Pablo dans les bois

Pablo dans les bois
Myren Duval
Rouergue 2026

Bipolarité, sarcasme et amour…

Par Michel Driol

Revenant d’une soirée arrosée, Pablo entend ses parents se disputer. Le lendemain, sa mère est partie, après avoir parlé des peaux d’homme de son père. Partie pourquoi ? Quoi qu’il en soit, Pablo ne veut plus la voir. Quant à son père, il a des comportements de plus en plus étranges. Comment parler de tout cela avec Ada, la fille du proviseur, une jeune fille mal dans son corps, trop replète ? Jusqu’au moment de la découverte de la bipolarité de son père, et que les peaux d’homme sont en fait des prodromes, et qu’ainsi s’explique la fuite de sa mère…

La bipolarité, voilà un sujet peu traité en littérature de jeunesse. Myren Duval choisit de l’aborder en plaçant le lecteur au plus près des sentiments, des réactions, de pensées de Pablo, son narrateur, en construisant un personnage au sens de la répartie bien aiguisé, un personnage qui masque ses douleurs derrière des sarcasmes qui frisent l’insolence, et lui valent de se retrouver plus souvent qu’à son tour dans le bureau du proviseur. Des réparties qui font le plaisir du lecteur, bien sûr, tant elles sont fines, ciselées, et touchent juste. L’humour est quelque part entre la politesse et l’impolitesse du désespoir, pour Pablo. Ce personnage fragile, l’autrice l’entoure avec audace d’une galerie de personnages qui se révèlent à nous – et à lui – dans leur complexité, dans leurs fêlures. Ada, d’abord, l’amie, qui écoute, dans cet espace de sentiments entre l’amitié et l’amour. Mais comment franchir le pas pour les deux adolescents, accepter une nouvelle relation et un corps qui n’obéit pas aux canons de la beauté ? Ada  et ses deux pères, autre belle trouvaille de l’autrice, ce qui permet d’explorer deux faces du proviseur, qu’on voit d’abord dans un rôle assez convenu, celui du chef d’établissement face à un élève insolent, puis dont on découvre la vie amoureuse, avec son mari, et une capacité d’empathie et d’aide à l’égard de Pablo. Car, au fond, ce dont parle le roman, c’est d’amour et de souci de l’autre. Amour au sein de la famille de Pablo. Comment aimer celui qui refuse de se soigner, et dont le comportement devient de plus en plus erratique ? Amour au sein de la famille d’Ada, avec ses deux pères, famille qui n’est jamais critiquée, moquée ou stigmatisée par les personnages du roman, signe d’une acceptation plus grande de toutes les formes de familles. Amour de Pablo pour son père, amour de Pablo pour Ada. Le roman traite ces sentiments avec une infinie délicatesse, une grande pudeur. Il  est découpé en courts chapitres, nerveux, concis, comme autant d’instantanés de la vie de Pablo, façon de placer le lecteur en empathie avec ce garçon et ce qu’il y a de confus dans sa vie, confusion montrée aussi par les phrases courtes, nerveuses.  Ces découpages, associés à  un maniement subtil de la langue, à une pratique de l’impromptu, que Pablo a hérité de son père, est aussi une façon de mettre l’accent sur ce qu’il y a de lourd pour l’entourage dans la bipolarité, tandis que le récit, qui met l’accent sur l’amour du père pour son fils, oscille entre dramatisation de certaines situations, et dédramatisation par l’humour du père et du fils.

Un roman pour aborder la thématique de la santé mentale, et, au delà, celle des normes sociales (corps parfait ou non, familles traditionnelles ou non) et dire le pouvoir et la force de l’amour, sous toutes ses formes, pour s’accepter soi-même et accepter l’autre.

Le Monde t’appartient

Le Monde t’appartient
Ricardo Bozzi, Olimpia Zagnoli
Texte français de Christian Demilly
Grasset jeunesse (2014), 2020

Bravo… et encore bravo !

Par Anne-Marie Mercier

Comme les bonnes nouvelles se font rares, on n’hésite pas à reparler des annonces qui font du bien, d’autant plus que le message de cet album est intemporel et universel. Publié en 2013 à Londres, repris en français avec un beau texte / traduction de Christian Demilly en 2014 chez Grasset jeunesse, il a été republié chez le même éditeur en 2020.
Chaque propos cherche un équilibre entre la réassurance, l’affirmation du pouvoir de l’enfant sur le monde et la présentation des limites de ce pouvoir :
« Le monde t’appartient et tu appartiens au monde »
« Tu es libre. C’est une chance.  Tu es libre. Même s’il y a parfois des limites »
« Tu es libre de croire en ce que tu veux. Ton ami est libre aussi de croire en ce qu’il veut, ou de ne croire en rien ».
« Tu es libre d’aimer qui tu veux.  Et tu es libre de ne plus aimer. Si tu y arrives. Tu es libre d’être aimé. Ou pas. » […]
« Tu es libre d’être heureux. Mais ce n’est pas toujours facile ».
« Tu es libre d’être malheureux, aussi. Ce qui est beaucoup plus facile. Même si ça parait bizarre, ce n’est pas inutile d’être malheureux. Bien au contraire ».
Chaque double page est construite avec un jeu graphique simple et signifiant malgré son abstraction : rond vert sur fond blanc, rond blanc sur rouge fond rouge, petites formes colorées en désordre ou bien alignées, un fantôme pour la croyance, forme blanche sur fond vert, un ballon qui s’envole pour l’amour, une fenêtre fermée pour le désamour, une feuille de ginkgo dorée pour le malheur un parapluie rouge sous la pluie pour l’utilité du malheur…
Tout est subtil et intelligent, tout fait penser.
Le livre est à l’image d’une littérature pour la jeunesse qui fait confiance à son lecteur. Dans l’image, aucune forme, aucune couleur n’est gratuite; c’est un appel à déchiffrer le sens au-delà des mots. Cette littérature ne cache rien, ni difficulté, ni limites, mais affirme cependant la possibilité du bonheur et les ressources de la liberté.

La Fée bleue

La Fée bleue
Marie Détrée
Rouergue 2025

L’Amour d’Aimé

Par Anne-Marie Mercier

Cet album a été chroniqué de façon très complète par Michel Driol le mois dernier. Je n’ajouterai donc que quelques éléments.
Marie Detrée est, depuis 2010, Peintre Officiel de la Marine (POM) ; à ce titre, le monde des eaux et des nuages lui est familier. Quant à celui de la littérature de jeunesse elle l’a abordé magistralement avec L’Invention des dimanches et elle le poursuit d’une façon tout aussi originale à travers cette fée insaisissable. Historiquement, on connait la fée Bleue de Pinocchio, figure maternelle et incarnation de la Loi. Ici, cette fée est plus évanescente ; on court après elle, comme Pinocchio.
Aimé est « dompteur (il en a l’allure) de nuages ». Muni d’un fouet, il les traque partout, dans des paysages variés, exotiques, où le bleu et le vert (et donc le jaune) dominent. Les couleurs, feutre ou aquarelle, sont superbes et se chevauchent parfois, comme dans les estampes anciennes. Le trait, à l’encre, est net et délicat, traçant de belles arabesques et construisant des feuillages luxuriants où se cache la belle.
L’album, poétique, est aussi un « cherche et trouve », à la manière des assiettes anciennes où il fallait trouver un personnage caché dans le dessin. C’est un beau voyage que celui-ci, amoureux et curieux.

Petite Chose / Et si l’on s’aime

Petite Chose / Et si l’on s’aime
Claire Beuve / Cathy Ytak : illustrations de Joséphine Forme
Editions du Pourquoi pas ?? 2026

Femme, vie, liberté

Par Michel Driol

Deux récits, de deux autrices différentes, mais qui tournent autour de la question de la liberté, de la sexualité, de la femme, avec  des personnages qu’on retrouve dans les deux textes, Linh, Tiago, Noam, Mélina et Bilal. Claire Beuve, dans Petite Chose, imagine Linh, une adolescente au moment d’être forcée d’épouser un lointain cousin qu’elle ne connait pas, ses sentiments, sa peur, la pression familiale, avant de la montrer s’échappant heureusement à ce piège grâce  à une ruse. Cathy Ytak raconte la découverte de l’amour de Mélina et de Bilal, sur une ile, entre les deux rives d’un fleuve.

Les deux récits tissent ainsi des liens entre les personnages, mais c’est surtout par leurs thématiques qu’ils se font écho. Il y est question, sans tabou ni pudibonderie, des transformations liées à l’adolescence, les règles pour les filles, la mue pour les garçons, et l’entrée dans un nouveau monde où la sexualité occupe une part plus importante. Que signifie cela pour les deux personnages féminins principaux ? Pour la famille de Linh, la voilà devenue en âge de se marier : mariage forcé, arrangé. Pour la mère de Mélina, c’est la mise en garde contre le risque d’avoir un bébé. Bien sûr, au mariage sans amour s’oppose la découverte de l’amour par Mélina et Bilal, un amour tout en tendresse, douceur, respect et consentements partagés.  Un amour post MeToo, un amour dans lequel Cathy Ytak s’amuse à déconstruire les stéréotypes pour donner à voir d’autres modèles de comportement qui font plaisir à lire, faisant de Bilal un garçon timide, sensible, et de Mélina une fille pleine de force et d’empathie.

C’est bien la question des modèles familiaux que posent ces deux récits. D’un côté la famille traditionnelle, traditionnaliste, pour laquelle la réputation et la répétition des coutumes tient lieu de mode de vie, au détriment des libertés et des désirs individuels. De l’autre, le singulier discours du père de Bilal, un discours qui institue un modèle masculin à l’opposé du modèle dominant, un modèle qui valorise la douceur et la tendresse. Et, au milieu de tout cela, au milieu de ce fleuve, de cette nouvelle carte du tendre, deux adolescents qui se découvrent et découvrent une nouvelle façon d’être ensemble. Symboliquement, l’image centrale du cahier d’illustration montre le reflet dissocié d’une adolescente dans l’eau, reliant ainsi les deux récits, la construction et la déconstruction.

Ecriture soignée pour les deux textes. Ecriture en elle qui deviendra une écriture en  je pour Petite Chose, les pronoms symbolisant bien le passage entre la chose de la famille et le je qui s’échappe et court vers sa liberté.  Ecriture aussi très poétique, dans sa structure, des strophes de trois ou quatre vers, dans son rythme, ses anaphores, son montage serré entre ce qu’éprouve Linh et les paroles qu’elle entend, une écriture qui semble marquer l’immobilisme de cette société figée et qui s’oppose aux deux dernières pages, la fuite, au rythme haletant, et au rêve d’un autre futur possible. Ecriture aussi très poétique de Cathy Ytak, dans un autre registre, écriture qui épouse le point de vue masculin, celui de Bilal, écriture de l’intime, de l’intimité des corps qui se touchent, des regards, mais aussi des paroles échangées. A noter ces phrases en italique qui tranchent, phrases en nous, phrases en on, qui montrent ce qui relie ces deux adolescents dans leurs gestes, leurs pensées, leurs souvenirs.

Deux récits très féministes mais deux récits qui ne se veulent pas militants, deux récits qui ouvrent la voie à une autre relation entre les filles et les garçons, deux récits qui disent l’espérance et l’attente d’un autre monde possible.

Partir ?

Partir ?
Julia Billet
Le Calicot 2025

Il existe près de la route / Un bas quartier des bohémiens…

Par Michel Driol

Depuis 6 ans, des gens du voyage se sont  installés en périphérie de la ville. Mais la municipalité décide de vendre ce terrain pour le lotir, et leur donne 3 mois pour partir, en proposant des logements sociaux pour les familles avec enfants. Faut-il reprendre la route ou se sédentariser ?

Le personnage principal  est Jaime, lycéen de première, bon élève, amoureux d’Ana, qui, comme tous ses camarades de classe, ignore qu’il est Manouche. Il est déchiré entre son amour pour une fille qui ne partagera jamais son nomadisme, et sa fidélité à sa communauté. Pour cette réédition, l’autrice a eu l’excellente idée  de faire de Jaime le narrateur de son propre récit, lui donnant ainsi plus de présence dans la façon de faire percevoir son point de vue dans ce récit initiatique.

Initiatique, car il s’agit à la fois d’une éducation sentimentale et d’une transmission, autour d’un secret lié à l’écriture des Manouches, secret que la vieille Yaya, rescapée des camps de la mort, transmet à son petit-fils, sous forme d’un livre. Car c’est bien de transmission qu’il est avant tout question dans ce petit roman. Transmission d’une tradition au sein d’une famille élargie, transmission de ce que signifie être nomade, prendre la route, comme signe de liberté. Transmission d’une langue, orale, ou écrite ?Mais aussi transmission au lecteur d’une façon de vivre, de penser, de sentir propre à une communauté, pour rompre avec certaines représentations ou préjugés. Ainsi le récit montre toute la richesse des valeurs portées par les Manouches, la force des liens familiaux, la structuration de la famille, le poids de la parole des anciens. Et ce n’est pas pour rien qu’à la fin c’est Jaime qui prend la plume pour raconter ce mode de vie, ce qui l’institue comme véritable auteur de ce premier récit, dans une langue à la fois concise et imagée, pleine de trouvailles, comme cet incipit, abrupt, incisif, qui donne le ton au récit : Dehors, c’est barbelé.

Il faut bien sûr évoquer la montée dramatique tout au long du récit, les affrontements avec les forces de l’ordre, la solidarité avec les associations, la duplicité des services municipaux. Il faut évoquer le désarroi si bien décrit au moment de choisir entre le renoncement à une tradition et la reprise, douloureuse, de cette dernière, entre la fidélité à un mode de vie et le renoncement à l’école, à l‘instruction, à la stabilité. Il faut aussi évoquer la richesse et la complexité de personnages secondaires, la vieille Yaya, déjà mentionnée, grand-mère tutélaire, protectrice, le vieux Solémo,  garant d’une certaine tradition, le père de Jaime, devenu alcoolique.

Un récit sensible et touchant qui permet de mieux connaitre et comprendre un milieu peu connu, objet de bien de fantasmes, celui des gens du voyage, récit qui explore une situation de crise très cornélienne où le héros doit choisir entre la possibilité d’un amour partagé et la fidélité à une tradition qui ne peut que l’en éloigner.

La Fée bleue

La Fée bleue
Marie Détrée
Rouergue 2025

Comme un cherche et trouve…

Par Michel Driol

La Fée bleue, c’est l’amour invisible d’Aimé, le dompteur de nuages. Il la cherche partout, et demande  tant à Agathe la contremaitre de la carrière de pierre qu’aux gallinacées ou au tigre où elle se trouve. En vain…

Ce récit en randonnée est aussi très poétique. Une poésie qui joue sur les sonorités, les homophonies, les  rimes parfois, les rythmes souvent. Une poésie qui joue aussi sur les mots, qui s’associent de façon parfois inattendue, parfois à la limite du clin d’œil ou du double sens. Une poésie qui joue aussi sur la situation, nous proposant le monologue d’un improbable dompteur de nuages et qui côtoie le merveilleux de l’univers du cirque à l’ancienne.

Les illustrations sonnent comme un hommage à ces vieilles images d’Epinal dans lesquelles il fallait trouver un personnage bien caché dans des feuillages ou un motif. C’est le cas ici, le lecteur étant invité à trouver la fée bleue qu’Aimé, le mal nommé, ne voit pas. Elle se dissimule un peu partout dans les images, parfois de façon évidente, parfois de façon plus subtile.  Autant qu’un clin d’œil à l’imagerie d’Epinal, les illustrations ont un aspect retro qui plonge dans le monde du cirque du début du XXème siècle, avec ce personnage de colosse dompteur dont les moustaches et le marcel évoquent bien les hercules de foire. Qu’on soit dans la jungle ou sous la mer, elles multiplient les animaux, les végétaux dans une luxuriance proche de la naïveté du douanier Rousseau, techniques mises à part, puisqu’ici tout est stylisé et fait au feutre, et à l’aquarelle.

Au final, cet album dit la quête de l’être aimé par une sorte de géant lunaire pas très malin. Quête universelle de l’amour d’un être inaccessible magique, merveilleux. Quête qui entraine les quolibets des autres, leur moquerie. Quête qui pourtant se clôt sur deux leçons de sagesse. La première, que chacun est caché sous un masque, comme la fée cachée dans les images. La seconde, c’est que cette quête d’un être extérieur est peut-être bien celle d’un moi profond. La Fée bleue se cacherait-elle en Aimé, comme un contraire ou un complémentaire, une autre vérité ?

Un album en forme de cherche et trouve, poétique et sensible, qui aborde de façon originale la quête de l’autre et de soi même.

Tout feu tout flamme

Tout feu tout flamme
Julia Chausson
À pas de loups, 2025

Déclarations d’amour en métiers

Par Anne-Marie Mercier

Ce grand album apparait comme une sorte de livre d’artiste dans lequel l’autrice des images se serait donné toute latitude, autant sur le plan du graphisme que de la mise en couleurs. Les images en pleine page, imprimées avec la technique de la gravure sur bois, sont splendides. Elles proposent une grande variété de couleurs, où les teintes des fonds contrastent avec celles qui donnent forme aux personnages.
Ceux-ci, représentés de façon stylisée représentent différents métiers : pompier, facteur, jongleur, footballeur, professeur, marchand de glaces, auxiliaire de vie, coiffeur, guide touristique… On peut remarquer que de nombreux métiers sont portés de manière non conventionnelle par des femmes (présidente, footballeuse, grutière, etc.) et d’autres par des hommes (puériculteur, accompagnant).
Le propos dépasse le simple but de faire un catalogue de métiers : chaque image est accompagnée d’une phrase en forme de déclaration d’amour : « tu me rends flou (pour l’opticienne), « j’écoute les battements de ton cœur » (pour le médecin), « tu m’as pris dans tes filets » (pour le pêcheur)…
Livre pour amoureux, catalogue d’expressions lexicalisées, belles images à contempler, il peut séduire plusieurs publics.
Voir le site de l’autrice, qui a illustré la collection des « petits chaussons » chez Rue du monde, pour de plus jeunes lecteurs.

 

 

 

 

Droméo et Chuliette

Droméo et Chuliette
Marcus Malte Henri Meunier
Rouergue 2025

Drame rigolo en 4 actes

Par Michel Driol

Le titre et l’incipit font bien évidement référence à un célèbre drame de Shakespeare, dont cet ouvrage prétend être la version originale, excusez du peu ! Nous découvrons donc Droméo Domadaire, fils unique d’un sous-directeur de grande surface, jeune pianiste vivant dans un pavillon de banlieue, et Chuliette Chameau, fille d’un manutentionnaire de la même grande surface, vivant dans un immeuble. Ces deux là se rencontrent par la magie d’un autobus dans lequel Chuliette s’endort, et qui la conduit à côté de chez Droméo, dont la musique l’attire. Coup de foudre. Oubli du sac par Chuliette. Quête de l’appartement de Chuliette par Roméo, hostilité du grand frère. Tout est prêt pour que le drame éclate sauf que les deux amoureux s’enfuient au Larzac où ils vécurent heureux et eurent 3 enfants…
Voilà une adaptation particulièrement loufoque, inventive et drôle d’un drame shakespearien transposé à notre époque. Pas de famille noble, non, mais deux classes sociales, deux milieux qui s’opposent, se côtoient sans se connaitre. Le fond social est sérieux, dans l’évocation des habitations, des ascenseurs en panne, du grand frère surveillant sa petite sœur, de la fatigue des pères. Mais c’est avant tout une histoire d’amour, de coup de foudre, histoire intemporelle mais si présente, qui, par son happy end, donne de l’espoir !
Tout est original dans l’album : la forme du texte, qui refuse la forme dramatique, pour former une sorte de long poème plein de trouvailles, de jeux de mots, de recherches sur les sonorités (saturation de d pour les dromadaires, de ch pour les chameaux), inclusion de petits ritournelles (à chanter sur l’air de la chanson de Gavroche), de mots en langues étrangères qui viennent rythmer le propos, contribuant à lui donner une grande force comique.
Chameaux et Dromadaires… nous voilà donc chez les camélidés, à la fois proches et lointains, et le texte et l’illustration jouent sur les différences entre les deux espèces. Une bosse, un seul fils pour l’une des familles, deux bosses, deux enfants pour l’autre. De l’union ne peuvent que naitre 3 enfants… Pas de représentation figurative des personnages, mais des chapeaux, chapeaux à une bosse pour les uns, à deux bosses pour les autres, et des couleurs toujours associées, le rouge à Droméo, le jaune à Chuliette. Ces bosses se métamorphosent, deviennent maisons ou immeubles, moyens de transport, dans une ville aux rues labyrinthiques sans cesse menacée par des nuages noirs, pluie noire et larmes noires mêlées.

Enlevé, jubilatoire, plein d’inventivité, bien rythmé, cet album revisite pour notre plus grand plaisir un mythe célèbre, tout en évoquant nos modes de vie, nos différences sociales, nos mœurs actuelles sans complaisance, mais en assurant le triomphe de l’amour. Que demander de plus ?

Vortex, t. 1 (Le jour où le monde s’est déchiré)

Vortex, t. 1 (Le jour où le monde s’est déchiré)
Anna Benning
Traduit (allemand) par Isabelle Enderlein
Rouergue (épik), 2025

Un monde en tourbillons

Par Anne-Marie Mercier

À l’heure où est déjà paru le troisième tome de cette trilogie publiée dans la collection épik du Rouergue et commencée en 2022, il est grand temps d’en rendre compte, en commençant par le premier qui est paru cette année en format poche. Il faut saluer d’abord la belle invention qui le porte, et le rapproche de séries comme Hunger games tout en abordant des sujets de société plus divers, orientés plutôt vers la sauvegarde du vivant et l’acceptation des mutations et du métissage plutôt que vers la lutte simplette mais efficace de la série de Suzanne Collins qui opposait riches et pauvres.
Un Vortex (une sorte de tourbillon cosmique) a fracassé le monde ancien, apportant des mutations et créant des peuples greffés sur les éléments, comme le peuple de l’eau, celui des arbres, celui de l’air et celui du feu, avec des pouvoirs en relation avec leur élément. Pour se protéger de ces minorités, les humains non modifiés les ont parqués dans des « zones » misérables (un peu comme des camps de réfugiés, on voit les applications possibles) et les contrôlent sévèrement grâce à un corps d’élite, les « Coureurs », aptes à se déplacer d’un point de la planète à un autre grâce à des passages, ou « vortex », qu’ils ont appris à emprunter. L’héroïne fait partie de ce corps et le roman commence au moment où elle participe à une course qui doit déterminer lesquels parmi les élèves seront sélectionnés pour rejoindre les Coureurs.
Elaine gagne, de manière inexplicable. On comprendra plus tard qu’elle a fait un saut dans le temps. Mais très vite elle est enlevée et mise à l’abri par le peuple des arbres et comprend que ces mutants qu’elle a appris à exécrer ne sont pas les monstres qu’elle imaginait. Dans le même temps, elle découvre que les autorités de son propre monde se livrent à une guerre contre eux aussi cruelle qu’injuste. Des conflits de loyauté en tous genre (familiaux, raciaux, amicaux et amoureux) mettent au jour les choix difficiles auxquels elle est confrontée et Elaine grandit, difficilement, à travers les épreuves.
La première moitié est très intéressante et installe un univers riche et problématique, la suite (chez le peuple de l’arbre) propose un univers sensible et poétique où la beauté du monde et des êtres, leur douceur, conquiert la jeune guerrière. La description de l’utopie du village-arbre est superbe, comme celles des êtres composites et changeants qui le peuplent. En revanche, la suite faite de nombreux combats dans lesquelles Elaine a un comportement peu crédible est un peu agaçante… A suivre, donc : elle aura certainement grandi, littérairement comme psychologiquement, dans les autres volumes.

 

 

 

Pour le meilleur et pour les rires

Pour le meilleur et pour les rires
Marie Colot – Françoise Rogier
A pas de loups 2025

Elle ne se maria pas mais vécut heureuse…

Par Michel Driol

Une princesse quelque peu aventurière, que l’on voit toujours avec sa jument, est sommée par ses parents, pour ses 18 ans, de se marier. Bien sûr la princesse proteste, refuse, mais, par amour pour ses parents, elle accepte de rencontrer tous les prétendants possibles, à condition qu’on la laisse refuser si elle n’éprouve pas de coup de foudre. Se succèdent alors un prince, une pâtissière, une ogresse, un savant et bien d’autres, tous plus improbables les uns que les autres. Si la princesse les trouve tous sympathiques, elle préfère sa liberté, et organise des fêtes pour cultiver l’amitié.

Voilà une histoire enlevée qui reprend, en le détournant, le motif du mariage dans les contes. On est dans un royaume que le texte inscrit dès le début sous le signe de l’ouverture et de la liberté : toutes les portes y sont ouvertes. Puis le récit se focalise sur le portrait de la princesse – futée, rebelle et sincère –  et de sa jument – intrépide. Les illustrations nous les montrent à la fois terrassant un dragon, bricolant une cabane dans les arbres, faisant de la balançoire… Autant de jeux qui font de ces deux-là l’équivalent féminin en album de Lucky Luke et Jolly Jumper ! On retrouve ce couple complice lors du défilé des prétendants, la jument dans des poses surprenantes, mangeant des crêpes ou une glace, sagement assise sur une chaise…

L’album aborde une problématique sérieuse, celle de l’amour, du mariage, des conventions, des relations enfants-parents. Il montre l’attention à porter aux choix individuels, le respect des singularités, la soif de liberté autour d’un personnage féminin à la fois haute en couleurs et pleine de joie de vivre. Mais il le fait avec beaucoup de cocasserie et d’humour. D’abord dans le texte, dont la légèreté vient à la fois du ton adopté, du vocabulaire en décalage avec le rang royal des personnages, et des rimes qui lui donnent un côté primesautier. Mais le comique vient aussi des illustrations, pleines de vie dans leur façon de multiplier les situations ou les personnages secondaires. On a déjà évoqué le rôle qu’y joue la jument complice-comparse. Mais les détails sont autant de clins d’œil inter-iconiques ou intertextuels. Dans les tableaux accrochés sur les murs, on reconnaitra bien sûr Mona Lisa, mais aussi le désespéré de Courbet. Impossible de tous les citer. Et que dire du cortège des prétendants, où se côtoient Einstein, Shakespeare, Cyrano, un pirate, l’homme de fer du magicien d’Oz et bien d’autres qu’on laissera aux lecteurs le soin d’identifier. Tous constituent une humanité colorée, métissée, joyeuse, qui se presse dans le palais. Quant au roi, père de la jeune fille, il a tous les attributs du roi de pique des jeux de carte.

Se marier ou pas ? Quitter l’enfance ou pas ? Fonder un couple ou vivre au sein d’une communauté d’amis ? A quoi tient la réussite d’une vie ? Qu’est-ce que le bonheur ? Que souhaiter de plus ? Rien, pour la jeune fille, qui s’estime à la fin comblée par la vie qu’elle a choisi de mener, librement. Mais la liberté n’est-elle pas un luxe réservée aux princesses qui ont des parents bienveillants ?