Son Lac

Son Lac
Marine Carteron
Rouergue (epik), 2026

Jeunes gens, méfiez-vous des rivages…

Par Anne-Marie Mercier

Si vous allez passer vos vacances au bord du Lac d’Annecy, ce livre est pour vous. Ou peut-être ne devriez-vous absolument pas le lire… La terreur risque de vous accompagner pendant tout le temps où vous fréquenterez ses rivages.
La dame du lac évoquée par le titre n’est pas celle du roman arthurien, mais celle qui hante ce lac même, la dame d’Angon, coupable d’avoir séduit un moine du prieuré de Talloires, et peut-être, après avoir échappé à ses bourreaux, d’avoir causé la mort de nombreux jeunes gens jusqu’à l’époque contemporaine.
Le récit se déroule donc sur plusieurs époques en parallèle. L’une est celle des origines de la créature qui deviendra cette Dame. Son peuple a été décimé par une catastrophe, un peu à la façon des dinosaures, et, elle est la seule survivante. Elle reste seule pour l’éternité, croit-elle, jusqu’au jour où l’espoir revient. Ainsi, au XIIIe siècle, sous l’identité d’une riche, noble et pieuse dame, elle a séduit un jeune moine et, à sa grande surprise, en a conçu un enfant. Elle suppose que ce moine, dont la famille est originaire d’un village proche a des gènes compatibles avec les siens. Avec cela, l’espoir de redonner une vie à sa race revient : elle traquera les jeunes hommes issus de certaines familles pour en faire ses amants et les emprisonner dans son domaine aquatique – les autres elle les dévore tout simplement. Un épisode qui se déroule au XIXe siècle comporte une partie sous forme de roman épistolaire pastichant les romans fantastique de l’époque : une jeune fille essaie de convaincre son frère de na jamais revenir chez eux, convaincue qu’il sera la prochaine victime. Elle passe pour folle, il. lui écrit à son tour… mais disparait et son corps, comme celui des autres ne sera jamais retrouvé… jusqu’à l’époque contemporaine qui dévoile tous les mystères macabres cachés dans les grottes souterraines du lac.
La question de la solitude du monstre, un thème que l’on retrouve dans bien des œuvres fantastiques, comme Frankenstein par exemple, est centrale dans ce roman. L’époque contemporaine la montre, attirant dans ses filets, un adolescent, puis son frère… puis leurs amis… Incompréhension, mystère, disparition de l’aîné, enquête policière, refus du surnaturel, de nombreuses étapes, se succèdent, alternant avec des retours sur les époques antérieures : ses amours avec le frère Jean, puis d’autres. Le groupe d’amis héros de la partie contemporaine du roman, composé de trois garçons et d’une fille finit par comprendre qu’il y a derrière tout cela une malédiction familiale, ou du moins un lien historique entre leurs familles et la Dame : il y a une histoire de sang entre eux…
Le suspense est très bien mené, la vérité se dévoilant peu à peu. Certaines descriptions sont glaçantes, et la fin prend l’allure de thriller. Le personnage de la Dame, un peu monstrueuse, un peu sorcière, et somme toute très humaine est fascinant. Elle rejoint les nombreux personnages de femmes aquatiques inquiétantes : les sirènes, Mélusine, la femme serpent, et enfin la figure un peu plus rassurante du la Dame du lac de Lancelot.

The Book of Dust, vol. 1 : La Belle Sauvage

The Book of Dust, vol. 1 : La Belle Sauvage
Philip Pullman
David Fickling Books, 2017

Le Livre de la poussière, vol. 1
Gallimard jeunesse (grand format) , 2017

Darker !

Par Anne-Marie Mercier

Il y a deux raisons au moins pour lire ce livre sans attendre :

Il est parfait pour les temps de pluie et d’inondations : après avoir abordé et réécrit les mythes de l’Enfer ou d’Adam et Eve, Pullman se livre ici à une rêverie sur le déluge : Oxford, Londres, tout est noyé et ne surnagent que les étages supérieurs des batiments, les collines…
Pour ceux qui ont aimé la série précédente, il la retrouveront avec le frisson qu’apporte la nouveauté dans les retrouvailles : Le Livre de la poussière précède dans la chronologie de l’histoire La Croisée des mondes). Ceux qui connaissent et aiment (bien sûr) Philip Pullman demanderont : “est-ce que c’est aussi bien ? » Je répondrai qu’il n’y a pas de comparaison possible. C’est également un TRES beau livre, mais c’est différent, donc incomparable.

Sans tout relever (il y aurait beaucoup à dire sur les découvertes que fait le héros, Malcolm, onze ans, sur le monde, la littérature et sur lui-même, sur la vison de la religion…) on peut cependant relever quelques points : l’univers de Pullman est en place, mais n’apparaît que progressivement : ce qui touche à la « Poussière » est à peine esquissé, comme une question posée par des chercheurs. Le thème du daemon est en revanche plus développé, interrogé et décliné sous de multiples formes : l’apprentissage commun d’un daemon et de son alter ego bébé ; la possibilité d’une lutte entre un humain et son daemon, la parcellisation d’un daemon, etc. La différence majeure est que l’abondance d’évènements et les multiples histoires croisées des héros dans la série précédente est remplacée rapidement dans ce roman par une intrigue unique qui « coule » sans rupture jusqu’à la fin.

Ce flux qui emporte est aussi celui de la rivière qui, dans la deuxième moitié du livre, pousse à vive allure « La Belle sauvage », le canoé de Malcolm – je n’en dis pas plus pour éviter de trop révéler l’intrigue. C’est aussi celui du récit, qui n’offre que de rares pauses et montre le garçon luttant contre le flot, les courants, la fatigue et parfois la douleur et le désespoir. Chaque chapitre est une étape dans le parcours qui conduit les enfants d’Oxford à Londres, étape qui se clôt régulièrement par un nouveau départ sur les eaux : « the paddle in his hand, he pushed away (…) and brought the faithfull canoe out once more on to the flood » (435).

Le style est également fluide (j’espère que la traduction française le rend bien – le livre est paru également chez Gallimard jeunesse) et emporte lui-aussi dans un rythme parfait dans l’espace sans limites  de l’inondation, « An unimaginable volume of water carried onward with no snags, no rocks, no shoals, and no harsh wind or tempest to fling the surface into waves » (460).

Cette aventure d’enfants emportés sur les flots tandis qu’un prédateur fou les traque, évoque bien souvent La Nuit du chasseur, film aussi nocturne, aquatique et poétique que ce livre, et comme lui parfois terrifiant. « Darker » (plus sombre, dit l’auteur de His Dark materials – titre anglais de la trilogie La Croisée des mondes). Mêmes les fées sont cruelles, et le dieu de la Tamise est imprévisible.
You want it Darker ? (Leonard Cohen) Plongez-vous dans les eaux à la suite de La Belle Sauvage.

 

 

Le Dernier Chant

Le Dernier Chant
Eva Wiseman
L’école des loisirs, 2015

Petite leçon d’histoire en noir et blanc

Par Anne-Marie Mercier

Le Dernier ChantEn 1491, les Rois catholiques Isabel et Fernando, après avoir reconquis leur royaume contre les Maures, chassent les juifs d’Espagne. Les parents de l’héroïne du roman, Isabel, sont juifs et pratiquent en secret leur religion. Pour la protéger, ils le lui ont caché, l’ont élevée comme une catholique et l’ont fiancée à un jeune homme de la bonne société qu’elle exècre. Le roman oscille ainsi entre la veine historique, relatant les menées de l’inquisition et la montée du danger, le roman sentimental, Isabel tombant amoureuse d’un jeune orfèvre juif, et l’initiation religieuse.

Beaucoup de manichéisme dans tout cela, même si les événements sont dramatiques : un peu plus de nuances n’auraient sans doute pas fait de mal. Mais l’atmosphère de Cordoue à cette époque, le mélange culturel, la vie du ghetto, et l’équilibre brutalement rompu par l’obsession des souverains pour la « limpieza de sangre », le « sang pur » des vrais catholiques, est une leçon utile pour notre temps qui perd parfois la mémoire.