l’eau y est trop propre.”; quand il nous révèle les fantasmes héroïques du félin aux prises avec une feuille morte…

L’humour de l’auteur fait merveille : souvent, il côtoie l’absurde (par exemple, quand le lecteur est amené à imaginer un instant la visite d’un appareil à raclette blessé  chez le vétérinaire!) et construit des raisonnements imparables et loufoques, mais il n’est jamais aussi délicieux que dans les moments où il se fait tendrement réaliste pour évoquer toutes les attitudes que reconnaîtront les amoureux des chats, petits ou grands.

Le dernier chapitre, très joli, laisse craindre qu’il ne soit arrivé quelque chose à Grizzli mais rien n’est sûr, n’est-ce pas ?

PS: si vous avez une vieille cafetière avec “une anse plus ou moins large à l’arrière, un bec verseur plus ou moins allongé à l’avant, et un couvercle bombé sur le dessus” dont vous ne vous servez plus, envoyez-la aux éditions du Rouergue !

Un temps pour tout

Un temps pour tout
Lucile Lux
Soc et Foc, 2014

Avec le temps…

Par Christine Moulin

 Dans ce petit album au format de presque carnet, le texte égrène une liste (Il y a des secondes, des minutes, des jours etc. où…) qui s’éclaire grâce aux illustrations, faites de dessins et de collages: par exemple, les minutes où l’on se sent “abominablement seule”, ce sont celles où l’on voit, à l’arrêt d’un bus, des mères et leurs enfants, visiblement heureuses et épanouies. Chaque page permet au lecteur (mais il est vrai plutôt à la lectrice, adulte, il est vrai aussi) de se reconnaître et de se sentir moins incompris avec ses émotions, ses sentiments, ses déceptions, ses joies et ses tristesses. Cet ouvrage est donc précieux, au-delà de son apparence ténue et discrète. Cela dit, on peut penser qu’il parle plus aux trentenaires qu’aux enfants ou même aux adolescents (sans toutefois être hors de leur portée), à l’instar d’un album dont on peut le rapprocher, J’attends, de Davide Cali.

C’est quoi être un bon élève ?

C’est quoi être un bon élève ?
Gilles Rapaport, Emmanuelle Cueff, Laurence Salaün
Seuil Jeunesse, 2017

Ce que vous avez toujours voulu savoir sur les bons élèves et les autres

Par Christine Moulin

C’est quoi être un bon élève? Grave question: dès l’abord, le format tout en hauteur de l’album laisse présager que la réponse risque d’être fantaisiste. Eh bien, oui, elle l’est… Quoique…

C’est là une des grandes qualités de ce livre. Les réponses, délivrées par le texte et mises en valeur par la taille de la police de caractères, paraissent (et sont) très raisonnables: pour être un bon élève, quelle surprise! il faut être attentif, se poser des questions, préparer ses affaires, etc. Comme cela serait à la fois instructif et un peu trop sage (pour ne pas dire tout à fait ennuyeux) s’il n’y avait le reste du texte, écrit en plus petit: oui, être bon élève, c’est être attentif… à condition de ne pas oublier ses chaussures, par excès de concentration, sans doute; c’est aussi se poser des questions: “qui est amoureux de qui? qu’est-ce qu’on mange à la cantine ce midi?”, par exemple. C’est préparer ses affaires mais une check list canonique comporte-t-elle obligatoirement l’item “cartes Pokémon”? On songe à Serge Bloch qui, lui aussi, connaît bien les enfants, leurs intérêts, leurs craintes, leurs émotions et en rend compte avec gentillesse et humour.
Au texte s’ajoutent des dessins très expressifs, accompagnés de bulles, qui redoublent la lecture d’une manière très réjouissante : on voit le chien reniflant les pieds nus du petit garçon qui a oublié ses chaussures; le même petit garçon demande au maître: “Je la pose où, ma question? dans ma case ou sur le porte-manteau?”. Dans un excès de zèle, il se prépare à se coucher tout habillé, avec son cartable sur le dos! Tout au long de l’album sont ainsi explorées des relations plaisantes entre les illustrations (de Gilles Rapaport, excusez du peu) et le texte.

Mais l’aspect sérieux n’est pas totalement absent: pour être un bon élève, il faut dompter sa peur (et l’illustration montre, bien sûr, un élève habillé en dompteur de cirque!), il ne faut pas craindre de se tromper, etc. Autrement dit, des messages utiles se glissent subrepticement dans un ensemble drôle, parfois irrévérencieux (l’élève qui lève le doigt le met dans le nez du maître!), si bien que rien n’est “bien pensant”, lénifiant. Tout est tonique. Les conseils n’éludent pas les difficultés (“Etre un bon élève, c’est PERSEVERER… au moins jusqu’à la récréation) mais la bienveillance, si souvent prônée en ce moment, prend un aspect amusant qui fait des lecteurs des complices attentifs. Il n’est pas jusqu’au respect de la différence qui ne soit traité de façon à la fois impertinente et fort sage: “Et figure-toi que tu n’es pas tout seul à être différent. Les autres aussi sont différents. Eh! oui c’est comme ça, la vie…”. Même le sujet tabou des souffrances des bons élèves dont les parents sont trop exigeants est abordé. On a vraiment l’impression que ce sont les vraies préoccupations des enfants qui ont donné naissance à cet album, si bien que certains thèmes originaux sont évoqués, comme celui de l’ennui ou celui des discussions à table.

Les auteurs nous proposent donc un livre de préceptes moraux, de leçons de vie (bien au-delà de l’école), ce qui semble une entreprise risquée, de nos jours. C’est en fait une vraie réussite, dont on peut parier qu’elle réunira dans un rire décapant adultes et enfants, sans exclure des moments de vraie discussion. Que demander de plus?