Les Résistants de la Cité Bleue

Les Résistants de la Cité Bleue
David Moitet
Didier Jeunesse 2026

Lutter  contre les discriminations

Par Michel Driol

A 16 ans, Lin, une jeune lapine, dont le village a été attaqué par les loups, arrive avec sa mère et sa sœur dans la Cité Bleue au milieu d’un lac, où les réfugiés sont accueillis à bras ouverts. Mais lorsqu’un lièvre conservateur est élu maire, il suffit d’une nuit pour que tout change : discriminations des lièvres à l’égard des lapins, autodafés, expulsions, nouveaux programmes scolaires… Une véritable terreur règne sur la Cité. C’est alors que Lin rejoint un groupe de jeunes lièvres bien décidés à résister, malgré les dangers encourus.

On connait bien le recours à la fable animalière et à l’anthropomorphisation  dans les albums pour la jeunesse. David Moitet y a recours intelligemment dans ce roman pour adolescents, et au-delà. Lapins, lièvres et loups incarnent des figures bien identifiables, celles des prédateurs et des victimes, celles aussi de deux races appartenant à la même famille, celle des léporidés, ce qui est rappelé par le roman. C’est d’abord un beau roman d’aventure, avec des trahisons, et une intrigue montrant les actes de résistance, au milieu des dangers incarnés par une milice toute puissante . C’est aussi un roman d’amour, Lin, héroïne attachante, d’abord refermée sur elle-même, s’ouvrant petit à petit au contact du lièvre Nando, dans une découverte mutuelle très touchante et pleine de sensibilité. En ce sens, c’est un roman d’initiation.

Mais c’est surtout un roman politique qui s’appuie à la fois sur le passé et le présent pour mettre en garde contre un futur – hélas – possible que l’on nous montre ici comme non désirable.  Comment ne pas voir sous la figure des lièvres et des lapins celle des nazis pourchassant les juifs, brulant des livres, chassant les uns de leurs maisons, créant une milice à côté de la police ? Les lecteurs comprendront assez facilement cet aspect historique du récit. Mais comment ne pas songer aussi aussi à l’immigration, à travers les figures de lapins chassés de leurs pays par des loups, payant cher des passeurs pour tenter de traverser le lac dans une vieille barque trouée ? Ces lapins immigrés que le candidat conservateurs méprise, et dont il fait les boucs émissaires pour se faire élire, flattant ainsi les plus bas instincts de la population. Le nouveau pouvoir une fois élu, tout change en très peu de temps, avec une glaçante mécanique qui vise à substituer à l’accueil et au vivre ensemble les discriminations, l’endoctrinement des plus jeunes, et une politique de terreur assumée. On est ici dans la veine de Matin Brun de Frank Pavloff  ou de Quelque chose a changé d’Yves Marie Clément, des récits brefs de mise en garde contre le totalitarisme ou l’illibéralisme qui menacent nos démocraties. Ce roman montre aussi les différentes réactions de la population face à ce nouveau régime : il y a ceux qui ont perdu leur emploi, ceux qui subissent, ceux qui se résignent, et les quelques-uns qui osent résister, avec dignité, imagination et surtout courage. Courage de se révolter contre l’injustice, courage de s’associer, courage d’agir pour recouvrir les affiches du maire ou tenter de distribuer de la nourriture et des vêtements à ceux qui ont tout perdu… Mais le roman multiplie aussi les points de vue, donnant à entendre celui du nouveau maire, celui de son adjointe à l’éducation, et celui d’un chef d’entreprise, montrant la complexité et la façon dont quelques-uns peuvent entrainer les autres à franchir leurs limites, à renoncer à leurs principes, à leurs valeurs, pour le pouvoir, sans en mesurer toutes les conséquences.

Un roman engagé, aux personnages attachants, à l’intrigue sans faille, prônant la nécessité de défendre des valeurs démocratiques, d’accueil, d’hospitalité, de vivre ensemble, et rappelant que Résister n’est pas une option. C’est le seul chemin possible.

L’Arythmie des Papillons

L’Arythmie des Papillons
Sandrine Gaussein-Casanova
Risabela, 2025

Palpitant pulsant

Par Anne-Marie Mercier

Ce beau titre annonce bien la couleur du roman, énigmatique et poétique et surtout très rythmé. Le rythme tient autant au sujet qu’au style. D’entrée, on est saisi par des formules qui se répètent, et surtout par des onomatopées qui accompagnent la lecture. « Zip zzzzzip zip » est le bruit du boulier que tous les habitants de la Cité souterraine, bOuld’hOmmes et rOndelles, tiennent devant leurs yeux – le royaume est guidé par le calcul binaire et les probabilités. Finissant son travail de comptage, la jeune Antic lève son boulier (Clic), prend un tube de transport (Fiiiiii, … Ding ding, …Viou), sautille (tic tic) en rentrant chez elle, mais elle dévie de son chemin tout tracé en suivant un drôle de petit animal.
Comme Alice, elle tombe dans un lieu plus vivant que le sien, coloré, plein de danse et de musique, et surtout de papillons : les humains qui s’y trouvent leur sont mystérieusement liés et ce lien vital est une image de ce que Antic pressent en elle, elle qui cherche tout à coup à s’ouvrir. On retrouve l’idée présente dans la série de Philip Pullman, À la Croisée des mondes, dans laquelle chaque personnage est lié à un animal, et où des personnages cyniques cherchent à briser ce lien. Dans le monde d’Antic, c’est chose faite, les papillons ont disparu ; elle ignorait même qu’ils aient existé. Elle découvre ce qu’était le monde avant l’intervention du tyran : il a voulu anéantir le hasard et tout soumettre au calcul binaire. Elle apprendra aussi comment ses parents ont disparu en s’opposant à lui.
Sa grand-mère lui révèle toute l’histoire, celle de ses parents et celle du tyran qui, miné par un chagrin d’amour, voulut éliminer le rêve de tous les cœurs, y compris celui des enfants. « Le rythme du Papillon, dit-elle, c’est l’essence de la vie. La survie du Papillon, de notre puissance vitale, de notre poésie, c’est devenu leur combat. Tes parents se sont battus pour la Cité entière. Puis pour toi. » Le Papillon d’Antic la pousse à tenter de retrouver le lieu mystérieux de la fête et surtout de partir à la recherche de son mystérieux danseur pour lequel son cœur s’est mis à battre de manière désordonnée. Tout cela l’amènera à rejoindre la résistance alors qu’elle arrive à l’âge où l’on doit l’apparier à un garçon de manière aléatoire… je n’en dirai pas plus car on va de surprise en surprise, la plus belle étant l’énergie que ce livre dégage.
Il y a beaucoup d’originalité dans ce roman: l’histoire, la typographie, l’utilisation du calcul binaire, la place de la poésie et de la danse et bien d’autres choses. Cependant, on retrouve aussi de nombreux thèmes classiques, comme la vision d’un monde futuriste opposant froide rationalité et énergie du vivant, la chute inopinée dans un monde autre, le secret d’un tyran, la quête de parents disparus, celle d’une fête étrange et d’un amour bizarre. Tout cela s’entremêle de bien belle façon.
Ce premier roman a été édité avec une cagnotte solidaire Ulule. Vous trouverez sur ce lien comment commander l’ouvrage, mais aussi un descriptif plus détaillé, une interview, un extrait, la bio étonnante de l’autrice, et bien d’autres choses intéressantes que je n’ai pas pu ou pas su développer.
Le nom de la maison d’édition, Risabela, est en rapport avec la technique d’impression utilisée, écologique et artisanale, la risographie.

 

 

Des accords parfaits

Des accords parfaits
Alexandra Zaba
Editions du Pourquoi pas ?? 2026

Faire bouger les corps, faire bouger les lignes…

Par Michel Driol

Le premier récit Temps danse, fait entendre la voix d’outre-tombe de O’Shae Sibley, danseur, vogueur, homosexuel, assassiné aux Etats Unis par un jeune homme de 17 ans. Une voix qui parle de liberté, d’acceptation de l’autre, de lutte contre les discriminations. Le second récit, Test d’humanité, se situe en 2045. Chacun doit passer un test d’humanité, destiné à vérifier sa capacité à vivre, test créé à suite de l’assassinat de O’Shey, dont le meurtrier manquait d’humanité. Mais, si Noé, le fils du concepteur du test, le réussit, Sacha, son amour, y échoue et doit partir en exil. Que va faire Noé ?

Deux récits qui se partagent le même personnage, Ali. Ali qui, dans le premier récit, fait la connaissance posthume d’O’Shae, un O’Shae plein d’espoir dans Ali dont le fils sera éduqué contre le racisme, O’Shae plein d’espoir dans cette génération à venir qui fera bouger les lignes. Or les meilleures intentions peuvent devenir des dangers pour l’humanité. Le test d’humanité, conçu par Ali, est présenté par l’autrice en des termes antagonistes qui incitent à réfléchir. Il doit, en effet, mesurer l’adéquation entre l’individu et le système, son adaptabilité aux règles, et l’aptitude à être humain, libre et d’égale dignité. Et le test exclut Sacha, qui faisait acte de résistance, faisant preuve de discernement au-delà des règles.

Si le premier récit pose un cadre, celui de la danse,  s’il s’appuie aussi sur un fait réel, il prend surtout les allures et le ton d’un manifeste prônant la liberté du corps et des mouvements, une pratique culturelle soulignée comme engagée, émancipatrice. Le second récit, quant à lui, s’inscrit dans un genre bien connu, celui de l’anticipation contemporaine, souvent dystopique. Il conduit subtilement le lecteur à réfléchir sur ce qui fait humanité, et comment celle-ci peut-être conçue, envisagée par chacun.  Il prône le libre arbitre, questionne le fait qu’on puisse, avec les meilleures intentions du monde, confier son sort et son destin à des machines. En creux, il invite à s’interroger sur ce qu’est une éducation humaniste. S’agit-il de façonner des individus capables de réussir des tests, de se conformer aux modèles sociaux dominants, afin d’assurer l’harmonie entre toutes et tous, ou, au contraire, d’apprendre à se révolter, à penser par soi-même, bref, à résister ? Une société se construit-elle en excluant ou, au contraire, en intégrant les différences ?  Ce récit se conclut par un acte de désobéissance, montrant le libre arbitre du personnage. Courts, faciles à lire, ouverts, ces deux textes sont bien propres à ouvrir de nombreux et riches débats, montrant à quel point le réel social est complexe et que les solutions ne sauraient être simplistes, en écho à l’ambiguïté polysémique du titre : des accords parfaits ? désaccords parfaits ?

Un dyptique qui s’adresse plutôt à des adolescents, dont le second volet n’est pas sans évoquer les grands classiques tels que 1984 ou le meilleur des mondes…

 

Bansky, Marseille et moi

Bansky, Marseille et moi
Elise Fontenaille
Rouergue 2026

Total zaatar

Par Michel Driol

Darwin, qui s’est séparé d’Eva, part à Marseille car son idole, Bansky, y a réalisé un nouveau graff. Il s’y rend en covoiturage avec  Fiona, bloggeuse et voyageuse, qui le présente à ses amis Yasmina et Yakoub, qui tiennent un restaurant avec leur fille Massilia. Cette dernière fait découvrir à Darwin une ville cosmopolite, regorgeant de saveurs, et des histoires multiculturelles de tous ceux qui y vivent et proviennent de toute la méditerranée.

On retrouve avec plaisir Darwin, le héros de Bansky et moi, de la même autrice. Il a vieilli, est devenu cuisinier. Alors qu’il est à la recherche d’un graff de Bansky, il va trouver une famille, en particulier un père en la personne de Yakoub.  Il découvre aussi le couple plein d’amour formé par Yasmina, née à Gaza, et Yakoub, juif. C’est la tragédie de Gaza qui plane sur tout le roman, tragédie hélas d’actualité. Les uns y ont perdu un hôtel, Nour. D’autres se souviennent, avec nostalgie, d’une enfance heureuse à Gaza. Les personnages suivent l’actualité, celle de Fatem Hassona, assassinée avant d’aller à Cannes. Pour autant tout le roman parle d’un vivre ensemble possible, de générosité, de partage, de culture – et de cuisine – partagée. Certains reprocheront peut-être à ce roman sa structure répétitive, Massilia montrant à Darwin sa ville, ses recoins secrets, ses bars, ses restaurants, dans une exploration urbaine qui met surtout en évidence une ville loin des clichés que l’on peut avoir d’elle, mafia et trafics de drogue. Cette forme libre permet en fait d’illustrer une certaine façon de vivre ensemble, dans une ville monde où se croisent des gens de toutes origines, de toutes cultures. Une ville qui est à l’image du zaatar, ce mélange d’épices oriental, que Darwin apprend à constituer.

Se dégage de ce roman qui croise les figures des exilés palestiniens, de Bansky, de Missak Manouchian et de Tomas Elek, de Marine Vlahovic  ou de Hiam Abbass une grande impression d’espoir. En dépit des tragédies passées et présentes qu’il évoque, il montre des personnages qui résistent, qui gardent foi en un futur meilleur. Des personnages comme Yakoub, qui conduit son restaurant à la ruine par sa grande générosité. Des personnages comme Massilia, qui veut devenir architecte pour construire des immeubles qui ne s’effondreront pas et ne seront pas l’objet  de spéculation foncière. Des personnages simples, auxquels chacun et chacune pourra s’identifier, qui manifestent surtout leur curiosité, leur ouverture aux autres, leur refus des discriminations.  Elise Fontenaille réussit ce tour de force de proposer ici un roman réjouissant, optimiste, positif, sans rien omettre des violences, des guerres, des tragédies qui endeuillent le pourtour de la Méditerranée.

Même si Jean Claude Izzo n’est pas cité par l’autrice dans ses sources ou ses remerciements, on ne peut s’empêcher de songer à lui en lisant ce roman, tant les images de Marseille qu’ils proposent tous les deux se rejoignent. C’est la même générosité dont il est question, le même attachement à cette ville si particulière, ce même rapport à la mer, mais aussi cette même gourmandise. Et ce n’est pas pour rien que Bansky, Marseille et moi se termine, comme le premier opus, par une série de recettes.

Un récit vivifiant qui inscrit pleinement des personnages positifs, attachants, aux origines diverses,  dans l’histoire contemporaine, pour affirmer, comme l’une de ses personnages, que le vrai combat, c’est la bonté.

Nos chroniques sur le premier opus : celle de Maryse Vuillermet et la mienne

Perchés

Perchés
Florence Médina – Charlotte André
Les Editions du Pourquoi pas ?? 2026

De grâce, de grâce, Monsieur le promoteur…

Par Michel Driol

C’était un petit jardin, autour d’une maison en ruine, au cœur d’un quartier en pleine gentrification. Un terrain de jeu pour quatre ados, deux filles et deux garçons. Quand ils apprennent que le terrain est vendu, pour y construire un immeuble, ils se mobilisent. C’est d’abord une pétition, qui leur permet de rencontrer une vieille soixante-huitarde. Puis, devant l’urgence, ils vont souder les grilles et s’enfermer à l’intérieur, se perchant sur les arbres, pour empêcher qu’on les abatte.

Un roman est un miroir qui se promène sur une grande route. Tantôt il reflète à vos yeux l’azur des cieux, tantôt la fange des bourbiers de la route. Cette phrase de Stendhal s’applique parfaitement à Perchés, qui montre la vie sociale, les relations, et les évolutions d’un quartier populaire. L’autrice s’attache à donner une épaisseur culturelle, historique, sociologique  à chacun de ses personnages. Ils ont une histoire, viennent d’ici ou d’ailleurs, dans des familles monoparentales ou bi parentales, mais se sont choisis comme une famille de cœur, entrainant, de fait, leurs parents avec eux. L’azur du ciel, c’est celui des liens tissés entre eux et, autour de de jardin devenu ZAD, avec tous les habitants qui s’arrêtent, discutent, apportent à manger ou à boire, faisant ainsi société autour d’une grille soudée. L’azur du ciel, c’est aussi ce personnage de cuisinier de sushis, un japonais n’ayant qu’un mot à la bouche. L’azur du ciel, il est bien sûr dans les arbres, dans le souci de la défense de ce coin de nature à protéger.  L’azur du ciel, c’est le naturel, la simplicité, des relations de voisinage, faites d’entraide simple pour la garde des enfants, ou la générosité des portions de couscous. L’azur du ciel, c’est ce vivre ensemble montré ici, entre des gens d’origine, de métiers, différents. Quant à la fange, elle est à chercher du côté de l’argent, de la vente du terrain, du promoteur. Sans révéler la fin, qu’on attend heureuse, on verra que la recherche du profit maximum  y joue un rôle fondamental. La fange, c’est aussi la transformation sociale des quartiers populaires, l’exclusion des familles les plus pauvres vers la périphérie, la fin d’u certain mode de vie, d’une mixité sociale et culturelle.

C’est un roman qui met aussi en œuvre dans son écriture la polyphonie à l’image de cette société pluriculturelle. Il faut voir avec quelle délectation l’autrice donne la parole à Gigi, ex employée des usines Wonder en 1968, dont le langage est truffé de parisianismes bien marqués. Il faut voir aussi comment, devant les grilles, les points de vue différent, entre les soutiens des Zadistes en herbe et leurs détracteurs, qui pensent que leurs parents devraient leur donner une autre éducation. Il faut voir aussi les discussions avec les bucherons, le promoteur, l’huissier, certains personnages étant bien plus nuancés que ce à quoi les enfants s’attendaient.  Le roman met aussi en œuvre une certaine intertextualité, avec ses allusions au Baron perché, bien sûr, avec les chansons qui le traversent, le petit jardin, de Jacques Dutronc, évidemment, mais aussi le Temps de cerises, ou les citations de La Boétie ou Henri David Thoreau .De ce fait, il situe cette forme de résistance non violente dans une histoire plus large, donnant ainsi au lecteur l’envie d’en savoir plus sur cette forme de lutte.

En  début de chapitre, les illustrations très colorées mettent l’accent sur les personnages, les visages des différents protagonistes, et sont bien en phase avec ce roman plein de la vie de son jeune narrateur, que l’histoire n’avait pourtant pas épargné, un roman qui montre les forces du collectif, pour résister, ensemble.

Le Livre interdit   

Le Livre interdit
Julie Billet
Editions du Pourquoi pas ? 2025

Censure sans mesure

Par Michel Driol

Depuis qu’un nouveau gouvernement est là, des choses ont changé. Ana s’en aperçoit lorsqu’à la bibliothèque, on lui dit que le livre qu’elle demande est désormais interdit. Au collège, les enseignants se divisent entre ceux qui approuvent la nouvelle politique et ceux qui s’y opposent. La grand-mère d’Ana est de ceux-là. Mais comment résister quand on est adolescent ?

Dans la veine de Quelque chose a changé, d‘Yves-Marie Clément, publié aussi au Pourquoi pas ? voici une nouvelle dystopique mais qui nous concerne au plus haut point, à l’heure où dans certains pays dans le monde, dans certaines villes en France, des livres sont mis à l’index… Le livre interdit, c’est d’abord un plaidoyer pour la liberté d’expression et de pensée qu’autorisent les livres, pour le fait qu’ils permettent de discuter leurs propositions, les valeurs qu’ils portent. Interdire les livres, c’est s’en prendre à la liberté de pensée et à l’ouverture d’esprit dont ils sont les instruments. Tout cela est découvert, progressivement, par le trio de jeunes ados héros de cette histoire, et explicité par la narratrice. Si le récit met en avant l’engagement de ses trois héros, leur capacité de résistance dans des formes originales, il vaut aussi pour la galerie des portraits des personnages secondaires, qui incarnent, tous, à la façon, des attitudes diverses face à la montée d’un pouvoir totalitaire, et qui questionnent, de fait, sur nos propres comportements si une telle éventualité venait à se produire. Il vaut aussi par l’attachement des héros à l’amour des mots, de la langue, du langage, nécessaires pour construire une pensée articulée et élaborée.

Que signifie concrètement résister aujourd’hui ? Faire valoir des valeurs d’humanité, de tolérance, de respect, de liberté… Les adolescents ont nommé Antigone le square dans lequel ils se réunissent… Beau symbole de transmission plurimillénaire par la littérature des valeurs et des principes auxquels nous sommes attachés. Enfin, on appréciera – ou pas – le choix qu’a fait l’autrice d’une écriture inclusive pour signifier que la langue n’est pas figée…

La Guerre de Jeanne

La Guerre de Jeanne
Kochka
Flammarion jeunesse 2025

Proses pour se souvenir

Par Michel Driol

Elève de troisième, Jeanne est bouleversée par la seconde guerre mondiale au point qu’elle préfère faire des recherches sur la guerre, les camps, la Résistance, plutôt que d’aller au collège. A la fin du roman, toute la classe se rend sur les plages du débarquement, pour un hommage plein d’émotion et de vie aux soldats qui y sont morts.

On est d’abord séduit, dans ce roman, par l’écriture de Kochka, une écriture toute en finesse et pleine de force dans les images qu’elle parvient à imposer au lecteur, tel cet incipit :

Elle ne tomba pas tout de suite comme une bombe, la guerre dans la vie de Jeanne.

Un incipit qui, dans la déstructuration de la phrase, annonce le bouleversement  que la découverte de la guerre, de ses horreurs, sera pour Jeanne. Et c’est bien la force de ce roman de moins raconter la guerre – d’autres l’ont fait – que de dire les émotions, des questionnements, les sentiments éprouvés par sa jeune héroïne tout au long de ses découvertes et de ses rencontres. Jeanne est une belle héroïne de roman jeunesse, adolescente sérieuse, engagée dans ses études, dans ses recherches, elle vit les choses en profondeur de tout son être. Elle affronte de face ses découvertes, ce qu’est l’horreur de la guerre, avec une profonde humanité. Elle s’indigne, se révolte, ne reste pas indifférente. Et, au lieu d’une copie sur la seconde guerre mondiale, elle rend un essai bouleversant retraçant la façon dont elle ressent cette époque, en mettant en évidence certains des héros, mais terminant par un vibrant plaidoyer pour la fraternité.

De fait, Kochka entremêle plusieurs thèmes ou fils narratifs. D’abord, il y a l’entourage de Jeanne, son amitié d’enfance pour Sidoine, qu’une otite a privé de l’audition. Amitié enfantine, qui a crû tout au long de l’adolescence, exemple vivant de fraternité. Ensuite il y a le personnage étonnant de Simon, jeune stagiaire à la médiathèque, descendant de résistant, mais surtout esprit libre, non conformiste, porteur de la sagesse de sa grand-mère. Ce qui conduit au deuxième thème, la transmission. Transmission familiale, transmission entre les derniers survivants et la jeune génération. Mais le roman va plus loin que le rappel d’un nécessaire devoir de mémoire. La question qu’il pose est celle du rapport entre le passé et le présent, mais aussi celle des leçons que l’histoire peut donner.  Parmi les leçons que Jeanne apprend, il y  a celle du pardon. Il ne s’agit pas de condamner, mais de comprendre, comprendre l’engrenage des faits, mais aussi connaitre ses propres valeurs. Que répondre à la question qu’elle pose à ses parents, quand elle leur demande s’ils auraient caché des juifs ? Jeanne grandit, comprend la complexité du monde, s’interroge sur les responsabilités individuelles et collectives, mais comprend surtout les valeurs qui permettent de résister face à la barbarie, et principalement celle de la fraternité, maitre mot de l’ouvrage.

Au-delà d’un récit de la Seconde Guerre mondiale, l’ouvrage accompagne Jeanne dans une réflexion philosophique sur le Mal, sur ce qui peut conduire l’humanité à s’engouffrer dans cette voie-là, et les façons d’y résister, c’est-à-dire de faire humanité. Thèmes exigeants, mais lecture facilitée par la brièveté des chapitres, par le découpage rigoureux et chronologique en 7 parties, par l’usage des dialogues, vivants, touchant aux questions de fond, jamais superficiels, et par un point de vue omniscient qui aide à décrypter les attitudes, les pensées de chacun dans une réelle polyphonie., où se mêlent les voix et les propos de Jeanne, de son entourage, des descendants d’un Résistant., autant de voix qui invitent à ne pas oublier, mais aussi à vivre pleinement le présent sans occulter le passé.

A l’heure où tremblent les valeurs qu’on croyait les plus assurées, à l’heure où les derniers survivants disparaissent, un roman salutaire et profondément humain, humaniste, pour illustrer la façon dont la jeunesse d’aujourd’hui peut s’emparer de cette histoire dans ce qu’elle a de plus tragique afin d’apprendre d’abord à écouter sans juger, à se défier des phrases fausses, à semer partout des grains de fraternité.

3 secondes pour plonger

3 secondes pour plonger
Jinho Jung
CotCotCot éditions 2025

Bon à rien ?

Par Michel Driol

Je ne suis bon à rien.. Ainsi commence cet album, traduit du coréen, qui montre un enfant au pied des marches d’un plongeoir, au bord d’une piscine. Page après pages, il s’élève le long de cet escalier interminable, labyrinthique, confessant toutes ses échecs : il n’est pas doué, quel que soit le sport,, lent, nul en maths. Arrive alors sa motivation profonde : il ne veut pas gagner, parce qu’alors quelqu’un doit perdre. 3 secondes suffisent pour plonger et éclater de rire ensemble.

Voilà un album qui conjugue un texte d’une grande simplicité avec un graphisme d’une grande complexité, tout en restant éminemment lisible et symbolique. C’est la symbolique de l’escalier, figure peut-être de l’ascenseur social, de la vie, des difficultés à surmonter. Cet escalier, réalisé avec des tampons bleus, envahit progressivement tout l’espace, à la façon des prisons de Piranèse,  des escaliers d’Escher, ou du décor de certains jeux vidéos dans lesquels le héros se déplace sur un parcours semé d’embûches. Il est oppressant, ce parcours, interminable, bien délimité par des barrières qui sont autant de grilles, composé de lignes, d’arcs, de voutes de plus en plus inextricables.  Il semble infini, cet escalier, sur lesquels on retrouve le narrateur d’abord tout en bas, puis au milieu, avant qu’il ne soit en haut. Il progresse donc, mais lentement. Chemin faisant, il rencontre d’autres personnages, silhouettes dessinées au crayon : le cuisinier impatient de la voir finir,  le prof de maths assénant un « C’est pourtant facile » devant un tableau rempli de calculs, ou encore le maitre de taekwondo  exécutant un parfait coup de pied circulaire. Autant d’adultes qui renvoient le héros à sa propre dévalorisation, à son sentiment d’infériorité, à sa mésestime de soi. Autant d’adultes qui le renvoient aux codes de la réussite enfantine, sportive, scolaire. Cet escalier conduit vers le haut autant qu’il emprisonne, comme le montre la dernière page avant d’arriver au sommet, une page qui joue à la fois sur la contre plongée et le graphisme d’un jeu (de l’oie) avec ses cases et son parcours. La vie doit elle être à l’image du jeu où, si l’on gagne, d’autres perdent ? Quelle place faut-il donner à la compétition poussée à l’extrême ? Rappelons ici que cet album est signé d’un auteur coréen, et que la Corée du Sud est réputée pour son système scolaire qui pousse à la compétition, et qu’un véritable système éducatif parallèle y oblige les enfants à des journées de quinze heures de cours, voire plus l

Au final, se héros apparait donc comme un résistant, qui ne se soumet pas aux codes sociaux admis, qui promeut d’autres valeurs : celle de l’égalité (en haut, le héros retrouve deux copains qui l’attendaient), celle du rire partagé, du plongeon (mouvement du haut vers le bas) qui s’oppose à l’ascension.  On comprend dès lors que les figures d’adultes rencontrées dessinées au crayon sont autant de fantômes, de fantoches, sans consistance, vite oubliées, autant d’obstacles vers le bonheur et la joie de vivre.

Un album qui touche juste, qui dit bien les blessures de l’enfance, les échecs et le sentiment de dévalorisation poignant qu’ils suscitent, mais qui promeut aussi d’autres valeurs, plus solidaires, plus liées au plaisir de l’instant présent, ne dût-il durer que 3 secondes… Enfin un album dont la construction graphique, très maitrisée, très symbolique, lui confère un aspect universel.

Entrer dans le monde

Entrer dans le monde
Claire Duvivier
L’école des loisirs (medium), 2024

Allons donc sur Mars !

Par Anne-Marie Mercier

Vingt-six adolescents, garçons et filles, chacun avec un animal de compagnie, vivent dans un domaine nommé Danube. Ils sont encadrés par des tuteurs, chacun avec un rôle précis (tuteur fermier, tutrice vétérinaire…) et chacun accompagné par sa « baba », un genre de maman, toujours disponible, toujours souriante. Les leçons sont données par une hologrammiste qui prend l’apparence d’une muse, selon la matière à enseigner (il y a sans doute un clin d’œil à Méto, avec ces références à l’Antiquité). De temps en temps, ils quittent leur dôme pour se rendre à la surface, explorer la forêt et observer les animaux sauvages. Tout cela forme une jolie description d’un groupe, chacun avec son caractère (et celui de son animal). Ils attendent en s’instruisant l’âge adulte, âge où ils entreront « dans le monde », quel monde, ils n’en savent rien et la suite du roman les éclairera cruellement.
Claire Duvivier a l’art de distiller les informations peu à peu, à chaque chapitre, aussi bien pour le lecteur que pour l’adolescent qui focalise le point de vue et qui sera le moteur de l’histoire. C’est Xabi qui, avec son groupe d’amis un peu plus intrépides et un peu moins disciplinés que les autres, découvre des zones interdites du dôme, où leur origine est révélée. Lorsqu’un sénateur venu d’Euphrate, le dôme voisin, leur rend visite avec sa famille pour de mystérieuses et inquiétantes discussions avec les tuteurs, c’est Xabi qui entre en contact avec sa fille, qui s’appelle, comme par hasard, Aryana, et qui l’aidera par la suite. Enfin, lorsque des visiteurs venus de plus loin encore détruiront leur petit monde, c’est lui qui pourra s’échapper et c’est à travers ses yeux que se dévoilera peu à peu la vérité : ils se trouvent sur la planète Mars, et ce qu’ils prenaient pour l’extérieur se trouve sous un super dôme ; la Terre, polluée et dévastées par des épidémies incontrôlables à cause du réchauffement qui a libéré les virus du permafrost, a été abandonnée au cours d’un immense exode des survivants. Le dôme Danube est un domaine expérimental bien loin du réel des autres humains, et le monde réel de Mars, le dôme Euphrate, est un cauchemar (surpeuplement, vie souterraine, sans nature et sans animaux…) tandis que celui vers lequel ils vont être enlevés, la Terre, est un cauchemar pire encore.
Si la fin (relativement heureuse, comme toujours en littérature de jeunesse) est un peu facile avec l’intervention d’une geek qui détourne les systèmes les plus sophistiqués et une IA docile et experte en navigation interstellaire, le roman demeure plein de qualités. Très bien écrit et construit, il est porté par des personnages variés et attachants ; Xabi, un peu à part, solitaire et fragile, soucieux essentiellement de son chat, ce qui sera l’un des moteurs du récit, Aryana, généreuse, au trajet perturbé par un handicap de naissance, entravée par des difficultés à trouver sa place dans sa famille. Cette famille même, elle-aussi très intéressante, propose une figure de résistance dans un monde hyper contrôlé. Certains tuteurs sont un peu inquiétants et l’on découvre peu à peu qu’ils n’ont pas tous pour objectif le bonheur des enfants ; comme dans les romans scolaires, tâcher de deviner qui sera le (ou les) méchant(s) de l’histoire est un des points de suspens. Les «Babas»  amusent le lecteur qui devine vite ce qu’elles sont, alors que Xabi et ses amis sont prisonniers d’une illusion. La narration propose des mystères en cascades, petits tout d’abord, ou qui mènent à des fausses pistes, puis à des retournements spectaculaires.
Le roman est riche et extrêmement cohérent, parfaitement maitrisé. En trois parties, Claire Duvivier crée trois monde différents, celui de Danube (premier tiers, entre utopie futuriste et roman scolaire), celui d’Euphrate, entre anticipation et dystopie (Euphrate est le résultat d’un cauchemar mais la société est démocratique et la famille d’Aryana est un modèle, certes menacé; c’est un futur possible et peut-être probable pour notre humanité) et un troisième à l’intérieur du port spatial, qui est le théâtre d’une traque et de combats; les adolescents y sont particulièrement ingénieux. Enfin, le roman s’achève avec une ouverture sur un espoir, peut-être une nouvelle utopie, certes fragile… Mêlant préoccupations écologiques, inquiétudes catastrophistes, réflexion sur l’histoire et récit d’apprentissage, elle fait avec ce premier titre une belle entrée en littérature de jeunesse.

La Terre, notre combat

La Terre, notre combat. Rencontre avec six jeunes autochtones engagés
Louise Pluyaud, Elodie Flavenot
Sarbacane, 2024

Bien d’autres Greta Thunberg

Par Anne-Marie Mercier

Six jeunes autochtones, pour six continents. On les découvre dans leur combat pour l’eau, l’air, la propriété des terres…, combats qu’ils ont pour la plupart initiés très jeunes, parfois autour de douze / treize ans, allant à la rencontre de politiques, créant un mouvement, etc. Mais on découvre aussi l’ancienneté de ces luttes, et on en apprend beaucoup sur les peuples autochtones auxquels ils appartiennent : 6% de la population mondiale, avec un capital culturel énorme, de nombreuses langues, des mythes, des arts, mais aussi des savoirs positifs utilisés et récupérés par les sociétés dites avancées. Chaque continent est abordé par une double page qui présente ses populations, son histoire, ses premiers héros pour l’affirmation d’une identité.
Cette introduction est suivie par le portrait des six jeunes gens : Autumn Peltier, Anishinaabe (Amérique du Nord, Canada), Bitaté Juma, Uru-Eu-Wau-Wau (Amérique du Sud, Brésil), Fitimata Hamadalher, Afrique, Niger, Touareg), Shivu Ja, Jenu Kuruba (Asie, Inde) Dujuan Hoosan (Océanie, Australie, Aborigène) Áila Elise Gamst (Europe, Norvège, Samie). Chacun a développé un moyen de lutte. Notons l’arme de la dernière, la jeune Samie, qui se sert de la mode pour sensibiliser le monde à son combat.
La fin de l’album propose divers moyens de s’engager :  s’informer, partager, échanger, aider les ONG, manifester, ou s’émerveiller… Ainsi chacun peut se sentir acteur, selon le lieu où il vit, la famille dans laquelle il est né, ses envies. Enfin, on propose un temps « pour aller plus loin » avec des titres de livres, des podcast, des liens et même un jeu vidéo. S’engager devient presque un jeu d’enfant, mais un serious game tout de même. La lecture de cet album, sérieux et très documenté est aussi un parcours superbe dans des images chargées en couleurs et une belle exploration  des origines : langues, sports, végétaux, animaux…  on apprend beaucoup.