Brut
Hélène Vignal
Thierry Magnier 2026
L’apprentie, le patron, et le marginal
Par Michel Driol
Josepha a décidé de quitter le collège pour entrer en apprentissage, contre l’avis de ses parents. Mais les relations avec son patron, petit artisan dans le bâtiment, sont tendues, jusqu’au soir où il la laisse enfermée, sans téléphone, à l’arrière de sa camionnette. C’est en parvenant à s’évader qu’elle traverse une zone de jardins destinée à être démolie où vit, dans une sorte de ranch, Jeannot, un marginal, qui fabrique des bricoles, œuvres d’art brut. Josepha, la Taiseuse, et lui vont peu à peu s’apprivoiser.
Bruts, tels sont bien les trois personnages principaux de ce roman. Phil, le patron, qu’on dirait au début brut de décoffrage, véritable incarnation du beauf, brutal, sans considération pour son apprentie, tenant des soliloques pleins de rancœur. Brute aussi, car pas façonnée par la vie, Josepha, qui veut sentir son corps en mouvement, agir avec ses mains, et qui découvre la brutalité des rapports au travail, la brutalité de la société qui expulse, et qui, petit à petit, prend confiance en elle. Brut enfin, tel est l’art que pratique Jeannot, brisé par un accident à 33 ans, peignant, sculptant, influencé à la fois par l’histoire de la seconde guerre mondiale en Pologne et les religions dans leur grande diversité. Trois solitudes, en fait, qui vont se révéler, se découvrir autres que ce qu’elles apparaissaient au début. Trois vies que relie la géographie, mais aussi le sens du travail bien fait, du gout pour la perfection, même si personne ne peut la voir. Trois personnages qui incarnent, chacun à leur façon, un rapport entre le travail manuel et le travail artistique. Trois personnages qui ont chacun leur jardin secret. Les autres le découvriront ils ?
Le roman mêle deux narrations. D’un côté, on a le récit porté par Josepha, qui sort de son silence pour écrire, raconter, en des phrases souvent courtes, peu liées, des petites notations comme saisies sur le vif. C’est à travers son regard que l’on perçoit son patron, Phil, un patron dont elle fait un portrait charge au début, avant de découvrir qu’il est bien plus complexe et humain qu’il ne le lui laissait percevoir. Ce récit raconte comment ces deux personnages-là aussi s’apprivoisent, et comment cela passe par des silences partagés, par des paroles rares, par des gestes minuscules. D’un autre côté, en italique, on a le récit à la troisième personne concernant Jeannot, son histoire, son point de vue, son langage, sa peur d’être obligé d’aller dans les zachélèmes… Jeannot, un personnage qui est fortement inspiré par Jean Smilowski, artiste lillois qui vivait, comme lui, dans une cabane au milieu de jardins ouvriers, personnage touchant dans sa naïveté et sa complexité, son repli sur lui et son besoin de créer un monde, d’agencer des matériaux, et de parler à ses peintures, comme si elles étaient vivantes.
Un roman d’apprentissage, dans lequel l’héroïne apprend certes un métier, mais aussi apprend à sortir d’elle-même, à revenir sur ses jugements. Mais aussi un roman plein d’humanité qui parle sans fioriture du travail physique, de l’artisanat, des gestes répétés, des corps qui souffrent, pour parvenir à une perfection que personne, peut-être, ne verra.