Les Ours sont là !
Soo Kyung Cho
Traduit (coréen) par Lim Yeong-hee
Kilowatt, 2025
Des ours pas si mal léchés
Par Lidia Filippini
Ce très bel album de la Coréenne Soo Kyung Cho aborde avec justesse les questions liées à l’immigration. Dans une ville paisible, arrivent un jour des ours. Vêtus de leur seule fourrure, certains sortent de la forêt sur deux pattes, comme pour imiter les hommes. Ces derniers, inquiets, commencent par les regarder avec méfiance. Mais les plantigrades sont bien décidés à s’intégrer. On les voit peu à peu s’anthropomorphiser, jusqu’à les retrouver dans une salle de classe, portant des vêtements et travaillant paisiblement avec les enfants humains. Les ours sont partout dans la ville, à la boulangerie, dans le bus, au restaurant. Ils font leurs courses, travaillent, évoluent en parfaite harmonie avec les humains.
Un jour pourtant, sans raison précise, tout dérape. Les hommes et les femmes ont l’impression que les ours « leur volent quelque chose ». Les voilà chassés, réexpédiés vers la forêt. Mais les animaux, habitués à la ville, ne savent plus comment survivre dans les bois. Ils n’ont qu’une solution : se révolter pour tenter de regagner leur place.
On voit bien ici que l’intégration est un processus fragile. Les ours ont fait l’effort de modifier leur mode de vie pour se calquer sur celui des hommes. Ceux-ci, de leur côté, ont accepté, au fil du temps, de leur donner une place dans leur ville. Pourtant, il suffit d’un rien – peut-être ici le manque de miel dû aux achats compulsifs des ours – pour que la haine renaisse. Les ours sont alors tenus responsables de tous les maux de la société. L’autrice note avec délicatesse que, dans le conflit qui s’ensuit « tous, humains comme animaux sont devenus des monstres ». Elle ne prend pas ouvertement parti – donnant à voir les craintes des humains et la férocité des ours lorsqu’ils se sentent attaqués, mais les enfants lecteurs, eux, pencheront certainement pour les ours, injustement rejetés, malgré leur volonté de s’intégrer.
Les illustrations, foisonnantes de détails, s’articulent autour de tons mats et doux. Le fossé qui se creusent entre les hommes et les ours se matérialise sur la page par une réelle séparation : alors qu’au début de l’album, humains et bêtes se partagent l’illustration, lorsque le conflit éclate, les hommes n’apparaissent plus que sur les pages de gauche, tandis que les ours se concentrent sur les pages de droite. Il faut attendre la fin pour entr’apercevoir une lueur d’espoir dans une page partagée avec tout de même ce constat amer : « Fallait-il en arriver là pour que tous puissent vivre ensemble ? »
Cette fin invite à repenser les mécanismes d’intégration mais aussi à s’interroger sur ce qui fait de nous des humains. Car qui sont les plus humains ? Les ours, qui cherchent à vivre heureux dans la ville en adoptant les comportements des premiers habitants, ou les hommes qui les rejettent ? L’attitude des hommes, paradoxalement, fait d’eux des bêtes, alors-même qu’ils souhaiteraient renvoyer les ours à la vie sauvage estimant qu’ils ne méritent pas une vie humaine…
Un album soigné, délicat et riche, en un mot, utile, à une époque où les flux migratoires et l’accueil des migrants sont des sujets d’actualité centraux dans une grande partie du monde.