Le Rat, la mésange, et le jardinier

Le Rat, la mésange, et le jardinier
Fanny Ducassé

Thierry Magnier, 2022

Un rat parmi les fleurs

Par Matthieu Freyheit

« Miroir, miroir en bois d’ébène, dis-moi, dis-moi que je suis… » Nous connaissons la suite. Mais le rat de cette histoire n’est pas la marâtre des frères Grimm. Convaincu de sa laideur, l’animal prend refuge dans un grenier où il aménage une maison de poupée, décorée à son goût. Pourtant, la laideur ici n’existe pas : Fanny Ducassé fait le choix d’un style naïf où dominent les fleurs et les couleurs. Pour ce rat qui ne s’aime pas, la laideur n’existe en effet que dans son miroir : partout ailleurs, son regard ne voit que de la beauté – ainsi de cette mésange qui lui apparaît, dans un éclat de lumière, « tel un hydravion ». La beauté trop consciente d’elle-même est cependant une beauté étourdie : alors qu’il emporte le rat dans les nuages pour voir le monde d’en haut, l’oiseau lâche le rat, qui quitte le ciel des autres et retourne à sa terre…parmi les fleurs.

Recueilli par un blaireau-jardinier, le rat est alors dorloté, soigné, choyé comme le sont les fleurs elles-mêmes : « Le rat se sentit alors précieux et délicat. » On se souvient avec chaleur que l’amitié qui lie monsieur Taupe et monsieur Rat dans Le Vent dans les Saules (1908) faisait écrire à Kenneth Grahame : « L’invisible était tout. » De fait, la tendresse du jardinier pour le rat opère et invite discrètement ce dernier à poser un regard neuf sur son reflet et sur le beau brun de son pelage.

Le rat comprend ainsi qu’il n’est plus en porte-à-faux avec la délicatesse des illustrations, et le soin à l’œuvre agit doublement : le soin apporté par Fanny Ducassé à ses dessins agit comme une projection du regard émerveillé que porte le rat sur le monde qui l’entoure ; le soin apporté par le jardinier au rat amène celui-ci à se sentir bénéficiaire, comme tout ce qui l’entoure, d’un soin plastique qu’il suffisait de regarder.

C’est bien un album sur le regard que propose l’auteure : un regard minutieux et attendri, au nom de l’attention que méritent les belles choses. Ce livre en fait partie : souhaitons-lui d’être vu, comme il donne à voir.

 

Pas plus haut que trois pommes

Pas plus haut que trois pommes
Marine Schneider
L’école des loisirs, Pastel, 2021

Sans Boucle-d’or

Par Anne-Marie Mercier

Les aventures des trois ours (grand, moyen, petit) troublés par l’irruption de Boucle-d ’or dans leur maison sont ici joliment détournées, et reprises avec de multiples variations : c’est petit ours qui sème le trouble, levé avant tous les autres un beau matin : il boit le grand bol – et non le petit – , se peigne avec le grand peigne, et enfile le grand bonnet.
Le réveil de ses parents (en fait de « moyen » et « grand », qu’on identifie souvent comme père et mère) permet d’énumérer à nouveau les objets sous la forme de questions (« qui a bu… ? », etc.) et de les représenter par triplettes. Puis les adultes se lancent à la recherche de petit ours, ce qui permet de visiter les autres catégories (moyen et petit) pour finir, bien sûr, dans le grand lit, en évoquant toutes les tailles de câlins, jusqu’à l’énorme.
Les illustrations sont charmantes et très lisibles et le conte est revisité de façon intéressante, permettant ainsi de varier les supports pour la découverte des catégories de taille.
En outre, c’est une version rassurante (rien qui fasse peur ici), pour ceux qui auraient peur de confronter les enfants aux angoisses de la Boucle-d’or originelle, dont l’hisotire ressemble à un mauvais rêve.

Une Souris nommée Miika

Une Souris nommée Miika
Matt Haig, Chris Mould (ill.)
Traduit (anglais) par Valérie Le Plouhinec
Hélium, 2021

De l’intérêt en amitié

Par Anne-Marie Mercier

Après Un Garçon Nommé Noël, qui montre un garçon nommé Nicolas arriver dans le grand nord au pays du Père Noël, des fées et des lutins, voici développée l’histoire de son amie, la souris. On y découvre ses origines, son enfance malheureuse et son premier vol, auquel elle a été poussée par la faim (on passe successivement du merveilleux au réalisme à la manière de Dickens). Elle vit chez la fée Vérité, une fée qui ne dit que la vérité et à qui cela cause bien des ennuis : tout le monde la fuit, y compris (et surtout) les autres fées. Elle s’ennuie et s’est liée avec la seule souris présente dans les environs de Lutinbourg, Bridget, qui veut qu’on l’appelle Bridget la Brave. Pour satisfaire celle qu’elle déclare son amie, elle est prête à faire bien des choses et à courir de très grands risques. Mais cela en vaut-il la peine ? Est-elle vraiment son amie ?

L’histoire est pleine de rebondissements ; on y affronte des Trolls en furie, il y a de la magie, des poursuites… Mais c’est surtout sa morale qui est attachante : il y est dit par la voix de la fée Vérité qu’il faut être soi-même, ne pas chercher à se faire des amis en prétendant être autre, s’accepter avant tout.
« On ne choisit pas qui on est. Mais c’est comme ça, donc pas la peine de se détester. »
« Sois toi-même. Sois entièrement toi. N’essaie pas de te faire toute petite pour imiter quelqu’un. Et bien sûr trouver sa place c’est bien. Mais pas aussi bien qu’être exceptionnel. »
Fin de l’histoire : Miika est enfin heureuse d’être elle-même, et c’est un exploit bien plus grand que d’avoir vaincu des trolls, sauvé Bridget, etc.

Histoires comme ça

Histoires comme ça
Rudyark Kipling, May Angeli (ill.)

Seuil jeunesse, 2021

Comme ça ! gravées sur bois, et en couleurs

Par Anne-Marie Mercier

Les Histoires comme ça illustrées par May Angeli et publiées par les Editions du Sorbier, notamment dans la collection « Au berceau du monde », étaient épuisées, et c’était bien dommage car les gravures sur bois de May Angeli ont un charme particulier et conviennent parfaitement à l’esprit de ces récits, « histoires des hautes époques, contes du Grand-Autrefois ».
Voici donc à nouveau réunies les douze histoires de Kipling.  Si « L’enfant d’éléphant » et « Le chat qui s’en va tout seul » sont bien connus, dans la catégorie des contes étiologiques, on gagne à découvrir tous les autres, et notamment ceux qui concernent l’invention de l’écriture, et à méditer sur le dernier, étonnante anecdote sur la sagesse de la reine, Belkis, l’une des épouses du roi Salomon…
Liste des contes :

  • Histoire de la baleine et de son gosier
  • Comment il poussa une bosse au chameau
  • Comment le rhinocéros se fit la peau
  • Comme le léopard se fit des taches
  • L’Enfant d’Eléphant
  • Le refrain du vieux kangourou
  • Le début des tatous
  • La 1ère lettre
  • Comment on fabriqua l’alphabet
  • Le Crabe qui jouait avec la mer
  • Le Chat qui s’en allait tout seul
  • Le Papillon qui tapait du pied

Il est hélas trop tard pour visiter l’exposition que la BnF a consacrée aux œuvres de May Angeli mais on peut en voir quelques images sur le site.

 

 

Le Roi et l’enfant

Le Roi et l’enfant
Fabrice Colin, Eloïse Scherrer
Sarbacane, 2021

Du conte au roman

Par Anne-Marie Mercier

Un vieux roi dont tous les soldats sont partis en guerre part pour une destination inconnue en n’emmenant avec lui qu’un palefrenier, un orphelin qui n’a que dix ans. Ils font de nombreuses rencontres, et l’enfant doit devenir chevalier pour défendre son roi…
Il y a du conte dans cette histoire d’enfant bizarre qui a pour amis des chevaux, une grenouille et une cigogne, il y a de l’épopée médiévale dans le portrait de ce vieux roi isolé, il y a du roman dans toute l’histoire, et notamment dans sa fin, un peu convenue.
La richesse confine parfois au trop et l’album souffre un peu de toutes ces directions, avec des ellipses qui pourront dérouter les plus jeunes lecteurs. Mais on y retrouve un petit air de fantasy bien dans l’air du temps. Si les illustrations d’Eloïse Scherrer sont  saisissantes dans les moments épiques et mettent bien en valeur de belles rencontres comme celle d’une ourse et de ses oursons, elles prennent un style étrangement désuet en fin de volume, comme pour souligner le décalage entre les différents univers.

 

La Main

La Main
Ronald Curchod
Le Rouergue, 2021

Nuits d’hiver

 

Par Anne-Marie Mercier

Le conte offre une variation sur le thème de la main coupée (voir la main de gloire, et autres contes fantastiques) : un marionnettiste ambulant, un soir d’hiver, perd sa main en sauvant un ours qui se noie dans un lac gelé. En remerciement, l’ours lui offre une petite fée qui sait chanter. Grâce à elle le marionnettiste connait le succès.
Si le conte aurait besoin de davantage d’éléments pour sonner vrai (oui, même un conte en a besoin), les images sont superbes.
Le texte somme toute ne semble exister que comme support à ces images. Il se déploie amplement sur des pages très aérées, où les blancs servent la temporalité du récit.
L’essentiel est donc dans ces doubles pages d’images traitées en nuances de bleus et de jaunes : elles figurent une nuit d’hiver et de neige, tantôt noire, tantôt éclairée par les derniers ou les premiers rayons du jour ; forêts, ville aux coupoles lointaines, lacs…, le paysage s’y déploie comme sur un vitrail.

L’enfant, le libraire et le roi

 L’enfant, le libraire et le roi
Thierry Maricourt, Ill. François Place,
Rue du monde, 2021

 

 Un voyage au pays des livres

 Maryse Vuillermet

 

C’est une courte nouvelle et de minuscules dessins et pourtant une immense réflexion sur un univers infini, celui des livres, de tous les livres, et de la soif de lire.

Un petit garçon entre dans une librairie et farfouille, en fait, il ne peut s’offrir les quatre volumes de l’histoire du roi du lac gelé.  Le libraire le bouscule, l’enfant hésite entre acheter les trois premiers et ne pas connaître la fin, ou acheter les trois derniers et ne pas comprendre l’histoire pour ne pas avoir lu le début.  Un dialogue s’instaure entre le libraire qui peu à peu s’adoucit et l’enfant.  Ils échangent sur le plaisir de lire, la soif inextinguible de livres mais aussi ce que ça implique d’activités fatigantes pour le libraire.

Dans les interstices du dialogue, se glissent des morceaux de l’histoire du roi du lac gelé et on ne sait plus qui invente la fin, si c’est l’enfant ou l’auteur.

Une lecture pour tous les amoureux des livres petits et grands.

 

Il était une fois Le Petit Chaperon rou…

Il était une fois Le Petit Chaperon rou…
Philippe Jalbert
Seuil jeunesse, 2021

J’ai la mémoire qui flanche…

Par Anne-Marie Mercier

 

Cet album raconte deux fois (ou plutôt une fois et demi) l’histoire bien connue de la petite fille en rouge. La première fois, c’est une blague : chaque page se termine au milieu d’un mot attendu (Cha…peron, Ga…lette, mé…chant loup, etc) et offre à la page suivante un autre mot (Cha…botté, Ga…zelle, Mé…rou), tout en continuant avec la trame habituelle du conte.
La première histoire s’arrête avant l’arrivée à la maison de la grand-mère. On reprend, cette fois sérieusement, mais il y a un autre problème !
Les illustrations sur fond blanc sont colorées et parfois expressives (pour le loup), souvent drôles. L’auteur suggère au lecteur de continuer avec ses pinceaux : c’est en effet une histoire déconstruite partiellement, à reformuler, un joli jeu.

Siegfried et le dragon

Siegfried et le dragon
Pierre Coran, Charlotte Gastaud
Flammarion (Père Castor), 2021

Super héros touchés par la grâce

Par Anne-Marie Mercier

Pierre Coran et Charlotte Gastaud poursuivent leur adaptation de classiques de la littérature, de contes, ou de légendes : après La Flûte enchantée et Roméo et Juliette, voilà le célèbre épisode de la légende des Nibelungen adaptée par Wagner qui renait ici en superbes images. Les noirs profonds, les ors, les rouges, se découpent dans des décors de forets stylisées ; le dragon est très noir et très effrayant et Brunehilde est très belle et très blanche ; des vignettes traitées avec délicatesse en noir et blanc avec des touches d’or, charmantes, donnent un ton plus léger.
Le texte met bien en avant les traits saillants du héros de l’épisode : l’enthousiasme et la jeunesse, la force et la beauté. Et à la fin… c’est La colombe qui gagne : les héros amoureux  s’enfuient sur un grand cheval noir, abandonnant richesse et gloire pour vivre d’amour. La bête est morte, morte le venin !

Le Poil de Baribal

Le Poil de Baribal
Renée Robitaille, Oleysa Schukina (ill.)
Planète rebelle, 2020

Tours et retours du conte

Par Anne-Marie Mercier

La maison d’édition Planète rebelle existe depuis 1997. Fondée au Québec par un conteur, André Lemelin, elle se consacrait au renouveau du conte et à l’oralité ; cette mission se poursuit aujourd’hui, avec l’éditrice Marie Fleurette Beaudoin qui a jouté à son catalogue des collections destinées aux plus jeunes et a invité la jeune conteuse Renée Robitaille à livrer en livre et en CD un conte truculent, fantaisiste et militant (féministe).

Il démarre au quart de tour avec une scène inattendue en littérature de jeunesse : un baiser entre deux inconnus, qui dure à l’excès. Puis c’est la femme qui demande à l’homme non pas de l’épouser mais de lui faire un enfant, sur quoi il s’endort profondément et ce sommeil dure à l’excès…
« La femme » (on ne saura pas son nom) va voir une sorcière qui l’envoie accomplir un exploit pour réveiller l’homme endormi : arracher un poil de l’oreille de Baribal, terrible ours noir. Il s’ensuit de multiples tentatives ingénieuses, de plus en plus dangereuses, extravagantes et drôles, au bout desquelles la femme revient victorieuse et va voir la sorcière pour réveiller le bel endormi.
Or, comme chacun le sait, dans les contes modernes, les sorcières n’ont pas de vrai pouvoir magique… Alors, que va-t-il se passer ? « La femme » arrivera-t-elle à se faire faire un enfant par « son homme » ? Tout cela vous sera raconté, en texte, en images (très parlantes elles aussi) et en CD.
Pour écouter l’histoire et entendre la conteuse R. Robitaille