A 20 000 lieues de la carotte bleue

A 20 000 lieues de la carotte bleue
Sébastien Telleschi
Little Urban 2025

Jules Verne au pays des lapins

Par Michel Driol

De 2015 à 2020, Sébastien Telleschi a publié trois cherche et trouve géants, à la Recherche de la carotte bleue. Il revient, avec un ouvrage bien plus ambitieux.

Sur ordre du roi, la professeur Otto Lapinenbrock qui a consacré sa vie à l’étude de la carotte bleue, est sommé de trouver cette dernière, en moins de 3 mois. Le voilà parti, avec quelques compagnons, au nombre desquels Passepartout, le champion de lutte gréco-romaine Ned Lapinobalez, le major Lapinobellum, la chanteuse Miranda Lapinobella, et le journaliste Marcus Lapinopulitzer. Mais leur bateau est accosté par un sous-marin, et les voilà aux prises avec le capitaine Nemo, qui s’est débarrassé de la fameuse carotte en la jetant sur une ile. Ils parviennent à s’évader, et se retrouvent bien au Nord, où on les persuade que la carotte bleue est au fond du volcan Háröúntázzieffärlf. Et les voilà au centre de la terre… Toujours à la recherche de la carotte, ils vont ensuite traverser l’Afrique en ballon, rentrer à Londres, faire le tour du monde pour finalement rencontrer l’inventeur d’un canon géant….

Amateurs d’histoires de lapins et du Jules Verne, ce livre est pour vous. Car si tous les personnages sont des lapins, le récit enchaine la trame – ou des épisodes –  de plusieurs romans de Jules Verne et s’amuse à donner à ses personnages des noms qui sont autant de clin d’œil aux héros verniens. Il n’est pas jusqu’à l’écriture qui se fait parfois pastiche de l’auteur de science-fiction, avec quelques notations techniques, scientifiques ou éducatives… Rien de trop cependant, car le récit est enlevé et l’on suit avec plaisir les héros dans leur course folle à travers le monde, à la poursuite – comme souvent chez Jules Verne ou dans les contes – d’un défi, d’une quête. Ici c’est une carotte bleue, que l’on croit initialement dotée de tous les pouvoirs, mais dont on découvre petit à petit qu’elle ne sert à rien, avant le rebondissement final. Objet dont on suit la trace, objet qui, dans ce récit en randonnée, est passé de main en main, et dont les différents propriétaires se sont débarrassés. Quête de l’inutile ? L’important est la constance avec laquelle les personnages se lancent dans cette aventure rocambolesque.

Quant aux lecteurs… ils retrouvent, pour les plus âgés, l’univers de Jules Verne qui s’accorde à merveille avec celui de Sébastien Telleschi : même sens du détail, même gout pour les machines étranges, même attrait pour les aventures aux multiples rebondissements et pour les personnages hauts en couleur. Les plus jeunes y trouveront comme un avant-gout des romans verniens, se perdront peut-être parfois dans la densité du texte (un long texte, ce qui est rare aujourd’hui dans l’album), mais seront sensibles aux illustrations. Pas de tentation de se faire le pasticheur des illustrations parues chez Hetzel, mais des illustrations riches en couleur, pleines d’humour, de détails précis, qui plongent le lecteur dans cet univers si cosy des clubs anglais – revus à la sauce lapin, bien sûr – ou auprès de machines volantes, sous marines, terrestres qui sentent bon l’ingéniosité du XIXème siècle. Ah ! J’oubliais : la sagacité du lecteur est mise à rude épreuve dans chaque chapitre où il faut trouver une carotte bleue… ce qui n’a rien d’évident !

Un album de très grand format pour un cherche et trouve revisité : on trouvera certes une carotte bleue par chapitre, mais on retrouvera aussi des romans de Jules Verne, et le plaisir d’aventures incroyables jusqu’à une chute qu’on ne révélera pas ici…

La Vraie Fausse Histoire du Minotaure

La Vraie Fausse Histoire du Minotaure
Frédéric Laurent
Rêves bleus

Thésée le taiseux

Par Michel Driol

Mise en page 1Tout le monde connait l’histoire de Thésée, du fil d’Ariane et du Minotaure. Frédéric Laurent la revisite avec humour. D’abord en faisant de Thésée un taiseux : ne parlant pas, on le prend pour un étranger, un fou, et on le chasse. A son arrivée en Crète, on lui propose de chasser le Minotaure, et il se tait. Heureusement, d’un seul regard, sans parler, Ariane et lui tombent amoureux, et la fille du roi lui donne une pelote de fil rouge et lui transmet un message écrit. Il rencontre enfin le Minotaure, qui se révèle un être amical, bavard. Il raconte son histoire : affublé d’une tête de taureau, il a été victime de quolibets, et a chargé la foule… De ce fait, on l’a condamné à vivre dans le labyrinthe. Thésée et lui reviennent  chez Minos. Lors du mariage, ils souhaitent que tout miroir soit interdit en Crète.

Voici donc la rencontre de deux antihéros, rejetés l’un comme l’autre par la société, l’un pour ne pas parler (il ne dit qu’un mot dans tout l’album), l’autre pour délit de sale gueule. Deux antihéros que tout semble opposer : le muet et le bavard, le chasseur et la proie, mais qui se révèlent tous deux prisonniers du même labyrinthe aux marges de la civilisation. Le Minotaure n’a plus rien de l’être cruel du mythe, il est devenu, par force, herbivore, et n’a dévoré aucun des prédécesseurs de Thésée. Frédéric Laurent inverse donc complètement la signification du mythe, ne gardant que l’amour et l’intelligence d’Ariane qui permet à Thésée de sortir du labyrinthe.

L’humour se manifeste tant dans le texte que dans l’illustration. Par exemple dans l’allitération qui ouvre l’album « Thésée était taiseux » ou dans le conseil prosaïque d’Ariane « Ne prends pas froid ». L’illustration joue des cadrages (tête de taureau chargeant pleine page) ou du pastiche (le repas de noces est une allusion explicite à la Cène).

Bien sûr à réserver à ceux qui connaissent la vraie ( ? )  histoire du Minotaure et qui pourront apprécier les décalages qu’introduit l’auteur !