Oddvin, le prince qui vivait dans deux mondes

Oddvin, le prince qui vivait dans deux mondes Frank Prévost, Régis Lejonc HongFei, 2018

De l’aveuglement des princes

Par Anne-Marie Mercier

C’est une belle histoire que celle d’Oddvin ; c’est aussi une histoire complexe et sombre. Oddvin est le second d’un groupe de triplés, chacun né avec un handicap sensoriel et chacun accompagné d’un animal qui l’aide à le surmonter. Aveugle, Oddvin voit à travers les yeux de son renne, dont il comprend la langue. Ignoré de ses parents, qui préfèrent l’un l’ainé, l’autre le benjamin, il est seul et parcourt le pays. C’est ainsi qu’il comprend la misère du peuple, oppressé par son tyran de père et qu’il échappe au massacre de sa famille lors d’une révolte sanglante qui laisse le pays dévasté. Loin des hommes, Oddvin apprend par les animaux ; son itinéraire le conduit dans des paysages divers et grandioses. Ce parcours initiatique l’amène aussi à la sagesse ; le peuple reconnaitra en lui son futur sauveur. Cette fin a un petit air désuet – après avoir été tyrannisé par le père pourquoi le peuple ferait-il confiance au fils ? Mais cet air désuet est parfaitement assumé par les illustrations qui imitent le style des albums russes du début du siècle dernier. Combinées avec des passages plus proches de la bande dessinée, elles proposent un récit qui oscille entre le conte et la chronique, dans un mélange réussi de cultures et de thèmes.

Le Jour où les ogres ont cessé de manger des enfants

Le Jour où les ogres ont cessé de manger des enfants Coline Pierré, Loïc Froissart Rouergue, 2018

Fable végétarienne

Par Anne-Marie Mercier

« Il y a très très longtemps, le monde était peuplé par des ogres. Ils menaient une vie paisible et passaient la plupart de leur temps à manger des enfants. Les enfants étaient élevés dans de grandes fermes et nourris avec de bons légumes bio, du chocolat et des céréales de petit déjeuner. »

On voit les ogres se délecter et déguster les marmots en plats assaisonnés, en glaces, pâtisseries… Mais comme tous les bonheurs, celui des ogres n’a qu’un temps : une grave épidémie les rend malades et ils doivent éviter les enfants et se contenter de légumes, en somme, ils deviennent végétariens. Alors, que faire des enfants des élevages ? On les éduque et on leur apprend à faire pousser des légumes, tiens ! Ils grandissent, les ogres se rendent compte qu’ils leur ressemblent, et ne rêvent plus de manger des enfants, ni les leurs, ni ceux des autres. Eux-mêmes perdent leurs dents aiguisées… les deux populations se mélangent et les ogres sont parmi nous. Alors, comment faire pour reconnaître ? La réponse est pleine d’humour et de bon sens… comme les illustrations qui présentent cette histoire loufoque comme un documentaire sur la vie quotidienne des ogres et son évolution, avec ce qu’il faut de distance. Décidément, les ogres servent à toutes les époques pour dire les questions qui taraudent : la famine, les inquiétudes sur la qualité des subsistances la remise en cause des usages alimentaires et l’amour excessif porté à des enfants.

À l’intérieur des gentils (pas si gentils…)

À l’intérieur des gentils (pas si gentils…)
Clotilde Perrin
Seuil Jeunesse, 2017

Construction d’un personnage

Par Anne-Marie Mercier

Sur le même principe que l’album en très grand format intitulé « À l’intérieur des méchants » dans lequel Clotilde Perrin explorait l’âme (et les poches) du loup, de la sorcière et de l’ogre, on nous propose de creuser un peu les personnages du petit enfant, de la fée, du prince et de la princesse: chacun a droit à un portrait en pied, revêtu de tous ses attributs. Un système de rabats divers permet d’explorer ce qu’ils ont sous leurs vêtements, dans leur poche, derrière la tête… Chaque portrait est issu d’une bibliothèque de 5 ou 6 contes, ce qui permet de donner au personnage de multiples aspects tout en soulignant les traits récurrents.

Un conte est donné en entier (plus ou moins) pour chaque personnage : « les fées » de Perrault, « Le Roi Grenouille » des Grimm, et « Volétrouvé », des Grimm également, un joli conte moins connu qui mériterait de l’être davantage. Sous ses dehors faciles et joueurs, cet album est une bonne mini encyclopédie des contes.

 

Giselle

Giselle
D’après Théophile Gautier et J.H. de Saint-Georges
Illustrations de Charlotte Gastaut
Amaterra, 2017

 

Bal masqué

Par Anne-Marie Mercier

Représenté pour la première fois en 1841, le célèbre ballet de Giselle est l’un des plus connus de la période romantique. Romantique, il l’est avec son livret de Théophile Gautier, ses amours contrariées, ses spectres, son inspiration folklorique… Giselle aime un prince sans le savoir. Un rival éconduit le lui apprend et elle meurt de désespoir, sachant que jamais les princes n’épousent des villageoises. Mais selon une légende slave, les fantômes des jeunes filles mortes avant leurs noces reviennent sur leur tombe : ce sont les Wilis qui attirent les jeunes gens et les font mourir.

Après le Lac des cygnes, Charlotte Gastaut reprend le même format exceptionnel d’un grand album presque carré (29 x 32 cm.), composé de doubles pages comportant de nombreuses découpes, parfois des calques, produisant des effets de dentelle superbes. Les coloris, les formes simples imitent le folklore dont le conte s’inspire. Rien de morbide malgré le tème, tout cela est très dansant.

On peut consulter les premières pages sur le site de l’éditeur. Dans la même série des ballets illustrés, et avec la même illustratrice, on trouve également L’Oiseau de feu.

 

Cabanes

Cabanes
Aurélien Débat
(Les Grandes personnes)

Les 15 petits cochons

Par Anne-Marie Mercier

L’histoire des trois petits cochons est célèbre, mais un peu courte : paille, bois, brique sont certes des matériaux de base, mais on aurait pu en trouver bien d’autres… Aurélien Débat imagine quinze configurations différentes avec de nouveaux matériaux : feuilles, rochers, blocs de glace.

Munis de ces « formes simples » qui sont autant de motifs qui se répartissent différemment sur chaque double page à fond blanc, les petits cochons font des choix divers : construire léger ou construire en dur ; faire un mur ou un pont ; construire pour soi seul ou à deux, pour jouer ou expérimenter, en hauteur ou en beauté… et le loup arrive ! que se passera-t-il ?

Ce jeu se joue à plusieurs niveaux. Il y a d’abord le jeu de l’histoire et de sa chute, celui des listes, des contraires ou des complémentaires. Et puis il y a un vrai jeu de construction, proposé en fin d’album par une planche de stickers à découper qui donne les éléments de bâti en plusieurs exemplaires et qui permet soit de reproduire les maisons des cochons, soit d’inventer à l’infini.

Cabanes a été offert à tous les enfants de la Nanterre pour Noël 2017.

Banquise blues

Banquise blues
Jory John, Lane Smith
Gallimard jeunesse, 2017

Philo pour les manchots  

Par Anne-Marie Mercier

 

Encore une histoire de grognon ! Ici c’est un petit manchot qui trouve la nuit trop noire, la neige trop blanche (et froide), qui aimerait voler comme d’autres oiseaux, être différent, unique… Un gros morse s’adresse à lui pour lui indiquer, sinon le sens de la vie, le moyen d’être heureux : contempler le monde autour de soi, voir sa beauté, sentir l’affection de ses proches… et le morse conclut « jamais je n’échangerai ma vie avec celle d’un autre, et je sais parfaitement que vous non plus. Je suis convaincu qu’en y réfléchissant vous comprendrez que vous êtes exactement à votre place ici ».
Que le morse s’exprime sur un ton un peu vieillot et que le petit manchot s’exclame, après avoir entendu cette longue leçon, « Mais qui c’est ce type ? ! » casse un peu le côté édifiant de l’album, de même que la fin : on ne change jamais vraiment même après avoir écouté les meilleures leçons du monde – mais on sait qu’on peut essayer…
Les images sont délicieusement touchantes et drôles : ce manchot est très expressif tout en ne l’étant pas ; son ennui, ses interrogations et son sentiment de solitude parmi la foule des ses très-semblables sont rendus à la perfection, comme ses cauchemars qui nous font bien comprendre que non, ce n’est pas toujours facile, la vie – sur la banquise comme ailleurs, mais quand même…

Chut !

Chut !
Morgane de Cadier, Florian Pigé
Hong Fei, 2017

Fable du grognon

Par Anne-Marie Mercier

L’histoire de monsieur Franklin est dédiée par les auteurs « à tous les grognons, les râleurs, les jamais contents ». C’est aussi une fable sur le bon voisinage – et le mauvais. Franklin aime le calme et le silence, la solitude. De ce fait, un rien le dérange : un voisin qui fait la fête, un oiseau qui chante… Lorsqu’un oiseau s’installe sur son toit, chaque chut ! prononcé par Franklin fait grossir l’oiseau. Belle métaphore de l’attention excessive que l’on porte à de petites choses, attention qui augmente leur importance et rend la vie invivable.
La chute est édifiante : l’attitude de Franklin ruine sa vie très concrètement et c’est avec l’aide de son voisin bruyant qu’il arrivera à la reconstruire et à devenir un homme nouveau.
Bel optimisme. Mais qui a dit que les fables devaient être réalistes ? En tout cas, le dessin ne l’est résolument pas et l’esthétique précaire de bruns et de noirs sur papiers découpés, l’organisation récurrente des pages, tantôt centrées sur la maison de Franklin, tantôt sur l’espace occupé par les deux maisons, montre bien le schématisme et l’aspect exemplaire de la situation.

D’entre les ogres

D’entre les ogres
Baum, Dedieu
Seuil jeunesse, 2017

La vérité sur les ogres

Par Anne-Marie Mercier

Blanche est une enfant abandonnée. Elle est recueillie par… des ogres. Ils attendaient d’avoir un enfant qui soit à eux depuis une éternité : ils la choient, rien n’est assez beau ou bon pour elle. Mais un jour Blanche veut savoir la vérité, comprendre où ils vont la nuit, manger ce qu’ils mangent…

A ce récit touchant et cruel Dedieu ajoute une note encore plus sombre, avec des fonds grisés, des crayonnés au fusain épais, des formes lourdes, refusant de profiter des occasions où il pourrait éclaircir et colorer le récit.
Le stéréotype de l’ogre est ici retravaillé, sans l’affaiblir ni le détourner : de vrais ogres, enfin… avec l’idée que l’amour peut gagner les monstres – mais pas  les changer. On voit que la littérature de jeunesse peut ne pas mentir, tout en mettant en scène des êtres imaginaires.

Cendrillon. Un conte à la mode.

Cendrillon. Un conte à la mode.
Steven Guarnaccia
Helium, 2013

Cendrillon Top model

Par Anne-Marie Mercier

Voilà une Cendrillon moderne ! Lorsqu’elle invoque de l’aide pour aller au bal, c’est un parrain-fée qui apparaît, sous les traits de Karl Lagefeld. Il lui propose le choix entre plusieurs tenues somptueuses (l’une de Yamamoto, l’autre d’Yves-Saint-Laurent…) : elle choisit finalement la robe de Vivienne Westwood. Au bal, les sœurs portent une robe de Gaultier, de Poiret… La pantoufle de verre/vair est une sandale en plastique de Prada (le modèle « cristal ») . Tout cela est fait de manière légère : rien n’est dit dans les pages du récit, ce sont les pages de garde qui donnent l’origine des modèles.
Les images sont dépouillées, le fond blanc mettant en valeur les couleurs, les lignes hardies, les effets d’allongement et les courbes. Tout cela est fort dynamique et enlevé, resserré, sans détail superflu.
Ce n’est pas la première fois que des artistes venus du design ou du graphisme et du dessin de presse innovent dans le domaine des livres pour enfants. Steven Guarnaccia, a publié antérieurement Black-White, une version de « Boucle d’Or » (prix Bologne) et une version des « Trois Petits Cochons » (Helium, 2010).