On est tous faits de molécules
Susin Nielsen
Traduit de l’angais (Canada) par Valérie Le Plouhinec
Hélium, 2026
Egalité… fraternité?
Par Anne-Marie Mercier
Susin Nielsen, canadienne, a publié plusieurs romans pour adolescents qui ont été bien accueillis par la critique (Prix du gouverneur général, Writers’ Trust Vicki Metcalf, UKLA) et ont été publiés en France chez Hélium (certains sont passés ensuite chez Hachette via la collection « Le livre de poche »). Ce titre a été publié précédemment en 2015 (Hélium/ actes Sud) et sa reparution est une bonne nouvelle, il est toujours aussi actuel.
Le narrateur, Stewart, a, comme le titre l’indique, un esprit scientifique. Il nous propose tout au long du roman de nombreux développements avec graphiques et statistiques… parfois surprenants. La science lui dit, comme l’indique le titre, que tous les hommes et femmes sont (ou devraient être) égaux, et donc a priori capables de se comprendre et de s’entraider. L’emménagement chez la nouvelle compagne de son père, veuf, fait vaciller ses certitudes : Ashley, la fille de celle-ci, qui devient de ce fait sa quasi demi-sœur, loin d’être proche de lui et de le comprendre, ne fait rien pour cela et leur vie devient un enfer.
Le point de vue de Stewart alterne avec celui de celle-ci : elle se voit comme la star de son lycée, elle classe les autres selon des barèmes sociaux qui leur donnent plus ou moins de valeur, variable : vêtements, fréquentations, argent, tout sert à classer ou déclasser. Évidemment, Stewart est selon elle tout en bas de l’échelle et leur cohabitation dans le même collège est pour elle impossible. Son ton et ses idées sont si caricaturaux qu’elle en devient comique. C’est dans ce personnage surtout et son traitement en humour de sitcom que l’on devine l’influence de la carrière de Susin Nielsen comme autrice de séries pour la télévision.
De nombreux événements feront bouger les certitudes d’Ashley, notamment lorsqu’elle découvre que son père vit dorénavant avec un homme, comble selon elle du ridicule et de l’inacceptable. Mépris, harcèlement (scolaire ou à travers des réseaux sociaux), jalousies, déni, amitiés trahies, violences psychologiques, physiques ou sexuelles, on a toute une gamme d’exemples d’épreuves vécues par les deux adolescents, séparément, puis ensemble.
Le roman, plutôt drôle au début, avec le contraste entre le ton du garçon et celui de la fille, très bien établi, et les maladresses des adultes lors de l’emménagement devient plus grave peu à peu. Il pose de nombreuses questions intéressantes. En effet, que se passe-t-il pour que deux familles se recomposent en une seule ? L’amour ne suffit pas, cela passe aussi par une confrontation au « goût des autres », à un partage de l’espace, de la cuisine, etc. Meubles, objets, décoration, quoi choisir ? Jusqu’où la famille chic d’Ashley se laissera-t-elle coloniser par le laisser-aller sympathique de celle de Stewart et son joyeux désordre ?
Ce roman a aussi une pente plus sensible, notamment lorsque c’est Stewart qui a la parole : sa bonne volonté et son désir d’aider son père à réussir dans sa nouvelle vie se heurtent parfois à la profondeur de son deuil de sa mère, morte deux ans auparavant, et à sa stupeur devant la bêtise crasse et la cruauté de celle qu’on lui dit de considérer comme sa sœur. C’est peut-être la faiblesse du roman : même si Ashley s’amende, elle reste le maillon faible de l’histoire et l’on sent que l’autrice a bien du mal à l’aimer et encore plus à nous rendre sensibles à ses malheurs. Les personnages secondaires, « meilleures amies » et soupirants d’Ashley, parents et beaux parents sont plus intéressants et, pour ces derniers, pleins de nuances et de contradictions, mais aussi d’amour.
En somme c’est un très beau roman, bien écrit, qui traite de sujets sensibles avec justesse et, pour ce qui est du comportement de Stewart et de son père, avec générosité (c’est Stewart qui soutient le père d’Ashley et l’aide à retrouver sa place auprès de sa fille). Il est regrettable que le personnage féminin soit une peste superficielle qui ne change d’attitude que lorsqu’elle se retrouve elle-même en danger. Pour cela le roman n’est pas seulement sensible, il est palpitant.
Voir aussi la chronique de Michel Driol à propos de La Vie en rose de Wil de la même autrice, sur des thématiques proches.