Ce que disent les rêves

Ce que disent les rêves
Contes choisis et racontés par Muriel Bloch – Illustrations de Fanny Michaëlis
Gallimard Jeunesse 2022

Rêves contés…

Par Michel Driol

Voici une anthologie originale qui réunit 24 contes de tous les pays autour d’une thématique particulière, celle du rêve. Le recueil fait ainsi voyager d’Amazonie au Japon, de la Chine au Grand Nord. Il fait se croiser la tradition juive et la philosophie zen. Avec une constante : celle de parler du rêve, qu’il s’agisse du rêve d’un personnage, ou de la création rêvée du monde. Ces contes sont précédés d’une préface de l’autrice qui, sans théoriser, évoque les liens étroits entre les rêves et les contes.

La plupart de ces contes sont réécrits par Muriel Bloch, dans une langue à la fois écrite et proche de l’oralité, façon de conserver ce qui est la marque du conte : exister dans l’espace entre le conteur et le public. Si le propre du conte est de transmettre un enseignement – qu’il soit philosophique, existentiel, physique ou moral – , il en est de même du rêve. Tous deux ont en partage de dire une vérité, d’annoncer un futur meilleur ou de révéler un mystère caché, tous deux ont aussi en partage d’être imagés. Le conte comme le rêve ont besoin d’être interprétés pour être compris. Tout comme la poésie, ils disent le monde de façon oblique. Ce riche recueil a le mérite d’attirer l’attention sur ces choses que tous les hommes ont en commun, les contes et les rêves, et sur l’importance du rêve dans les contes traditionnels, qui l’évoquent au-delà des différences culturelles, des époques, de milieux sociaux. On découvrira ainsi des mythologies, des histoires de création du monde liées au rêve, mais aussi des rêves achetés, vendus, des mises en scènes de rêveurs, et toute une galerie de personnages, toute une comédie humaine où le pire côtoie le meilleur.

Une anthologie très éclectique accompagnée superbement par les dessins de Fanny Michaëlis, pour se demander, avec le dernier conte, si la vie n’est qu’un rêve…

La Boutique de Ya foufou

La Boutique de Ya foufou
Patrick Serge Boutsindi – Illustrations Sue Levy
L’Harmattan 2022

Grandeur et décadence du petit commerce de proximité

Par Michel Driol

Voici le 7ème opus des aventures de Ya foufou, le héros récurrent de Patrick Serge Boutsindi, un gros rat prédateur, une sorte de putois. Il s’est mis dans la tête d’ouvrir une boutique dans son village de Bikeri, au Congo. Dans un premier temps, il rencontre tous ses amis, qui sont des animaux vivant en Afrique, pour les informer de sa décision, et annoncer ce qu’on trouvera dans sa boutique. De rencontre en rencontre, la liste s’allonge… Le chef du village donne son accord. La boutique ouvre, et Ya foufou accepte aussi les commandes. Mais a-t-il vraiment vendu de la vraie vodka, et les layettes commandées en France viennent-elles vraiment de la Redoute ? A la suite de cela, la boutique fait faillite.

L’univers africain de Ya foufou tient du conte et de la fable. Les personnages sont en effet le Chimpanzé, l’Hippopotame, le Lion, et bien sûr le Lièvre, protagoniste traditionnellement  rusé et malin. Ils sont à la fois des animaux et des hommes : ils stockent de l’herbe à manger, mais boivent de la vodka, de la limonade et de la bière et mangent spaghettis, riz et confiture… La première partie se présente comme un conte en randonnée traité sous forme vivante de dialogue, avec la rencontre de chaque personnage qui accueille avec plaisir le projet de Ya foufou. On lui donne des conseils avec bienveillance (ne pas faire crédit, avoir des fétiches pour protéger sa caisse), et on assure de devenir client. On retrouve là toute l’oralité du conte. Et les affaires marchent bien sans que le héros ne prenne la grosse tête ou change de comportement. Quand le lièvre l’accuse d’avoir vendu de la fausse vodka, et de la layette fabriquée au Congo, a-t-il tort ou raison ? Le livre semble dire qu’il y a des preuves de la tromperie. Mais la Redoute peut bien vendre des vêtements fabriqués à bas cout dans les pays d’Afrique.  La chute est conforme à celle des autres aventures de Ya foufou, qui montrent l’échec du personnage, sans doute moins honnête qu’il n’y parait…

Un conte africain plaisant et plein de vie invitant à réfléchir sur la question de la confiance dans les affaires, illustré par de magnifiques portraits d’animaux hauts en couleurs, en pleine page.

Aponi et le peuple minuscule

Aponi et le peuple minuscule
Bernard Villiot – Illustrations de Mariona Cabassa
L’élan vert 2022

La petite fille dans la forêt amazonienne

Par Michel Driol

Chez les Wayanas, peuple installé sur les rives du fleuve Maroni, les enfants vivent libres jusqu’à un rite de passage, qui consiste à supporter la morsure de fourmis. Une fillette, Aponi, vit en contact avec les insectes qu’elle protège. Lorsqu’un groupe de chercheurs d’or vient s’installer, détourner la rivière, elle tente de sauver le plus d’insectes possibles, et, malgré elle, inonde les cultures du village. Lors de la cérémonie de son initiation, les fourmis la reconnaissent et l’épargnent, puis, avec l’aide des insectes, elle chasse les chercheurs d’or.

Dans la collection Pont des Arts, voici le premier volume consacré à un objet rituel d’Amazonie, sur lequel on trouvera, à la fin de l’album, une riche partie documentaire qui permet de mieux comprendre les peuples Wayana et Apalaï dont il est question dans l’histoire d’Aponi. Sans chercher à imiter la nature fidèlement, ou à s’inscrire dans une vision ethnographique, les illustrations, pleines de vie et de couleur, donnent à voir une espèce de paradis où hommes, plantes et animaux vivent en harmonie au sein d’une nature luxuriante. Quelque part, on retrouve une vision rousseauiste, celle du bon sauvage menacé par la « civilisation » qui détruit tout, incarnée ici par les dix prospecteurs armés de leurs fusils. Il n’est, bien sûr, pas indifférent que le héros soit une héroïne, et que ce soit avec l’aide de la nature, des insectes, qu’elle réussisse à chasser les intrus. Par là, le récit devient quelque peu conte merveilleux, tout en permettant au lecteur occidental de mieux pénétrer dans les coutumes des peuples d’Amazonie qu’il contribue à faire connaitre. C’est aussi la question des rites de passage que pose cet album. Rite en apparence sévère et cruel ici, puisqu’il s’agit de résister aux morsures de fourmis (pas si cruel en fait, dit le documentaire), rite qui accompagne le fait universel de grandir, de quitter l’enfance et de mériter de prendre place dans la communauté des adultes. Nul doute que cet album invitera les jeunes lecteurs à s’interroger sur nos rites de passage et sur ce que signifie devenir grand, en Europe, aujourd’hui…

Un bel album pour mieux comprendre les peuples amazoniens, certaines de leurs formes d’art et de leurs coutumes

L’Ogre de la librairie

L’Ogre de la librairie
Céline Sorin, Célia Chauffrey
L’école des loisirs (Pastel), 2022

Fais-moi peur !

Par Anne-Marie Mercier

Faut-il proposer aux enfants des livres qui leur font peur, des personnages comme les ogres, par exemple, terrifiants ?

Cet album propose une réponse en forme de fable : une petite fille accompagnée de sa mère entre dans une librairie, et la libraire lui propose son aide. Après un débat sur le personnage qu’elle veut rencontrer, elle la laisse entrer dans un petit espace de la librairie avec des fauteuils. Sur l’un d’eux, un ogre est en train de prendre le thé. Il a de très bonnes manières et commence à raconter une histoire d’ogre à la fillette, jusqu’au moment où chacun doit rentrer chez lui : façon de dire que, une fois le livre terminé, on peut en sortir en y laissant toutes les émotions, la frayeur comprise.
Entretemps, la fillette aura eu droit à une belle histoire d’ogre dévoreur, où le personnage de la fiction est bien différent de l’être bonasse et timide qui se trouve sur le fauteuil de la librairie.
Avec toutes ces fictions enchâssées, voilà un joli portrait du livre, un « ami prêt à se plier en quatre pour la faire rêver et apprivoiser ses peurs ». Dessins à la belle étrangeté, triples pages, pages à rabats, tout est mis en œuvre pour captiver et charmer à la fois.

 

Hulul

Hulul
Arnold Lobel
Traduit (anglais, USA) par Geneviève Brisac
L’école des loisirs (Mouche), 2020

On révise les classiques (4)

Par Anne-Marie Mercier

Traduit et publié en 1976, un an après sa première édition en langue anglaise (Owl at home), ce petit recueil d’histoires de Lobel, fait partie, avec Oncle Éléphant du même auteur, des grands classiques pour la jeunesse : les quelques nouvelles qui présentent le hibou Hulul sont toutes de petits bijoux d’absurde léger, de tendresse, de nostalgie (« Le thé aux larmes »).
Les images montrent un Hulul tout en rondeurs, constamment en pyjama et robe de chambre à rayures (normal, c’est un hibou), tantôt alangui dans son fauteuil, près du feu, tantôt se ruant en haut et en bas des escaliers de sa petite maison. L’atmosphère nocturne (normal, c’est un hibou) constante est à son plus haut dans la dernière nouvelle, dans laquelle Hulul met enfin un costume et un chapeau melon pour se promener dans une campagne qui ressemble à un jardin japonais, pour trouver enfin une amie… on vous laisse découvrir qui.

 

Un Monde de cochons (la totale)

Un Monde de cochons (la totale)
Mario Ramos
L’école des loisirs (Pastel), 2021

On révise les classiques (1)

Par Anne-Marie Mercier

Ce recueil posthume de Mario Ramos réunit l’histoire-titre (publiée en 2005), qui montre l’entrée d’un petit loup dans une école peuplée uniquement de cochons (maitres comme élèves), L’École est en feu et Le Trésor de Louis dans lesquels on retrouve le duo constitué de Louis (le petit loup) et Fanfan (son ami, un petit cochon), qui s’est constitué dans la première histoire.
Le monde de cochons, c’est celui de l’école avec tout ce qui l’entoure (les trajets où on peut faire de mauvaises rencontres, comme celle des trois grands cochons pour Louis), le refus d’école et ce qui peut l’adoucir, les récrés et la solitude, parfois partagée… et le dessin volontairement un peu cochonné et drôle.
Le volume s’achève avec les croquis préparatoires pour un autre récit, qui aurait pu être intitulé « La pirate ». Cette dernière partie est tout à fait passionnante et montre comment Mario Ramos travaillait, elle illustre son style rapide et les hésitations qui le nourrissent.

C’est un régal, comme d’habitude avec les histoires de Ramos, pleines de clins d’œil, d’humour et de justesse.

Rouli Rouli Roulette

Rouli Rouli Roulette
Cécile Bergame, Magali Attiogbé
Didier jeunesse, 2021

La victoire du petit pois

Par Anne-Marie Mercier

La fameuse galette de Roule Galette s’est ici transformée en petit pois et cette forme et cette couleur permettent de belles variations : pourchassé par la souris, puis le chat, le lapin, le cochon, etc., jusqu’au loup, le « petit pois sauvage » qui a échappé aux mains de Fillette a traversé la maison, puis la ferme pour arriver dans la forêt, revenir par le chemin… et se glisser dans un trou, où il germera et où Fillette le trouvera.

Le texte est idéal pour la lecture à voix haute, enchainant les lieux et les actions de façon dynamique. Les images sont vivement colorées, jouant sur les couleurs complémentaires, elles sont simples, tout en combinant différentes techniques dont certaines imitent les bois gravés.
C’est un album carré (forcément !) qui reprend joliment un grand classique. Et en plus l’histoire ici finit bien !

Le Rat, la mésange, et le jardinier

Le Rat, la mésange, et le jardinier
Fanny Ducassé

Thierry Magnier, 2022

Un rat parmi les fleurs

Par Matthieu Freyheit

« Miroir, miroir en bois d’ébène, dis-moi, dis-moi que je suis… » Nous connaissons la suite. Mais le rat de cette histoire n’est pas la marâtre des frères Grimm. Convaincu de sa laideur, l’animal prend refuge dans un grenier où il aménage une maison de poupée, décorée à son goût. Pourtant, la laideur ici n’existe pas : Fanny Ducassé fait le choix d’un style naïf où dominent les fleurs et les couleurs. Pour ce rat qui ne s’aime pas, la laideur n’existe en effet que dans son miroir : partout ailleurs, son regard ne voit que de la beauté – ainsi de cette mésange qui lui apparaît, dans un éclat de lumière, « tel un hydravion ». La beauté trop consciente d’elle-même est cependant une beauté étourdie : alors qu’il emporte le rat dans les nuages pour voir le monde d’en haut, l’oiseau lâche le rat, qui quitte le ciel des autres et retourne à sa terre…parmi les fleurs.

Recueilli par un blaireau-jardinier, le rat est alors dorloté, soigné, choyé comme le sont les fleurs elles-mêmes : « Le rat se sentit alors précieux et délicat. » On se souvient avec chaleur que l’amitié qui lie monsieur Taupe et monsieur Rat dans Le Vent dans les Saules (1908) faisait écrire à Kenneth Grahame : « L’invisible était tout. » De fait, la tendresse du jardinier pour le rat opère et invite discrètement ce dernier à poser un regard neuf sur son reflet et sur le beau brun de son pelage.

Le rat comprend ainsi qu’il n’est plus en porte-à-faux avec la délicatesse des illustrations, et le soin à l’œuvre agit doublement : le soin apporté par Fanny Ducassé à ses dessins agit comme une projection du regard émerveillé que porte le rat sur le monde qui l’entoure ; le soin apporté par le jardinier au rat amène celui-ci à se sentir bénéficiaire, comme tout ce qui l’entoure, d’un soin plastique qu’il suffisait de regarder.

C’est bien un album sur le regard que propose l’auteure : un regard minutieux et attendri, au nom de l’attention que méritent les belles choses. Ce livre en fait partie : souhaitons-lui d’être vu, comme il donne à voir.

 

Pas plus haut que trois pommes

Pas plus haut que trois pommes
Marine Schneider
L’école des loisirs, Pastel, 2021

Sans Boucle-d’or

Par Anne-Marie Mercier

Les aventures des trois ours (grand, moyen, petit) troublés par l’irruption de Boucle-d ’or dans leur maison sont ici joliment détournées, et reprises avec de multiples variations : c’est petit ours qui sème le trouble, levé avant tous les autres un beau matin : il boit le grand bol – et non le petit – , se peigne avec le grand peigne, et enfile le grand bonnet.
Le réveil de ses parents (en fait de « moyen » et « grand », qu’on identifie souvent comme père et mère) permet d’énumérer à nouveau les objets sous la forme de questions (« qui a bu… ? », etc.) et de les représenter par triplettes. Puis les adultes se lancent à la recherche de petit ours, ce qui permet de visiter les autres catégories (moyen et petit) pour finir, bien sûr, dans le grand lit, en évoquant toutes les tailles de câlins, jusqu’à l’énorme.
Les illustrations sont charmantes et très lisibles et le conte est revisité de façon intéressante, permettant ainsi de varier les supports pour la découverte des catégories de taille.
En outre, c’est une version rassurante (rien qui fasse peur ici), pour ceux qui auraient peur de confronter les enfants aux angoisses de la Boucle-d’or originelle, dont l’hisotire ressemble à un mauvais rêve.

Une Souris nommée Miika

Une Souris nommée Miika
Matt Haig, Chris Mould (ill.)
Traduit (anglais) par Valérie Le Plouhinec
Hélium, 2021

De l’intérêt en amitié

Par Anne-Marie Mercier

Après Un Garçon Nommé Noël, qui montre un garçon nommé Nicolas arriver dans le grand nord au pays du Père Noël, des fées et des lutins, voici développée l’histoire de son amie, la souris. On y découvre ses origines, son enfance malheureuse et son premier vol, auquel elle a été poussée par la faim (on passe successivement du merveilleux au réalisme à la manière de Dickens). Elle vit chez la fée Vérité, une fée qui ne dit que la vérité et à qui cela cause bien des ennuis : tout le monde la fuit, y compris (et surtout) les autres fées. Elle s’ennuie et s’est liée avec la seule souris présente dans les environs de Lutinbourg, Bridget, qui veut qu’on l’appelle Bridget la Brave. Pour satisfaire celle qu’elle déclare son amie, elle est prête à faire bien des choses et à courir de très grands risques. Mais cela en vaut-il la peine ? Est-elle vraiment son amie ?

L’histoire est pleine de rebondissements ; on y affronte des Trolls en furie, il y a de la magie, des poursuites… Mais c’est surtout sa morale qui est attachante : il y est dit par la voix de la fée Vérité qu’il faut être soi-même, ne pas chercher à se faire des amis en prétendant être autre, s’accepter avant tout.
« On ne choisit pas qui on est. Mais c’est comme ça, donc pas la peine de se détester. »
« Sois toi-même. Sois entièrement toi. N’essaie pas de te faire toute petite pour imiter quelqu’un. Et bien sûr trouver sa place c’est bien. Mais pas aussi bien qu’être exceptionnel. »
Fin de l’histoire : Miika est enfin heureuse d’être elle-même, et c’est un exploit bien plus grand que d’avoir vaincu des trolls, sauvé Bridget, etc.