Des accords parfaits

Des accords parfaits
Alexandra Zaba
Editions du Pourquoi pas ?? 2026

Faire bouger les corps, faire bouger les lignes…

Par Michel Driol

Le premier récit Temps danse, fait entendre la voix d’outre-tombe de O’Shae Sibley, danseur, vogueur, homosexuel, assassiné aux Etats Unis par un jeune homme de 17 ans. Une voix qui parle de liberté, d’acceptation de l’autre, de lutte contre les discriminations. Le second récit, Test d’humanité, se situe en 2045. Chacun doit passer un test d’humanité, destiné à vérifier sa capacité à vivre, test créé à suite de l’assassinat de O’Shey, dont le meurtrier manquait d’humanité. Mais, si Noé, le fils du concepteur du test, le réussit, Sacha, son amour, y échoue et doit partir en exil. Que va faire Noé ?

Deux récits qui se partagent le même personnage, Ali. Ali qui, dans le premier récit, fait la connaissance posthume d’O’Shae, un O’Shae plein d’espoir dans Ali dont le fils sera éduqué contre le racisme, O’Shae plein d’espoir dans cette génération à venir qui fera bouger les lignes. Or les meilleures intentions peuvent devenir des dangers pour l’humanité. Le test d’humanité, conçu par Ali, est présenté par l’autrice en des termes antagonistes qui incitent à réfléchir. Il doit, en effet, mesurer l’adéquation entre l’individu et le système, son adaptabilité aux règles, et l’aptitude à être humain, libre et d’égale dignité. Et le test exclut Sacha, qui faisait acte de résistance, faisant preuve de discernement au-delà des règles.

Si le premier récit pose un cadre, celui de la danse,  s’il s’appuie aussi sur un fait réel, il prend surtout les allures et le ton d’un manifeste prônant la liberté du corps et des mouvements, une pratique culturelle soulignée comme engagée, émancipatrice. Le second récit, quant à lui, s’inscrit dans un genre bien connu, celui de l’anticipation contemporaine, souvent dystopique. Il conduit subtilement le lecteur à réfléchir sur ce qui fait humanité, et comment celle-ci peut-être conçue, envisagée par chacun.  Il prône le libre arbitre, questionne le fait qu’on puisse, avec les meilleures intentions du monde, confier son sort et son destin à des machines. En creux, il invite à s’interroger sur ce qu’est une éducation humaniste. S’agit-il de façonner des individus capables de réussir des tests, de se conformer aux modèles sociaux dominants, afin d’assurer l’harmonie entre toutes et tous, ou, au contraire, d’apprendre à se révolter, à penser par soi-même, bref, à résister ? Une société se construit-elle en excluant ou, au contraire, en intégrant les différences ?  Ce récit se conclut par un acte de désobéissance, montrant le libre arbitre du personnage. Courts, faciles à lire, ouverts, ces deux textes sont bien propres à ouvrir de nombreux et riches débats, montrant à quel point le réel social est complexe et que les solutions ne sauraient être simplistes, en écho à l’ambiguïté polysémique du titre : des accords parfaits ? désaccords parfaits ?

Un dyptique qui s’adresse plutôt à des adolescents, dont le second volet n’est pas sans évoquer les grands classiques tels que 1984 ou le meilleur des mondes…

 

Bansky, Marseille et moi

Bansky, Marseille et moi
Elise Fontenaille
Rouergue 2026

Total zaatar

Par Michel Driol

Darwin, qui s’est séparé d’Eva, part à Marseille car son idole, Bansky, y a réalisé un nouveau graff. Il s’y rend en covoiturage avec  Fiona, bloggeuse et voyageuse, qui le présente à ses amis Yasmina et Yakoub, qui tiennent un restaurant avec leur fille Massilia. Cette dernière fait découvrir à Darwin une ville cosmopolite, regorgeant de saveurs, et des histoires multiculturelles de tous ceux qui y vivent et proviennent de toute la méditerranée.

On retrouve avec plaisir Darwin, le héros de Bansky et moi, de la même autrice. Il a vieilli, est devenu cuisinier. Alors qu’il est à la recherche d’un graff de Bansky, il va trouver une famille, en particulier un père en la personne de Yakoub.  Il découvre aussi le couple plein d’amour formé par Yasmina, née à Gaza, et Yakoub, juif. C’est la tragédie de Gaza qui plane sur tout le roman, tragédie hélas d’actualité. Les uns y ont perdu un hôtel, Nour. D’autres se souviennent, avec nostalgie, d’une enfance heureuse à Gaza. Les personnages suivent l’actualité, celle de Fatem Hassona, assassinée avant d’aller à Cannes. Pour autant tout le roman parle d’un vivre ensemble possible, de générosité, de partage, de culture – et de cuisine – partagée. Certains reprocheront peut-être à ce roman sa structure répétitive, Massilia montrant à Darwin sa ville, ses recoins secrets, ses bars, ses restaurants, dans une exploration urbaine qui met surtout en évidence une ville loin des clichés que l’on peut avoir d’elle, mafia et trafics de drogue. Cette forme libre permet en fait d’illustrer une certaine façon de vivre ensemble, dans une ville monde où se croisent des gens de toutes origines, de toutes cultures. Une ville qui est à l’image du zaatar, ce mélange d’épices oriental, que Darwin apprend à constituer.

Se dégage de ce roman qui croise les figures des exilés palestiniens, de Bansky, de Missak Manouchian et de Tomas Elek, de Marine Vlahovic  ou de Hiam Abbass une grande impression d’espoir. En dépit des tragédies passées et présentes qu’il évoque, il montre des personnages qui résistent, qui gardent foi en un futur meilleur. Des personnages comme Yakoub, qui conduit son restaurant à la ruine par sa grande générosité. Des personnages comme Massilia, qui veut devenir architecte pour construire des immeubles qui ne s’effondreront pas et ne seront pas l’objet  de spéculation foncière. Des personnages simples, auxquels chacun et chacune pourra s’identifier, qui manifestent surtout leur curiosité, leur ouverture aux autres, leur refus des discriminations.  Elise Fontenaille réussit ce tour de force de proposer ici un roman réjouissant, optimiste, positif, sans rien omettre des violences, des guerres, des tragédies qui endeuillent le pourtour de la Méditerranée.

Même si Jean Claude Izzo n’est pas cité par l’autrice dans ses sources ou ses remerciements, on ne peut s’empêcher de songer à lui en lisant ce roman, tant les images de Marseille qu’ils proposent tous les deux se rejoignent. C’est la même générosité dont il est question, le même attachement à cette ville si particulière, ce même rapport à la mer, mais aussi cette même gourmandise. Et ce n’est pas pour rien que Bansky, Marseille et moi se termine, comme le premier opus, par une série de recettes.

Un récit vivifiant qui inscrit pleinement des personnages positifs, attachants, aux origines diverses,  dans l’histoire contemporaine, pour affirmer, comme l’une de ses personnages, que le vrai combat, c’est la bonté.

Nos chroniques sur le premier opus : celle de Maryse Vuillermet et la mienne

Perchés

Perchés
Florence Médina – Charlotte André
Les Editions du Pourquoi pas ?? 2026

De grâce, de grâce, Monsieur le promoteur…

Par Michel Driol

C’était un petit jardin, autour d’une maison en ruine, au cœur d’un quartier en pleine gentrification. Un terrain de jeu pour quatre ados, deux filles et deux garçons. Quand ils apprennent que le terrain est vendu, pour y construire un immeuble, ils se mobilisent. C’est d’abord une pétition, qui leur permet de rencontrer une vieille soixante-huitarde. Puis, devant l’urgence, ils vont souder les grilles et s’enfermer à l’intérieur, se perchant sur les arbres, pour empêcher qu’on les abatte.

Un roman est un miroir qui se promène sur une grande route. Tantôt il reflète à vos yeux l’azur des cieux, tantôt la fange des bourbiers de la route. Cette phrase de Stendhal s’applique parfaitement à Perchés, qui montre la vie sociale, les relations, et les évolutions d’un quartier populaire. L’autrice s’attache à donner une épaisseur culturelle, historique, sociologique  à chacun de ses personnages. Ils ont une histoire, viennent d’ici ou d’ailleurs, dans des familles monoparentales ou bi parentales, mais se sont choisis comme une famille de cœur, entrainant, de fait, leurs parents avec eux. L’azur du ciel, c’est celui des liens tissés entre eux et, autour de de jardin devenu ZAD, avec tous les habitants qui s’arrêtent, discutent, apportent à manger ou à boire, faisant ainsi société autour d’une grille soudée. L’azur du ciel, c’est aussi ce personnage de cuisinier de sushis, un japonais n’ayant qu’un mot à la bouche. L’azur du ciel, il est bien sûr dans les arbres, dans le souci de la défense de ce coin de nature à protéger.  L’azur du ciel, c’est le naturel, la simplicité, des relations de voisinage, faites d’entraide simple pour la garde des enfants, ou la générosité des portions de couscous. L’azur du ciel, c’est ce vivre ensemble montré ici, entre des gens d’origine, de métiers, différents. Quant à la fange, elle est à chercher du côté de l’argent, de la vente du terrain, du promoteur. Sans révéler la fin, qu’on attend heureuse, on verra que la recherche du profit maximum  y joue un rôle fondamental. La fange, c’est aussi la transformation sociale des quartiers populaires, l’exclusion des familles les plus pauvres vers la périphérie, la fin d’u certain mode de vie, d’une mixité sociale et culturelle.

C’est un roman qui met aussi en œuvre dans son écriture la polyphonie à l’image de cette société pluriculturelle. Il faut voir avec quelle délectation l’autrice donne la parole à Gigi, ex employée des usines Wonder en 1968, dont le langage est truffé de parisianismes bien marqués. Il faut voir aussi comment, devant les grilles, les points de vue différent, entre les soutiens des Zadistes en herbe et leurs détracteurs, qui pensent que leurs parents devraient leur donner une autre éducation. Il faut voir aussi les discussions avec les bucherons, le promoteur, l’huissier, certains personnages étant bien plus nuancés que ce à quoi les enfants s’attendaient.  Le roman met aussi en œuvre une certaine intertextualité, avec ses allusions au Baron perché, bien sûr, avec les chansons qui le traversent, le petit jardin, de Jacques Dutronc, évidemment, mais aussi le Temps de cerises, ou les citations de La Boétie ou Henri David Thoreau .De ce fait, il situe cette forme de résistance non violente dans une histoire plus large, donnant ainsi au lecteur l’envie d’en savoir plus sur cette forme de lutte.

En  début de chapitre, les illustrations très colorées mettent l’accent sur les personnages, les visages des différents protagonistes, et sont bien en phase avec ce roman plein de la vie de son jeune narrateur, que l’histoire n’avait pourtant pas épargné, un roman qui montre les forces du collectif, pour résister, ensemble.

Le Livre interdit   

Le Livre interdit
Julie Billet
Editions du Pourquoi pas ? 2025

Censure sans mesure

Par Michel Driol

Depuis qu’un nouveau gouvernement est là, des choses ont changé. Ana s’en aperçoit lorsqu’à la bibliothèque, on lui dit que le livre qu’elle demande est désormais interdit. Au collège, les enseignants se divisent entre ceux qui approuvent la nouvelle politique et ceux qui s’y opposent. La grand-mère d’Ana est de ceux-là. Mais comment résister quand on est adolescent ?

Dans la veine de Quelque chose a changé, d‘Yves-Marie Clément, publié aussi au Pourquoi pas ? voici une nouvelle dystopique mais qui nous concerne au plus haut point, à l’heure où dans certains pays dans le monde, dans certaines villes en France, des livres sont mis à l’index… Le livre interdit, c’est d’abord un plaidoyer pour la liberté d’expression et de pensée qu’autorisent les livres, pour le fait qu’ils permettent de discuter leurs propositions, les valeurs qu’ils portent. Interdire les livres, c’est s’en prendre à la liberté de pensée et à l’ouverture d’esprit dont ils sont les instruments. Tout cela est découvert, progressivement, par le trio de jeunes ados héros de cette histoire, et explicité par la narratrice. Si le récit met en avant l’engagement de ses trois héros, leur capacité de résistance dans des formes originales, il vaut aussi pour la galerie des portraits des personnages secondaires, qui incarnent, tous, à la façon, des attitudes diverses face à la montée d’un pouvoir totalitaire, et qui questionnent, de fait, sur nos propres comportements si une telle éventualité venait à se produire. Il vaut aussi par l’attachement des héros à l’amour des mots, de la langue, du langage, nécessaires pour construire une pensée articulée et élaborée.

Que signifie concrètement résister aujourd’hui ? Faire valoir des valeurs d’humanité, de tolérance, de respect, de liberté… Les adolescents ont nommé Antigone le square dans lequel ils se réunissent… Beau symbole de transmission plurimillénaire par la littérature des valeurs et des principes auxquels nous sommes attachés. Enfin, on appréciera – ou pas – le choix qu’a fait l’autrice d’une écriture inclusive pour signifier que la langue n’est pas figée…

La Guerre de Jeanne

La Guerre de Jeanne
Kochka
Flammarion jeunesse 2025

Proses pour se souvenir

Par Michel Driol

Elève de troisième, Jeanne est bouleversée par la seconde guerre mondiale au point qu’elle préfère faire des recherches sur la guerre, les camps, la Résistance, plutôt que d’aller au collège. A la fin du roman, toute la classe se rend sur les plages du débarquement, pour un hommage plein d’émotion et de vie aux soldats qui y sont morts.

On est d’abord séduit, dans ce roman, par l’écriture de Kochka, une écriture toute en finesse et pleine de force dans les images qu’elle parvient à imposer au lecteur, tel cet incipit :

Elle ne tomba pas tout de suite comme une bombe, la guerre dans la vie de Jeanne.

Un incipit qui, dans la déstructuration de la phrase, annonce le bouleversement  que la découverte de la guerre, de ses horreurs, sera pour Jeanne. Et c’est bien la force de ce roman de moins raconter la guerre – d’autres l’ont fait – que de dire les émotions, des questionnements, les sentiments éprouvés par sa jeune héroïne tout au long de ses découvertes et de ses rencontres. Jeanne est une belle héroïne de roman jeunesse, adolescente sérieuse, engagée dans ses études, dans ses recherches, elle vit les choses en profondeur de tout son être. Elle affronte de face ses découvertes, ce qu’est l’horreur de la guerre, avec une profonde humanité. Elle s’indigne, se révolte, ne reste pas indifférente. Et, au lieu d’une copie sur la seconde guerre mondiale, elle rend un essai bouleversant retraçant la façon dont elle ressent cette époque, en mettant en évidence certains des héros, mais terminant par un vibrant plaidoyer pour la fraternité.

De fait, Kochka entremêle plusieurs thèmes ou fils narratifs. D’abord, il y a l’entourage de Jeanne, son amitié d’enfance pour Sidoine, qu’une otite a privé de l’audition. Amitié enfantine, qui a crû tout au long de l’adolescence, exemple vivant de fraternité. Ensuite il y a le personnage étonnant de Simon, jeune stagiaire à la médiathèque, descendant de résistant, mais surtout esprit libre, non conformiste, porteur de la sagesse de sa grand-mère. Ce qui conduit au deuxième thème, la transmission. Transmission familiale, transmission entre les derniers survivants et la jeune génération. Mais le roman va plus loin que le rappel d’un nécessaire devoir de mémoire. La question qu’il pose est celle du rapport entre le passé et le présent, mais aussi celle des leçons que l’histoire peut donner.  Parmi les leçons que Jeanne apprend, il y  a celle du pardon. Il ne s’agit pas de condamner, mais de comprendre, comprendre l’engrenage des faits, mais aussi connaitre ses propres valeurs. Que répondre à la question qu’elle pose à ses parents, quand elle leur demande s’ils auraient caché des juifs ? Jeanne grandit, comprend la complexité du monde, s’interroge sur les responsabilités individuelles et collectives, mais comprend surtout les valeurs qui permettent de résister face à la barbarie, et principalement celle de la fraternité, maitre mot de l’ouvrage.

Au-delà d’un récit de la Seconde Guerre mondiale, l’ouvrage accompagne Jeanne dans une réflexion philosophique sur le Mal, sur ce qui peut conduire l’humanité à s’engouffrer dans cette voie-là, et les façons d’y résister, c’est-à-dire de faire humanité. Thèmes exigeants, mais lecture facilitée par la brièveté des chapitres, par le découpage rigoureux et chronologique en 7 parties, par l’usage des dialogues, vivants, touchant aux questions de fond, jamais superficiels, et par un point de vue omniscient qui aide à décrypter les attitudes, les pensées de chacun dans une réelle polyphonie., où se mêlent les voix et les propos de Jeanne, de son entourage, des descendants d’un Résistant., autant de voix qui invitent à ne pas oublier, mais aussi à vivre pleinement le présent sans occulter le passé.

A l’heure où tremblent les valeurs qu’on croyait les plus assurées, à l’heure où les derniers survivants disparaissent, un roman salutaire et profondément humain, humaniste, pour illustrer la façon dont la jeunesse d’aujourd’hui peut s’emparer de cette histoire dans ce qu’elle a de plus tragique afin d’apprendre d’abord à écouter sans juger, à se défier des phrases fausses, à semer partout des grains de fraternité.

3 secondes pour plonger

3 secondes pour plonger
Jinho Jung
CotCotCot éditions 2025

Bon à rien ?

Par Michel Driol

Je ne suis bon à rien.. Ainsi commence cet album, traduit du coréen, qui montre un enfant au pied des marches d’un plongeoir, au bord d’une piscine. Page après pages, il s’élève le long de cet escalier interminable, labyrinthique, confessant toutes ses échecs : il n’est pas doué, quel que soit le sport,, lent, nul en maths. Arrive alors sa motivation profonde : il ne veut pas gagner, parce qu’alors quelqu’un doit perdre. 3 secondes suffisent pour plonger et éclater de rire ensemble.

Voilà un album qui conjugue un texte d’une grande simplicité avec un graphisme d’une grande complexité, tout en restant éminemment lisible et symbolique. C’est la symbolique de l’escalier, figure peut-être de l’ascenseur social, de la vie, des difficultés à surmonter. Cet escalier, réalisé avec des tampons bleus, envahit progressivement tout l’espace, à la façon des prisons de Piranèse,  des escaliers d’Escher, ou du décor de certains jeux vidéos dans lesquels le héros se déplace sur un parcours semé d’embûches. Il est oppressant, ce parcours, interminable, bien délimité par des barrières qui sont autant de grilles, composé de lignes, d’arcs, de voutes de plus en plus inextricables.  Il semble infini, cet escalier, sur lesquels on retrouve le narrateur d’abord tout en bas, puis au milieu, avant qu’il ne soit en haut. Il progresse donc, mais lentement. Chemin faisant, il rencontre d’autres personnages, silhouettes dessinées au crayon : le cuisinier impatient de la voir finir,  le prof de maths assénant un « C’est pourtant facile » devant un tableau rempli de calculs, ou encore le maitre de taekwondo  exécutant un parfait coup de pied circulaire. Autant d’adultes qui renvoient le héros à sa propre dévalorisation, à son sentiment d’infériorité, à sa mésestime de soi. Autant d’adultes qui le renvoient aux codes de la réussite enfantine, sportive, scolaire. Cet escalier conduit vers le haut autant qu’il emprisonne, comme le montre la dernière page avant d’arriver au sommet, une page qui joue à la fois sur la contre plongée et le graphisme d’un jeu (de l’oie) avec ses cases et son parcours. La vie doit elle être à l’image du jeu où, si l’on gagne, d’autres perdent ? Quelle place faut-il donner à la compétition poussée à l’extrême ? Rappelons ici que cet album est signé d’un auteur coréen, et que la Corée du Sud est réputée pour son système scolaire qui pousse à la compétition, et qu’un véritable système éducatif parallèle y oblige les enfants à des journées de quinze heures de cours, voire plus l

Au final, se héros apparait donc comme un résistant, qui ne se soumet pas aux codes sociaux admis, qui promeut d’autres valeurs : celle de l’égalité (en haut, le héros retrouve deux copains qui l’attendaient), celle du rire partagé, du plongeon (mouvement du haut vers le bas) qui s’oppose à l’ascension.  On comprend dès lors que les figures d’adultes rencontrées dessinées au crayon sont autant de fantômes, de fantoches, sans consistance, vite oubliées, autant d’obstacles vers le bonheur et la joie de vivre.

Un album qui touche juste, qui dit bien les blessures de l’enfance, les échecs et le sentiment de dévalorisation poignant qu’ils suscitent, mais qui promeut aussi d’autres valeurs, plus solidaires, plus liées au plaisir de l’instant présent, ne dût-il durer que 3 secondes… Enfin un album dont la construction graphique, très maitrisée, très symbolique, lui confère un aspect universel.

Entrer dans le monde

Entrer dans le monde
Claire Duvivier
L’école des loisirs (medium), 2024

Allons donc sur Mars !

Par Anne-Marie Mercier

Vingt-six adolescents, garçons et filles, chacun avec un animal de compagnie, vivent dans un domaine nommé Danube. Ils sont encadrés par des tuteurs, chacun avec un rôle précis (tuteur fermier, tutrice vétérinaire…) et chacun accompagné par sa « baba », un genre de maman, toujours disponible, toujours souriante. Les leçons sont données par une hologrammiste qui prend l’apparence d’une muse, selon la matière à enseigner (il y a sans doute un clin d’œil à Méto, avec ces références à l’Antiquité). De temps en temps, ils quittent leur dôme pour se rendre à la surface, explorer la forêt et observer les animaux sauvages. Tout cela forme une jolie description d’un groupe, chacun avec son caractère (et celui de son animal). Ils attendent en s’instruisant l’âge adulte, âge où ils entreront « dans le monde », quel monde, ils n’en savent rien et la suite du roman les éclairera cruellement.
Claire Duvivier a l’art de distiller les informations peu à peu, à chaque chapitre, aussi bien pour le lecteur que pour l’adolescent qui focalise le point de vue et qui sera le moteur de l’histoire. C’est Xabi qui, avec son groupe d’amis un peu plus intrépides et un peu moins disciplinés que les autres, découvre des zones interdites du dôme, où leur origine est révélée. Lorsqu’un sénateur venu d’Euphrate, le dôme voisin, leur rend visite avec sa famille pour de mystérieuses et inquiétantes discussions avec les tuteurs, c’est Xabi qui entre en contact avec sa fille, qui s’appelle, comme par hasard, Aryana, et qui l’aidera par la suite. Enfin, lorsque des visiteurs venus de plus loin encore détruiront leur petit monde, c’est lui qui pourra s’échapper et c’est à travers ses yeux que se dévoilera peu à peu la vérité : ils se trouvent sur la planète Mars, et ce qu’ils prenaient pour l’extérieur se trouve sous un super dôme ; la Terre, polluée et dévastées par des épidémies incontrôlables à cause du réchauffement qui a libéré les virus du permafrost, a été abandonnée au cours d’un immense exode des survivants. Le dôme Danube est un domaine expérimental bien loin du réel des autres humains, et le monde réel de Mars, le dôme Euphrate, est un cauchemar (surpeuplement, vie souterraine, sans nature et sans animaux…) tandis que celui vers lequel ils vont être enlevés, la Terre, est un cauchemar pire encore.
Si la fin (relativement heureuse, comme toujours en littérature de jeunesse) est un peu facile avec l’intervention d’une geek qui détourne les systèmes les plus sophistiqués et une IA docile et experte en navigation interstellaire, le roman demeure plein de qualités. Très bien écrit et construit, il est porté par des personnages variés et attachants ; Xabi, un peu à part, solitaire et fragile, soucieux essentiellement de son chat, ce qui sera l’un des moteurs du récit, Aryana, généreuse, au trajet perturbé par un handicap de naissance, entravée par des difficultés à trouver sa place dans sa famille. Cette famille même, elle-aussi très intéressante, propose une figure de résistance dans un monde hyper contrôlé. Certains tuteurs sont un peu inquiétants et l’on découvre peu à peu qu’ils n’ont pas tous pour objectif le bonheur des enfants ; comme dans les romans scolaires, tâcher de deviner qui sera le (ou les) méchant(s) de l’histoire est un des points de suspens. Les «Babas»  amusent le lecteur qui devine vite ce qu’elles sont, alors que Xabi et ses amis sont prisonniers d’une illusion. La narration propose des mystères en cascades, petits tout d’abord, ou qui mènent à des fausses pistes, puis à des retournements spectaculaires.
Le roman est riche et extrêmement cohérent, parfaitement maitrisé. En trois parties, Claire Duvivier crée trois monde différents, celui de Danube (premier tiers, entre utopie futuriste et roman scolaire), celui d’Euphrate, entre anticipation et dystopie (Euphrate est le résultat d’un cauchemar mais la société est démocratique et la famille d’Aryana est un modèle, certes menacé; c’est un futur possible et peut-être probable pour notre humanité) et un troisième à l’intérieur du port spatial, qui est le théâtre d’une traque et de combats; les adolescents y sont particulièrement ingénieux. Enfin, le roman s’achève avec une ouverture sur un espoir, peut-être une nouvelle utopie, certes fragile… Mêlant préoccupations écologiques, inquiétudes catastrophistes, réflexion sur l’histoire et récit d’apprentissage, elle fait avec ce premier titre une belle entrée en littérature de jeunesse.

La Terre, notre combat

La Terre, notre combat. Rencontre avec six jeunes autochtones engagés
Louise Pluyaud, Elodie Flavenot
Sarbacane, 2024

Bien d’autres Greta Thunberg

Par Anne-Marie Mercier

Six jeunes autochtones, pour six continents. On les découvre dans leur combat pour l’eau, l’air, la propriété des terres…, combats qu’ils ont pour la plupart initiés très jeunes, parfois autour de douze / treize ans, allant à la rencontre de politiques, créant un mouvement, etc. Mais on découvre aussi l’ancienneté de ces luttes, et on en apprend beaucoup sur les peuples autochtones auxquels ils appartiennent : 6% de la population mondiale, avec un capital culturel énorme, de nombreuses langues, des mythes, des arts, mais aussi des savoirs positifs utilisés et récupérés par les sociétés dites avancées. Chaque continent est abordé par une double page qui présente ses populations, son histoire, ses premiers héros pour l’affirmation d’une identité.
Cette introduction est suivie par le portrait des six jeunes gens : Autumn Peltier, Anishinaabe (Amérique du Nord, Canada), Bitaté Juma, Uru-Eu-Wau-Wau (Amérique du Sud, Brésil), Fitimata Hamadalher, Afrique, Niger, Touareg), Shivu Ja, Jenu Kuruba (Asie, Inde) Dujuan Hoosan (Océanie, Australie, Aborigène) Áila Elise Gamst (Europe, Norvège, Samie). Chacun a développé un moyen de lutte. Notons l’arme de la dernière, la jeune Samie, qui se sert de la mode pour sensibiliser le monde à son combat.
La fin de l’album propose divers moyens de s’engager :  s’informer, partager, échanger, aider les ONG, manifester, ou s’émerveiller… Ainsi chacun peut se sentir acteur, selon le lieu où il vit, la famille dans laquelle il est né, ses envies. Enfin, on propose un temps « pour aller plus loin » avec des titres de livres, des podcast, des liens et même un jeu vidéo. S’engager devient presque un jeu d’enfant, mais un serious game tout de même. La lecture de cet album, sérieux et très documenté est aussi un parcours superbe dans des images chargées en couleurs et une belle exploration  des origines : langues, sports, végétaux, animaux…  on apprend beaucoup.

 

 

 

 

 

Liberté

Liberté
Paul Eluard – 15 illustratrices et illustrateurs
Rue du Monde 2024

Sur mes cahiers d’écolier…

Par Michel Driol

Chacun, bien sûr, connait ce poème célèbre de Paul Eluard. Mais, si 80 ans ont passé depuis la Libération, on peut toujours aujourd’hui mesurer et apprécier la force, le souffle, de cette ode à la liberté, sans cesse menacée, bafouée si souvent dans le monde. Pour que les enfants en mesurent le prix, et replacent dans son contexte historique le poème et son auteur, les éditions Rue du Monde le republient aujourd’hui, illustré par une quinzaine d’illustrateurs, comme une façon de montrer son universalité.

On saluera d’abord la diversité des illustrateurs, venus de France, d’Iran ou de Berlin. Chacun a la charge d’une double page, format à l’italienne, pour illustrer une ou deux  strophes, voire un seul mot. Chaque strophe prend ainsi une couleur différente, et entraine le lecteur dans des imaginaires très différents, des imaginaires qui, pour beaucoup, sont des hommages au mouvement surréaliste, à ses collages, à la rencontre d’objets incongrus, à un univers qui fait la part belle au rêve. Chacun a tenu à établir un lien entre les vers illustrés et l’illustration, sans servilité, mais en offrant une réelle lecture du poème. Certains nous plongent dans un univers très enfantin, comme la jungle de Marc Majewski où cohabitent tigres, léopards et enfants, ou comme les cerfs-volants de Vanessa Hié. D’autres jouent sur la couleur, comme Nathalie Novi avec cet univers bleu où la barque vogue en plein ciel, ou Sandra Poirot Cherif avec le jaune éclatant et lumineux d’un ciel africain traversé d’oiseaux. Mais d’autres proposent des images plus graves, comme la jeune Iranienne Noushin Sadeghian, qui propose un face à face parfaitement construit à partir de deux compositions en triangle entre des puissants et des soldats, d’une part, noirs sur fond blanc, menaçants, et un vol de colombes blanches sur fond noir qui vient vers eux… Illustration sombre aussi proposée par Zaü, paysage marin sous un ciel menaçant, avec barbelés et bateau échoué, d’où s’échappe un vol d’oiseaux blancs… Impossible ici de citer les techniques utilisées par tous, la déconstruction cubiste de Javier Zabala, l’orientalisme de Bei Lynn qui suggère les choses… Les trois dernières pages, soit la dernière strophe et la chute Liberté, sont illustrées par Laurent Corvaisier, dans des compositions aux teintes très fauves, très lumineuses qui associent la femme, la nature et les animaux et où l’on devine parfois comme le trait ou les motifs de Matisse. Autant d’illustrations qui prolongent les mots d’Eluard dans ce qu’ils ont d’intemporel et d’universel.

Au poème, Alain Serres ajoute un cahier documentaire qui replace Eluard et le poème dans leur contexte historique. Ce sont des pages superbement illustrées de photographies d’Eluard, de Gala, de Nusch, mais aussi de reproductions de la première édition (octobre 42, antidaté à avril 42), ou d’archives historiques. Alain Serres présente ainsi une biographie d’Éluard, le replace dans son milieu familial, puis dans le monde de l’après première guerre mondiale, celui du dadaïsme et du surréalisme. S’il évoque l’engagement communiste d’Eluard, il préfère insister sur l’histoire du poème Liberté, de son écriture à sa publication, de son rôle dans la Résistance. Enfin, une double page présente chacun des illustrateurs de l’album.

Quoi de mieux, pour clore cette chronique, que de reprendre la conclusion d’Alain Serres, s’adressant aux enfants, aux lecteurs ? La liberté n’aura-t-elle pas toujours besoin de poésie, besoin de vous pour exister ?

La Vieille Dame, le chat volant et le débarquement

La Vieille Dame, le chat volant et le débarquement
Didier Daeninckx – Bruno Pilorget
Rue du Monde 2024

80 ans après

Par Michel Driol

Pour ce second opus du Musée secret de Sami et Lola, les deux héros profitent de la journée où se débarrasse des vieilles choses inutiles mais qui peuvent encore servir pour prendre un vieux cartable. Ils y trouvent un cahier, avec de drôles de poèmes Le chat volant a décollé à minuit ou la langouste a bu son café, une drôle de pierre et un plan des souterrains du château. Souterrains qu’ils explorent, remplis d’inscriptions en allemand, avant de rencontrer la vieille dame à qui appartenait le cahier, durant l’occupation, et qui fut la plus jeune résistante.

On retrouve avec plaisir Sami et Lola, leur curiosité pour l’histoire, ainsi que les personnages secondaire (le grand père et la grand-mère de Lola), et toujours le décor du château du Fil d’Or, dont le nom sonne comme une métaphore de l’Histoire. L’enquête, cette fois-ci, conduit à découvrir la période de la seconde guerre mondiale, la façon dont des enfants pouvaient résister, prendre des risques, être porteurs de messages, au grand étonnement et émerveillement des deux héros.  Là encore, Didier Daeninckx se fait passeur de mémoire, autour de la figure de cette petite fille devenue vieille dame dans un EHPAD, qui raconte son enfance et ses engagements.

Ce second volume tient les promesses du premier, et rend sensibles et proches des faits historiques au travers des questions, des investigations, des rencontres menées par les deux jeunes enfants, découvrant avec une certaine naïveté et candeur des épisodes bien troubles de notre histoire nationale.

Lire la chronique du tome 1