La Femme à sa fenêtre

La Femme à sa fenêtre
Maram al-Masri – illustrations de Sonia Maria Luce Possentini
Bruno Doucey – Collection Poés’histoires 2019

Pour redonner le sourire aux enfants de Syrie et d’ailleurs…

Par Michel Driol

La fenêtre : un topos fréquent en poésie, comme le lieu où s’articulent le dedans et le dehors, l’intime et l’extérieur, le protégé et le dangereux. La femme qui regarde par la fenêtre de Maram al-Masri est à la fois celle dont parle le poème et celle qui parle dans le poème, tantôt (par trois fois) troisième personne, tantôt, le plus souvent, première personne.

Elle observe la vie au dehors.  Elle se souvient du bébé qu’elle a porté dans son ventre, qui a grandi, qui n’est plus là. Puis sa rêverie s’étend à tous les enfants, et plus particulièrement aux enfants de Syrie. Ne restent qu’un nounours et un cheval de bois. Le propos devient alors la lettre d’une mère arabe à son fils, lettre qui est une ode à la liberté. Tristesse et espoir se mêlent avant l’apothéose du souhait d’un monde meilleur, naïf et sincère comme ce poème.

La voix de Maram al-Masri, poétesse syrienne vivant en France depuis les années 80, est à la fois singulière et universelle. Il est question de l’amour d’une mère pour son enfant, d’un enfant arraché à ses bras, et d’un monde à réparer. Elle emprunte la voie du concret, des images physiques pour parler en termes simples des choses et des sentiments : le concret des jouets qui révèlent l’absence de l’enfant, le concret de la bave aux lèvres du nouveau-né, le concret de l’enfant qui se dandine comme un canard. La mort surgit avec la Syrie, avec cette image terrible et terrifiante des enfants
emmaillotés dans leurs linceuls
comme des bonbons enveloppés…

Ces images très concrètes n’empêchent pas le propos d’aborder et de nommer quelques concepts fondamentaux : la liberté, le mensonge, la paix, et de proposer quelques métaphores  qui ouvrent à un autre monde, celui du rêve et du désir :
faire tomber sur les enfants
un déluge de joie
et des papillons de baisers

Maram al-Masri qui dit ici un monde désespérant ne veut pas perdre l’espoir. Prise entre le elle et le je, entre la ville en paix et la ville en guerre, entre la joie et la tristesse elle dit l’étroite voie de l’écriture, à la manière d’Eluard dans Liberté, elle dit aussi la difficulté à trouver sa place en tant que femme. De la fenêtre, elle regarde le monde, les guerres, l’absence des enfants, et n’a que la force des mots pour préparer un monde plus fraternel. On songe encore à Eluard : le poète est celui qui donne à voir.

Le recueil est magnifiquement illustré par Sonia Maria Luce Possentine, dans un style très réaliste, proche de la photographie en sépia.  Sur la couverture, un beau visage de femme, encadré par des rideaux, les yeux tournés vers le ciel. Et sur la quatrième de couv’, loin au-dessus de rideaux, comme dans l’axe du regard de la femme, un oiseau dans le ciel. Images de calme, de paix, de rêverie… Sept doubles pages rythment le recueil, où revient, comme un leitmotiv, le rideau. Des images qui tantôt montrent la femme dans différents contextes : près de ses rideaux, enceinte,  puis elles laissent la place à des enfants dans des décors de villes bombardées,  avant de ne montrer qu’une ville détruite, des jouets abandonnés… Et enfin des enfants qui sourient, des jouets dans leurs mains, des oiseaux qui envahissent le ciel. On le voit, à leur façon, les illustrations accompagnent le mouvement du recueil avec leur propre poésie, et font naitre l’espoir.

Un beau recueil qui dit l’amour, la douleur, et la liberté, et qui désire  que le monde retrouve la paix, la liberté et la fraternité. Un texte fort, militant, d’une femme sincère dans sa recherche de la liberté et de la concorde.

 

Noun et Boby

Noun et Boby
Praline Gay-Parra, Lauranne Quentric (ill.)
Didier Jeunesse, 2019

Sans mièvrerie

Par Christine Moulin

Il y a récit de quête et récit de quête. Dans la littérature de jeunesse, les parcours et les arrivées sont parfois stéréotypés et un peu mièvres. Rien de tout cela avec cet ouvrage au titre pourtant neutre. Le cadre fait la différence: un petit garçon, Noun, est seul, ou presque, dans une ville toute grise désertée, dévastée, par une guerre sans doute: les papiers collés qui la représentent en font un lieu fantomatique et oppressant. Le point de départ est également original et émouvant: Noun part à la recherche d’un chien, Boby, qu’une de ses voisines a abandonné, en s’enfuyant dans un taxi. Au cours de son périple, il est amené à sauver d’autres animaux que Boby: un  oiseau, qu’on peut voir comme un symbole de liberté, une chatte et ses petits, qui indique que la vie continue et qu’une renaissance est possible, au milieu du désastre. Tous les éléments qui peuvent signifier l’espérance sont dessinés et se détachent sur le décor, en particulier Noun, vêtu de rouge, qui souligne combien il est porteur d’une énergie généreuse qui l’emporte sur la pesanteur de la catastrophe. L’avant-dernière double page, par contraste avec les autres, est une explosion de couleurs et ouvre vers un lieu enfin accueillant, où se trouvent de nombreux animaux et… Boby, dont le collier rouge évoque le lien indéfectible avec son nouveau maître. La dernière double page est une merveille de tendresse apaisée. Heureusement car on aurait pu interpréter la descente de Noun vers le paradis des animaux dans un sens beaucoup plus tragique.

Le Projet Starpoint, vol. 1 : La fille aux cheveux rouges

Le Projet Starpoint, vol. 1 : La fille aux cheveux rouges
Marie-Lorna Vaconsin
La Belle colère, 2017

Des extraterrestres au lycée ?

Le héros de ce roman foisonnant s’appelle Pythagore (Pyth pour les intimes). On devine que ses parents sont des scientifiques. Son père est dans le coma depuis quelques temps, à la suite d’une agression un peu étrange. On apprendra au fil du roman que les autres personnes qui travaillaient sur le même projet de recherche en physique quantique, le projet Starpoint, ont également eu des accidents et en sont mortes.
Mais l’action tourne dans ce premier volet autour de Pythagore et de sa vie dans son lycée breton, plus précisément du pays de Retz, lieu où sévit autrefois Gilles de Rais, compagnon de Jeanne d’Arc devenu criminel au point de servir (dit-on) de modèle à Barbe-Bleue. Fête de rentrée, retrouvailles entre copains, cours plus ou moins passionnants, agacement devant le côté fuyant de sa meilleure amie qui l’ignore, sous l’emprise d’une jeune fille rousse nouvellement arrivée au lycée. La vie des adolescents d’aujourd’hui est bien retracée, notamment dans la description de la fête où Pyth fait le DJ… boit plus qu’il ne devrait, embrasse qui il ne faut pas, etc.
Sur ce fond réaliste, les mystères s’accumulent. On n’en fera pas la liste tant ils sont nombreux. Les jeunes gens basculent dans un univers parallèle menaçant, relèvent de nombreux défis, se surpassent par amour ou par amitié. C’est trépidant, complexe, parfois cruel et sanglant… et l’on voit un début d’explication au mythe de la Barbe Bleue.

L’énergie adolescente des personnage et le rythme trépidant des événements vont bien avec la ligne affichée par La Belle colère : c’est un « label » qui, créé par deux éditeurs, « Dominique Bordes et Stephen Carriere, patrons respectifs des éditions Monsieur Toussaint Louverture et Anne Carriere, a pour particularité de proposer des romans dont les héros sont des adolescents – sans que le « jeune public » soit spécifiquement visé ». Ils proposent des inédits, des traductions et des rééditions (comme Un été 42) voir en fin de page l’entretien publié par Le Monde en 2014.

 

Le Jazz de la vie

Le Jazz de la vie
Sara Lövestam
Traduit (Suède) par Esther Sermage
Gallimard jeunesse, 2018

Un roman qui swingue

Par Anne-Marie Mercier

On ne sait quoi admirer le plus dans ce roman : c’est en partie le portrait d’une adolescente suédoise un peu à part, qui ne s’intéresse ni aux garçons ni aux modes, pas non plus au travail scolaire, mais au jazz, et au jazz des années de guerre en Suède : elle est donc totalement isolée malgré des parents attentifs et aimants, et un peu aussi grâce à une sœur exécrable. Pas de quoi mobiliser les foules, direz-vous.

Mais c’est aussi le portrait de la vie dans un établissement scolaire dans lequel le harcèlement est massif, parfois avec la complicité des enseignants; on voit ce que subissent tous les jours ceux qui en sont les victimes à travers la vie de Steffi, tyrannisée par un groupe de filles de sa classe, physiquement, verbalement, sur internet, etc. On y voit aussi à l’œuvre un racisme larvé. On ne comprend que petit à petit que l’héroïne est d’origine étrangère – petit à petit car tout est vu de son point de vue et elle ne se vit pas comme telle – et que son malheur vient en partie de là. On y découvre l’homophobie rampante, surtout chez celles qui ont des doutes sur leur propre orientation sexuelle.
On a un début d’explication, à la fin du roman, de toutes ces maltraitances : les bourreaux ont eux aussi été des victimes d’autres victimes, etc. Dans la méchanceté crasse des Karro et des Sanja, il y a les mauvais traitements qu’elles ont subis dans l’enfance et qu’elles subissent parfois encore. Il y a toute l’histoire de la ville de Björke, des années de guerre à l’époque actuelle, avec ses secrets, ses quartiers de réprouvés mis à l’écart, de multiples Cosette et Gavroche. Tout cela n’apparait que petit à petit, encore une fois.
En effet, le récit est mené de main de maitre, guidant le lecteur d’un état d’innocence à une compréhension de plus en plus profonde des faits et de leurs racines. Ce n’est pas Steffi qui mène ce récit, bien que son point de vue soit central ; c’est un vieil homme, Alvar, qui lui raconte une partie de sa vie, par fragment, retenant certaines informations pour plus tard, laissant Steffi tirer ses propres conclusions. Alvar est en maison de retraite, très isolé ; il vit avec ses souvenirs de musicien : il a connu un certain succès à Stockholm pendant les années de guerre. Lors des visites de Steffi, il luit raconte par bribes sa très belle histoire d’émancipation et même d’amour,  fait son éducation musicale en commentant les disques qu’il lui fait écouter (et la « play list » du roman est impressionnante). Il est impuissant à la consoler et à la protéger contre ses bourreaux, mais il la guide dans sa pratique musicale et suit son évolution jusqu’à sa réussite à l’examen d’entrée dans un lycée musical de Stockholm où elle sera enfin au milieu de ses pairs et respectée comme telle.

Le récit est construit avec un tempo parfait, qui ménage les surprises, avec un art du contrepoint,  des thèmes et des images récurrentes, des récits qui s’interrompent puis reprennent, des fils qui se tissent peu à peu, et tout cela l’air de rien. Récit musical, duo parfait entre celui qui a été et celle qui voudrait être, c’est aussi une belle histoire d’amitié et de respect mutuel, une démonstration des pouvoirs de la musique sur ceux qu’elle enchante et sur les autres, et enfin un récit plein d’espoir porté par une héroïne solitaire et obstinée, victorieuse de tous les obstacles, donnant autant qu’elle reçoit.

Sara Lövestam a obtenu en 2017 le grand prix de littérature policière 2017 pour Chacun sa vérité (Sanning med modifikation, 2015), « premier titre d’une série consacrée aux enquêtes de Kouplan » (Wikipedia). Dans une intrerview on voit que l’histoire de Steffi est un peu nourrie de la sienne

 

Les Animaux de l’arche

Les Animaux de l’arche
Kochka, Sandrine Kao
Grasset jeunesse, 2017

Des images contre la terreur

Par Anne-Marie Mercier

Sous les bombes, neuf personnes vivent dans une cave, on ne sait depuis combien de temps, « des semaines en tout cas ». Il y a un couple et ses deux enfants (un garçon, trisomique, et une fille), un veuf et son fils, une institutrice à la retraite, un étudiant amoureux d’une jeune fille vivant dans l’immeuble d’en face, une vieille dame totalement perdue, bref, des échantillons d’humanité. L’institutrice a une idée pour passer le temps : recréer l’arche de Noé en représentant ses animaux sur les murs de la cave.

L’activité générée par cette idée (trouver les images qui les représentent, dessiner, découper, coller, graffer…) alterne avec différents récits, celui du père des deux enfants qui récite tous les soirs le début du Livre de la jungle, une sortie vers l’immeuble voisin, des conversations, une histoire d’amour. Pendant ce temps, les animaux prennent vie lorsque les humains dorment et l’on ne sait plus bien qui protège qui. L’art sauve, comme la fiction, surtout lorsqu’ils sont mis en œuvre dans l’entraide.

C’est un très beau récit de douleur et d’espoir, pour une Bible laïque des temps modernes.

Petit soldat

Petit soldat
Pierre-Jacques Ober, Jules Ober
Seuil jeunesse, octobre 2018

 14-18 sans tricher

Par Chantal Magne-Ville

Un magnifique album sur la grande guerre, très émouvant,  par la justesse du point de vue et le fait qu’il n’occulte rien. Ainsi, outre les images classiques de la déclaration de guerre ou des combats dans les tranchées, il donne à voir aussi bien la dureté des combats que la vie de l’arrière, la présence de bataillons  des colonies  ou même, parfois, la fraternisation avec l’ennemi.

Le texte, empreint de retenue et d’humanité, évoque sans fioritures le destin de Pierre, un jeune soldat volontaire qui avait cru partir pour quelques semaines et qui eut le tort de déserter deux jours pour  passer Noël avec sa mère. Malgré son retour et ses bons états de service, il sera fusillé pour l’exemple. Le récit des événements est entrecoupé par les commentaires de Pierre, qui s’est trouvé un véritable ange gardien en la personne de Gilbert, qui le considère comme son petit frère, car il a perdu le sien au début de la guerre.

A partir de véritables photos d’époque, d’extraits de presse et de la  lettre que Pierre écrit à sa mère, le récit est  animé par des figurines modelées ou des soldats de plomb qui restituent magnifiquement  l’atmosphère de l’époque et insistent  aussi sur le fait que les petits soldats comme Pierre sont de pauvres hommes pris dans un engrenage qui  dépasse tout, y compris la hiérarchie. Les cadrages et les détails comme la poussière de neige savent recréer les atmosphères de froid, d’attente, de solitude ou de camaraderie.

Un pari réussi pour mettre en lumière l’absurdité de combattre son frère, et donner de cette guerre  épouvantable un versant plein d’humanité et de réalisme, loin de la célébration de la violence.

Un Aigle dans la neige

Un Aigle dans la neige
Michael Morpurgo, Michael Foreman (ill.)
Traduit (anglais) par Diane Ménard
Gallimard jeunesse, 2016

Entre les lignes de l’Histoire

Par Anne-Marie Mercier

Récit historique ? récit fantastique ? portrait d’une enfance en guerre ? il y a un peu de tout cela dans ce nouveau roman de Morpurgo, et beaucoup de talent pour faire d’une histoire qui aurait pu être purement factuelle, ou édifiante, une mine de questions.

Récit d’une enfance : Coventry, novembre 1940. Le narrateur est dans un train avec sa mère ; il a le bras dans le plâtre, non pas à cause du bombardement allemand qui a détruit sa maison (et tous ses jouets avec, et aussi tué le vieux cheval de son grand père – clin d’œil à Cheval de Guerre ?). Il part avec sa mère se réfugier chez une parente. Le temps du roman est le temps du voyage, d’abord les bruits, le rythme du train, bien rendus, puis la conversation sur les événements récents, avec un homme qui s’est installé dans leur compartiment. Le récit qui faire revivre à l’enfant la peur et les chagrins du bombardement est interrompu par l’attaque d’un avion qui mitraille le train. La longue attente angoissante dans un tunnel où le conducteur du train l’a arrêté occupe la majeure partie du roman qui s’achève avec le redémarrage et l’arrivée.

C’est aussi un récit historique : dans le tunnel, le compagnon de voyage leur raconte l’histoire de William Byron, dit Billy. Morpurgo a créé ce personnage à partir de celui d’un héros réel de la guerre précédente, Henry Tandley, l’un des rares simples soldats à avoir reçu la Victoria Cross pour récompense de sa bravoure et le seul à avoir reçu autant de médailles.

Comment et pourquoi devient-on un héros ? telle est la question à laquelle l’auteur de Soldat Peaceful répond, à sa façon, à travers ce double fictif du personnage réel. On devine que chez Morpurgo l’héroïsme n’a rien d’une fureur guerrière mais naît d’un besoin autre, non pas d’une tendance suicidaire mais une volonté d’agir pour le bien. L’histoire est belle et touchante, comme le personnage de Billy. Les illustrations de Michael Foreman, crayonnées et aquarellées de divers tons de gris font alterner scènes de guerre, tableaux des personnages dans le train et dessins charmants (Billy dessine tout ce qu’il voit).

Mais quelle est la bonne action de Billy qui a eu des conséquences catastrophiques ? Qui est cet homme qui raconte sa vie et semble bien le connaître ? On ne le dira pas. Mais en craquant quelques allumettes pour calmer l’angoisse du jeune garçon que la nuit du tunnel angoisse, il est une voix qui dit la guerre, sa noirceur et les quelques lumières qui y brillent malgré tout. C’est une voix de bord de tombe qui tente de transmettre aussi bien un témoignage qu’un avertissement : le hasard est le maître, incarné par la figure de cet aigle dont on ne comprend le rôle qu’à la fin, à moins que ce ne soit le destin – de qui ?

Les Moustiques

Les Moustiques
Maram al Masri
Editions du Centre de Créations pour l’Enfance de Tinqueux – Collection Petit Va ! 2015

Métaphoriques moustiques

C’est une histoire simple : une narratrice qui n’arrive pas à se débarrasser d’un moustique, malgré les produits chimiques. Que faire lorsque d’autres moustiques, plus gros, plus nombreux, arrivent ?

Les onomatopées pichipchip pourront amuser le jeune enfant, et la situation, banale et exaspérante, évoquer pour les plus grands des nuits d’insomnie. Pourtant l’ouvrage est plus inquiétant.  Des  triangles noirs, de plus en plus nombreux, envahissent la page de gauche, tandis que le texte occupe la page de droite. Poésie en prose, qui dit le monde, et invite à rechercher la signification de ces moustiques encombrants dont rien ne vient à bout. Cependant le champ lexical de la guerre et de la paix envahit en fait le texte : je l’ai menacé de fortes frappes,  la paix qui allait s’installer, une armée de moustiques, une tactique de guerre, champ de bataille. Si ce champ lexical livre une des significations possibles du poème, il ne les épuise pas. Interrogations de la narratrice, qui se demande que faire lorsque la guerre menace : agir comme les soldats et devenir moustique, ou rester humain et attendre ?  De quelle guerre ou lutte  s’agit-il ? Pendant un temps, ma révolution a réussi…  ce fragment ouvre à une autre signification : il ne s’agirait alors plus de guerre, mais de lutte contre un oppresseur, des  printemps arabes ? A moins que ces moustiques ne soient notre part obscure contre laquelle on cherche à lutter ? Le texte laisse ouvertes ses significations, ses interprétations, et se clôt avec pessimisme sur la victoire des moustiques, en dépit des frappes contre eux. Le plafond devient alors un champ de bataille,
ciel constellé d’étoiles noires
noires.

L’auteure, Maram Al-Masri, est une poétesse d’origine syrienne : avec des mots simples elle dit la soif de liberté, l’oppression omniprésente, et le chaos envahissant.

Noirs et Blancs

Noirs et Blancs
David McKee
Traduit (anglais) par Christine Mayer
Gallimard jeunesse (l’heure des histoires),2016

Guerre ethnique

Par Anne-Marie Mercier

noirs-et-blancsDans le vaste champ des albums sur la tolérance comme acceptation de l’autre et de la différence, cette petite fable mérite d’être signalée même si elle est déjà bien connue. La plupart des autres, comme le fameux Elmer du même auteur, font croire que tout s’arrange à la fin et que le monde est habitable, avec de la bonne volonté et de la chance. C’est une plus cruelle image que propose David McKee.

Les éléphants à l’origine étaient noirs ou blancs et se haïssaient au point de se faire une guerre qui conduisit à l’extinction de l’espèce. Des années plus tard, les descendants de quelques individus pacifiques qui s’étaient réfugiés loin des combats apparaissent, gris.

L’histoire pourrait s’arrêter là et être un message d’espoir fondé sur un métissage mettant fin aux discriminations raciales, mais non : les éléphants gris se divisent en éléphants à petites oreilles et à grandes oreilles… La « distinction » est le moteur permanent des conflits. L’humour et la beauté des images, comme l’accent mis sur le schématisme de la fable, en font néanmoins un album heureux : merveille de l’art.

Nous voulons tous le paradis – Le Procès

Nous voulons tous le paradis –  Le Procès
Els Beerten
La Joie de lire encrage 2016

Le chagrin des Belges

Par Michel Driol

nous1947 : Ward, jeune flamand  qui s’est engagé dans la SS, pour lutter contre les Russes, décide de rentrer en Flandre pour se constituer prisonnier. Il sait qu’il risque la peine de mort pour avoir été du côté des nazis. En prison, il apprend qu’on l’accuse en fait surtout d’avoir tué Théo, un membre de la résistance, avec lequel il entretenait pourtant des liens de sympathie. Le procès qui va avoir lieu pourra-t-il faire éclater une vérité dérangeante, et que personne, ni le vrai coupable, ni Ward, ne veulent révéler ?

On peut lire le tome 2 sans avoir lu le premier, mais, disons le tout de suite, cela donne envie de lire le tome 1. Voici un roman polyphonique choral ambitieux. Sans doute au début on a un peu de mal à saisir qui parle dans ces multiples narrations en « je » qui fragmentent la réalité, en donnent des échos et des points de vue forcément partiels. Entre la voix de Ward, qui raconte la guerre, le front russe, celle de Renée son ancienne fiancée, celle de Rémi, le petit frère qui ne comprend pas tout à ce monde d’adultes et de nombreuses autres voix, la vérité a bien du mal à se faire jour. Le lecteur y comprend la manipulation par les nationalistes pro-nazis du VNV, le clergé, qui font de Ward et de son idéalisme une victime plus qu’un bourreau, attaché à un sens de l’honneur qu’on lui a inculqué, et à un désir de protection des autres, de ses amis, au-delà des clivages que la guerre a produits. Où est le bien ? Où est le mal ? La force de ce roman est de montrer des personnages déboussolés dans un monde qui a perdu ses valeurs et ses repères. Seule la musique les relie peut-être, comme un ténu trait d’union, à l’image de la fanfare dans laquelle tous ont joué. Mais là aussi les choses sont fragiles : le local de répétition brûle. L’épilogue, en 1967, scelle dans un cimetière  le destin de ces personnages attachants, courageux, lâches, victimes, bourreaux… humains finalement.  Si tous ont voulu et cherché le paradis, qu’ont-ils trouvé ?

Un beau roman pessimiste qui s’adresse à la fois aux adolescent-e-s ayant quelques connaissances de l’histoire de la seconde guerre mondiale  et aux adultes. Mais, au-delà , un roman très contemporain et actuel qui invite à s’interroger sur le libre arbitre, les choix individuels et le poids des idéologies.