Méchant Charles

Méchant Charles
Alex Cousseau, Philippe Henri Turin
Seuil (Seuillissime), 2026

Poémes en flammes

Par Anne-Marie Mercier

Paru en grand format en 2019, cette histoire méritait bien une réédition. Le format poche à couverture souple lui donnera sans doute une plus grande diffusion, au prix d’une perte en dimensions. C’est un épisode d’une série commencée en très grand format avec Charles à l’école des dragons (2010) – voir la critique excellente de Christine Moulin sur lietje. Dans le tome troisième on le voyait tomber amoureux d’une princesse (2015).
Charles est donc un dragon (les enfants adorent, bien sûr !) ; son amie la princesse Cornélia (non, pas Camilla, ha !) est une dragonne. Tout va bien jusqu’ici. Mais Charles est tout petit et elle, immense. Il est poète. Il porte un chapeau melon (normal, on est en 1833). Il a des allergies terribles au pollen.
Toute cette histoire est magnifiquement illustrée dans des couleurs éclatantes. Charles est d’un très beau jaune, sa dragonne en rose et noir fait une élégante cocotte, les fleurs sont écarlates, et l’océan bien bleu. Les points de vue et cadrages varient comme au cinéma : du grand et beau spectacle !
Cette aventure les montre atterrissant sur une île fleurie, d’où arrive le drame : Charles éternue, ils se disputent, Cornélia s’en va, Charles est menacé par une tribu sauvage, s’en pend à plus petit que lui… enfin les catastrophes s’enchainent jusqu’au happy end qui montre les deux dragons réconciliés, fuyant une bataille bien humaine qui se déroule tout en bas alors qu’eux frôlent les nuages. Les dragons sont pacifiques (quand ils ne souffrent pas d’allergie), les hommes non. Ils sont aussi poètes et l’aventure est ponctuée de belles créations de Charles, tantôt amoureuses, tantôt vengeresses, à la manière du Cyrano d’Edmond Rostand (mais en moins bien, ses vers étant souvent du genre mirliton). Charles conclut, voyant les hommes de deux continents s’entretuer : « Regardez-les
Oh qu’ils sont laids
A brandir leur fusil
Comme un second zizi »
Le fait que l’un des camps soit celui des anglais colonisateurs et l’autre celui d’une tribu native n’est pas évoqué : Charles pratique un pacifisme radical.

Je n’aurai plus peur

Je n’aurai plus peur
Jean-François Sénéchal, Simone Rea
La partie, 2026

Dire la violence

Par Michel Driol

C’est le soir. Un petit lapin discute avec sa maman. Ils ont dû quitter un pays en guerre, et sont réfugiés. Mais ce soir le petit lapin n’arrive pas dire ce qui s’est passé à l’école aujourd’hui. Dans le dialogue, il s’interroge. Est-il courageux ? Vont-ils devoir partir ailleurs ? Mais, sil ne parvient toujours pas à raconter ce qui s’est passé à l’école, il a pris la décision d’en parler le lendemain à la directrice de l’école.

Comment parler de la violence aux enfants ? Ici, il est question à la fois de violence subie, celle de la guerre, de l’exil, d’avoir vu mourir ses proches, et de violence scolaire, celle dont on a été le témoin. Les deux font peur au héros de l’histoire, qui s’interroge sur son courage, sur ses émotions, sur sa peur. Face à lui, une mère qu’on sent calme, posée, à l’écoute. Car tout le texte est constitué de ce dialogue entre la mère et l’enfant. Une forme très épurée, sans didascalie, marquée simplement par deux couleurs pour différencier les deux personnages. Une forme qui permet de percevoir la relation des deux personnages, dans ce dialogue autour des questions fondamentales de leur vie, de leur sécurité, de leur estime de soi, mais aussi de la peur, omniprésente dans les questions de l’enfant. Qui a peur et de quoi ? Les soldats ? Sa mère ? Et cette dernière, avec bienveillance, pose des mots sur la vie, sur les émotions, sur les relations. Elle ne juge pas, elle fait confiance, elle laisse, avec amour, à son fils le temps d’être prêt à raconter.

C’est un moment de bascule que raconte l’album. Moment de bascule pour le petit témoin de violence à l’école, lui qui a été victime de tant de violence dans sa vie. Comment trouver le courage de parler quand on est un petit lapin fragile, dans un monde que les illustrations montrent peuplé d’animaux plus féroces que lui ? Car nous sommes dans un monde d’animaux habillés comme des hommes, des chiens victimes, des renards agressifs, des chiens soldats, des ours amis des lapins. De fait, le texte dialogue avec les images, qui posent le décor et montrent ce que le texte ne dit pas. La violence à l’école, suggérée en quelques planches qui se focalisent plus sur les victimes que sur les actes eux-mêmes, qu’elles laissent dans le hors champs, laissant, à l’instar du texte, toute latitude au lecteur de combler les vides.

L’album est un bel appel à la résistance contre toutes les violences, un appel à avoir le courage de dire sa peur face à un monde de plus en plus sauvage, à avoir le courage de parler. Voilà, en tous cas, un album courageux  pour s’emparer, avec tact, avec la distance nécessaire, avec toute la douceur que lui confère son texte et ses illustrations,  d’un sujet grave qui peut être traumatisant pour nombre d’enfants.

Moi, Lubochka

Moi, Lubochka
Gilles Baum – Amadine Piu
Editions des éléphants 2026

Guerre et paix

Par Michel Driol

C’est un gros ours qui mène son existence d’ours paisible jusqu’au jour où des avions de guerre mettent le feu à la forêt et l’obligent à fuir. Blessé, il est soigné par un soldat solitaire, Sergiy, qui lui donne un nom, le nourrit, lui fait entendre de la musique… Peu à peu, les deux s’apprivoisent. Lorsqu’un camion vient rechercher le soldat, l’ours enfile ses habits et part au front à sa place.

La taïga, la neige, les noms des personnages, l’instrument de musique joué par Sergiy, tout évoque le conflit actuel entre la Russie et l’Ukraine, mais le récit a une valeur bien plus universelle. Il est question des ravages causés par la guerre sur la nature, sur les animaux, sur les hommes. Peur des bombardements, exode, blessure, l’ours ressent dans sa chair ces traumatismes, ce monde inconnu dans lequel il est précipité. De cela, l’album rend compte avec beaucoup de délicatesse, montrant cet ours s’humaniser peu à peu aux côtés du soldat. Finie l’insouciante primitive de celui qui vit simplement au gré de ses besoins, de ses envies, il apprend. Et le premier apprentissage est celui du langage. Le texte souligne sans cesse cette caractéristique humaine, dans une belle formule poétique : Il est propre aux hommes, l’art de nommer les choses. Face à cela, l’ours comprend, mais ne peut que grogner tout en étant, paradoxalement, le narrateur de ce récit. Face à la violence de la guerre, la musique, la parole, le jeu d’échecs sont des formes de résistance, installant une oasis de paix et de fraternité entre deux êtres bien différents, humain et animal, deux êtres aussi taiseux et discrets l’un que l’autre qui ont en partage autre chose que le langage.

Au delà de la guerre, de la paix, du sacrifice et de la fraternité qui forment la trame de ce récit plein de pudeur, c’est la question du langage qui est au cœur de l’album. Nommer les choses, voilà le propre de l’homme. Mais à quoi bon nommer les choses si c’est pour les détruire ? A quoi bon les nommer, si c’est pour ne pas s’entendre avec le voisin qui parle une autre langue ? Peut-être simplement pour le plaisir poétique des mots, telle cette étoile, Cassiopée, dont le nom seul fait rêver Lubochka. Des mots qui forment un écran entre les humains et le monde, pense l’ours, qui trouve que les hommes compensent leur perte de flair et d’union avec la nature par le langage. On songe, bien sûr, à la phrase finale du nom de la rose… La rose d’hier n’existe que par son nom, et nous ne tenons que des mots nus. De l’amitié entre Lubochka et Sergiy ne subsiste qu’un récit inachevé, raconté par un ours, qui laisse à deviner le destin de chacun des deux protagonistes.

Les illustrations d’Amadine Piu jouent sur les contrastes et les oppositions. Opposition entre la vie libre de l’ours dans une nature prolifique, verdoyante et le feu des explosions et de la forêt qui brule, opposition entre le frêle soldat et l’énorme ours aux grimaces touchantes dans leur essai d’imiter l’homme. Des illustrations pourtant tout en douceur, dans des camaïeux de tons pastel le plus souvent, se terminant sur ce camion militaire qui emporte l’ours dans la nuit noire avant de donner l’espoir d’un printemps de paix revenue. Parole d’ours !

Un album touchant, labellisé par Amnesty International, qui aborde avec subtilité les questions de la peur et de la solidarité, de la paix et de la guerre, de l’identité et de l’altérité, du langage et du silence, mais aussi de l’honneur et du dévouement. De quoi la guerre est-elle le nom ?

Les Ours sont là !

Les Ours sont là !
Soo Kyung Cho

Traduit du coréen par Lim Yeong-hee
Kilowatt, 2025

Des ours pas si mal léchés

Par Lidia Filippini

Ce très bel album de la Coréenne Soo Kyung Cho aborde avec justesse les questions liées à l’immigration. Dans une ville paisible, arrivent un jour des ours. Vêtus de leur seule fourrure, certains sortent de la forêt sur deux pattes, comme pour imiter les hommes. Ces derniers, inquiets, commencent par les regarder avec méfiance. Mais les plantigrades sont bien décidés à s’intégrer. On les voit peu à peu s’anthropomorphiser, jusqu’à les retrouver dans une salle de classe, portant des vêtements et travaillant paisiblement avec les enfants humains. Les ours sont partout dans la ville, à la boulangerie, dans le bus, au restaurant. Ils font leurs courses, travaillent, évoluent en parfaite harmonie avec les humains.

Un jour pourtant, sans raison précise, tout dérape. Les hommes et les femmes ont l’impression que les ours « leur volent quelque chose ». Les voilà chassés, réexpédiés vers la forêt. Mais les animaux, habitués à la ville, ne savent plus comment survivre dans les bois. Ils n’ont qu’une solution : se révolter pour tenter de regagner leur place.
On voit bien ici que l’intégration est un processus fragile. Les ours ont fait l’effort de modifier leur mode de vie pour se calquer sur celui des hommes. Ceux-ci, de leur côté, ont accepté, au fil du temps, de leur donner une place dans leur ville. Pourtant, il suffit d’un rien – peut-être ici le manque de miel dû aux achats compulsifs des ours – pour que la haine renaisse. Les ours sont alors tenus responsables de tous les maux de la société. L’autrice note avec délicatesse que, dans le conflit qui s’ensuit « tous, humains comme animaux sont devenus des monstres ». Elle ne prend pas ouvertement parti – donnant à voir les craintes des humains et la férocité des ours lorsqu’ils se sentent attaqués, mais les enfants lecteurs, eux, pencheront certainement pour les ours, injustement rejetés, malgré leur volonté de s’intégrer.
Les illustrations, foisonnantes de détails, s’articulent autour de tons mats et doux. Le fossé qui se creusent entre les hommes et les ours se matérialise sur la page par une réelle séparation : alors qu’au début de l’album, humains et bêtes se partagent l’illustration, lorsque le conflit éclate, les hommes n’apparaissent plus que sur les pages de gauche, tandis que les ours se concentrent sur les pages de droite. Il faut attendre la fin pour entr’apercevoir une lueur d’espoir dans une page partagée avec tout de même ce constat amer : « Fallait-il en arriver là pour que tous puissent vivre ensemble ? »
Cette fin invite à repenser les mécanismes d’intégration mais aussi à s’interroger sur ce qui fait de nous des humains. Car qui sont les plus humains ? Les ours, qui cherchent à vivre heureux dans la ville en adoptant les comportements des premiers habitants, ou les hommes qui les rejettent ? L’attitude des hommes, paradoxalement, fait d’eux des bêtes, alors-même qu’ils souhaiteraient renvoyer les ours à la vie sauvage estimant qu’ils ne méritent pas une vie humaine…Un album soigné, délicat et riche, en un mot, utile, à une époque où les flux migratoires et l’accueil des migrants sont des sujets d’actualité centraux dans une grande partie du monde.

 

 

Les Oiseaux de Barbara

Les Oiseaux de Barbara
Ludovic Lecomte – Andrea Espier
La cabane bleue 2025

Rappelle-toi, Barbara…

Par Michel Driol

Barbara, dont le mari marin-soldat est parti au loin, s’assied tous les jours face à la mer et attend. Un jour elle achète un serin, qui lui redonne la joie de vivre. Mais, au matin, l’oiseau seul ne chante plus. Barbara comprend qu’il est enfermé, et elle ouvre la porte de la cage. Dès lors, chaque jour, Barbara achète un oiseau et le libère. Elle a retrouvé le sourire.

Un album dans lequel les plus âgés reconnaitront comme un hommage à Prévert. Il pleut sans cesse sur Barbara dans l’illustration, comme il pleuvait sans cesse sur Brest... Et quant à l’ouverture de la cage, elle résonne comme un écho au poème bien connu, dans lequel il faut effacer tous les barreaux de la cage. Même sens de la liberté, même façon de dire quelle connerie la guerre, avec d’autres mots, avec une autre histoire. Les vers libres du texte, libres de rimer ou pas, sont aussi comme un hommage à Prévert, avec quelques jeux de mots, comme ces larmes qui pleuvent, mais surtout dans leur façon de s’intéresser à Barbara, une de ces petites gens meurtries par la vie que l’on regarde passer. Que l’on regarde passer dans le texte – on, les autres habitants – , alors que l’auteur s’intéresse à elle, à son histoire, à sa vie, et à sa façon de lui redonner du sens en rendant leur liberté aux oiseaux, en comprenant le lien entre son propre enfermement dans ses souvenirs et celui des oiseaux dans leur cage.  C’est un album qui montre une double libération, elle des oiseaux, celle de Barbara avec beaucoup de tendresse pour le personnage, et de poésie à la fois dans la fiction racontée, dans le texte, et dans les illustrations. Celles-ci passent des couleurs froides de la tristesse aux couleurs chaudes de la vie retrouvée, de la pluie qui envahit tout au soleil éclatant, montrant ainsi le parcours effectué par Barbara, sa façon de se donner un but dans la vie.

Un album qui raconte une histoire toute simple, avec beaucoup de douceur et d’humanité envers son personnage,  et qui évoque la solitude et la mélancolie, montre le pouvoir des oiseaux et donne, symboliquement, leur liberté ou leur libération en exemple. Nul ne peut vivre en cage, qu’elle soit réelle ou psychologique.

Les Ours sont là !

Les Ours sont là !
Soo Kyung Cho

Traduit (coréen) par Lim Yeong-hee
Kilowatt, 2025

Des ours pas si mal léchés 

Par Lidia Filippini

Ce très bel album de la Coréenne Soo Kyung Cho aborde avec justesse les questions liées à l’immigration. Dans une ville paisible, arrivent un jour des ours. Vêtus de leur seule fourrure, certains sortent de la forêt sur deux pattes, comme pour imiter les hommes. Ces derniers, inquiets, commencent par les regarder avec méfiance. Mais les plantigrades sont bien décidés à s’intégrer. On les voit peu à peu s’anthropomorphiser, jusqu’à les retrouver dans une salle de classe, portant des vêtements et travaillant paisiblement avec les enfants humains. Les ours sont partout dans la ville, à la boulangerie, dans le bus, au restaurant. Ils font leurs courses, travaillent, évoluent en parfaite harmonie avec les humains.

Un jour pourtant, sans raison précise, tout dérape. Les hommes et les femmes ont l’impression que les ours « leur volent quelque chose ». Les voilà chassés, réexpédiés vers la forêt. Mais les animaux, habitués à la ville, ne savent plus comment survivre dans les bois. Ils n’ont qu’une solution : se révolter pour tenter de regagner leur place.

On voit bien ici que l’intégration est un processus fragile. Les ours ont fait l’effort de modifier leur mode de vie pour se calquer sur celui des hommes. Ceux-ci, de leur côté, ont accepté, au fil du temps, de leur donner une place dans leur ville. Pourtant, il suffit d’un rien – peut-être ici le manque de miel dû aux achats compulsifs des ours – pour que la haine renaisse. Les ours sont alors tenus responsables de tous les maux de la société. L’autrice note avec délicatesse que, dans le conflit qui s’ensuit « tous, humains comme animaux sont devenus des monstres ». Elle ne prend pas ouvertement parti – donnant à voir les craintes des humains et la férocité des ours lorsqu’ils se sentent attaqués, mais les enfants lecteurs, eux, pencheront certainement pour les ours, injustement rejetés, malgré leur volonté de s’intégrer.

Les illustrations, foisonnantes de détails, s’articulent autour de tons mats et doux. Le fossé qui se creusent entre les hommes et les ours se matérialise sur la page par une réelle séparation : alors qu’au début de l’album, humains et bêtes se partagent l’illustration, lorsque le conflit éclate, les hommes n’apparaissent plus que sur les pages de gauche, tandis que les ours se concentrent sur les pages de droite. Il faut attendre la fin pour entr’apercevoir une lueur d’espoir dans une page partagée avec tout de même ce constat amer : « Fallait-il en arriver là pour que tous puissent vivre ensemble ? »

Cette fin invite à repenser les mécanismes d’intégration mais aussi à s’interroger sur ce qui fait de nous des humains. Car qui sont les plus humains ? Les ours, qui cherchent à vivre heureux dans la ville en adoptant les comportements des premiers habitants, ou les hommes qui les rejettent ? L’attitude des hommes, paradoxalement, fait d’eux des bêtes, alors-même qu’ils souhaiteraient renvoyer les ours à la vie sauvage estimant qu’ils ne méritent pas une vie humaine…

Un album soigné, délicat et riche, en un mot, utile, à une époque où les flux migratoires et l’accueil des migrants sont des sujets d’actualité centraux dans une grande partie du monde.

Le Secret de Golden Island

Le Secret de Golden Island
Natasha Farrant
Gallimard jeunesse, 2025

Les possibilités d’une île

Par Anne-Marie Mercier

Sur cette île interdite au public, sans trésor malgré son nom, se dévoileront plusieurs secrets : celui de Céleste, qui se sent coupable de n’avoir pas pu aider son grand-père qui lui avait fait découvrir cette île, celui de Iakov et des cauchemars nés des bombardements qu’il a subis en Ukraine. Lui aussi porte une culpabilité bien lourde qu’il ne pourra révéler qu’à un moment de crise, tard dans le récit. Enfin, d’autres personnages qui concourent avec eux pour gagner l’île comme cela était proposé dans une annonce cachent eux aussi un passé parfois trouble.
Le roman, très riche en événements et en émotions fortes, met en scène la naissance d’une belle amitié, celle qui unit Iakov et Céleste autour de ce projet fou. Elle les rend complices de gros mensonges pour se libérer de la surveillance des adultes et leur fait affronter de multiples dangers, maritimes, terrestres et souterrains, se sauvant mutuellement la vie à tour de rôle.
Le secret c’est aussi celui de cette île enchanteresse qui semble appeler Iakov par une musique que lui seul entend. La géographie de l’île, illustrée par une carte, se révèle peu à peu dans le texte, depuis la description faite par le grand-père de Céleste qui y a abordé clandestinement quand il était jeune, jusqu’aux indices cachés dans une vieille chanson de marins, en passant par les explorations qu’ils mènent, de jour, puis de nuit et sous la menace d’un individu armé et dangereux.
Le pari proposé par les propriétaires de l’île, proche d’une chasse au trésor avec des indices et des passages secrets se transforme en course inquiétante plus proche des Chasses du comte Zarov que d’un jeu enfantin. Mais tout finit bien et les deux enfants apprennent à surmonter leurs silences et leurs peurs, à dénouer leurs blocages et à découvrir quoi faire d’une île : bien autre chose que ce qu’en font les héros du Club des cinq. Ici, l’île rayonne vers l’extérieur.

Coup de foudre

Coup de foudre
Jean Baptiste Drouot
Les Fourmis rouges 2025

Faites l’amour, pas la guerre…

Par Michel Driol

Ce sont deux royaumes, celui de l’ouest, celui de l’est, séparés par un fleuve infranchissable. Lorsque leurs souverains respectifs meurent, les deux royaumes échouent à un roi et à une reine qui veulent faire la guerre au royaume d’en face. Mais comment franchir le fleuve ?  Après avoir envisagé quelques solutions improbables, on décide de construire un pont, pour lequel il faut que les ingénieur et conseiller des deux royaumes collaborent. Lorsque le pont est construit, les deux armées s’y retrouvent, face à face… Mais c’est sans compter sur un coup de foudre bien inattendu, qui mettra à bas les deux monarques, et permettra d’instaurer un royaume unifié autogéré !

Voilà un album qui fait rimer comique et politique, pour le plus grand plaisir des lecteurs. Comique du texte d’abord,  d’un comique pince sans rire, qui associe les évidences et le bon sens en les opposant à la folie des deux souverains, associe un vocabulaire bien technique et relevé (destriers, griffons, vociférer…) à la trivialité des ordres et injures des monarques. Comique des illustrations, qui nous emmènent dans un non temps et un non lieu. Des villages peuplés d’animaux très anthropomorphisés, à tête de cochons, pour ceux de l’ouest, têtes de chiens pour ceux de l’ouest. On se croit au moyen âge, châteaux forts et techniques de construction du pont à l’appui, mais on y mange des hamburgers, des sandwichs, on y promène les bébés en poussettes très contemporaines et l’on y porte de bien belles lunettes ! Comique des situations, qui se répètent, et jouent sur l’exagération (des bons souverains on passe aux pires possibles…). Comique des propos tenus dans les bulles…  Cet album prend l’allure d’un conte pour aborder des questions éminemment politiques. Qui décide de la guerre ? Deux souverains, décrits comme énervés, méchants, qui forcent leur peuple à haïr ceux d’en face, à partir guerroyer alors qu’ils n’en ont aucune envie. Mais les gens du peuple se laissent pourtant entrainer par les propos des monarques. On apprécie le côté anarchiste et libertaire de la fin : une fois les rois disparus, les peuples s’unissent et s’autodéterminent librement pour le bonheur de tous, dans une utopie joyeuse qui fait la part belle au métissage, à la musique, et à la ripaille.

En se situant bien dans la veine d’un Tomi Ungerer, cet album plein de vie et de drôlerie  délivre un message politique dans lequel l’amour triomphe toujours, même là où on ne l’attend pas.

Tractopelles

Tractopelles
Fiona Meynier
Cotcotcot 2025

Pour un imaginaire des engins de chantier

Par Michel Driol

Voilà un album à la fois très beau et très déconcertant. Tout commence par un enfant qui glisse sur la neige d’une bosse créée par une pelle, dans laquelle il va buter. Puis on change d’échelle, et, quelques années plus tard, on évoque les pelles pour creuser les tranchées de la première guerre, ainsi que la création, à la même époque, de la première pelleteuse.  Nouveau saut dans le temps, et les reconstructions d’après les deux guerres, les champs de bataille devenant champs agricoles, et l’apparition des premiers tracteurs, puis celle des premiers tractopelles. Retour à l’enfant, quelques années plus tard, découvrant, en pleine nature, des engins abandonnés, et se demandant à quoi  ils ont bien pu servir.

Evoquons d’abord l’originalité des illustrations, feutres, gouaches, peinture à l’essuie-tout, et couleurs, qui installent dans un univers principalement en noir et blanc, d’abord tâché d’un peu du rouge du sang de l’enfant blessé. Les images peuvent être impressionnantes, comme celle d’une tranchée bien sombre, surmontée de pelles comme autant de croix, et d’arbres dépouillés,  immédiatement suivie de la seule image tout en couleur, montrant des engins de chantier en activité, engins de la taille d’un dé à jouer. Est-on dans le réel ? Est-on dans une salle de jeu ? Puis on va suivre des tracteurs dans différentes nuances de rouge, toujours sur cet arrière-plan en noir et blanc, routes, barbelés, bâtiments agricoles, avant une dernière partie montrant des engins abandonnés verts, dans une nature en noir et blanc déstructurée par la peinture à l’essuie tout.  Dans leur dépouillement symbolique, les illustrations dévoilent bien une vision du monde, du progrès, des technologies et de leur conséquences, parfois absurdes, du temps qui passe, de l’abandon des activités humaines dont subsistent des traces…

Le texte ne se veut pas documentaire, ne se veut pas non plus ancré dans une temporalité bien précise. On saute les époques, les lieux, l’après seconde guerre mondiale est évoqué de façon assez implicite, où il est question de trois zones pour organiser la reconstruction du pays.  Si l’on suit bien l’apparition des machines, la mécanisation des campagnes, il déploie un imaginaire qui confronte cette modernisation avec un éloge de la lenteur, en évoquant un tour d’Europe fait, en tracteur, par Claude (Goubeau). En d’autres termes, le texte laisse ouvertes les interprétations entre un regard positif et négatif sur ces engins. Figures de progrès dans le monde agricole, soulageant le travail manuel pénible, ils sont aussi vestiges d’activités avortées, inachevées, traces d’un passé qui fut, à l’image de ces trous béants et qu’on n’a pas refermé. Quelque part, le texte touche à une poésie , loin d’un Apollinaire qui vantait les progrès dans la mécanisation, l’industrie,, mais développant toute une poétique des engins mécaniques, loin des usines, en pleine nature.

Un bel ouvrage, en particulier parce qu’il n’entre pas dans les catégories prédéfinies. Ce n’est pas un documentaire, quoi que…, ce n’est pas un récit, quoi que…, ce n’est pas un ouvrage historique, quoi que… Sa signification elle-même a du mal à se laisser saisir. Ce n’est pas une ode au progrès tout en montrant l’ingéniosité nécessaire… Il invite à coup sûr à réfléchir à l’utilisation de ces engins, aux dégâts qu’ils peuvent faire dans la nature, et donc à s’interroger sur le sens des activités humaines.  Cet ouvrage, qui ne se laisse pas saisir d’emblée, qui requiert activité du lecteur, questionnement, recherches, à la façon d’un livre d’artiste, laisse entrevoir une poétique des engins agricoles, de travaux publics tout à fait inattendue et bien originale.

Maudite guerre

Maudite guerre
Sylvie Arnoux – Anouk Alliot
Editions du pourquoi pas ?? 2025

Un homme, une femme pendant la 1ère guerre mondiale

Par Michel Driol

Louison et Léon sont un couple d’instituteurs dans un village du Causse. Maudite Guerre donne à lire leurs lettres, échangées entre le 20 janvier 1917 et le 1er septembre 1917. Un épilogue relate le retour de Léon au pays, en janvier 1919. En contrepoint, et en relation avec les thèmes abordés par les lettres, l’ouvrage donne à lire des extraits des textes de Marcelle Capy, journaliste, socialiste, féministe, écrits durant cette période.

Ouvrage hybride, Maudite guerre tient de la fiction et du documentaire. La fiction est clairement annoncée dès la préface, l’autrice expliquant que ces lettres, ainsi écrites, n’auraient pas franchi le couperet de la censure. Fiction aussi dans la construction des deux héros, elle révoltée, exaltée, admiratrice de Marcelle Capy, amoureuse. Lui ouvert au progrès, aux idées nouvelles quant à l’égalité homme/femme, à une société plus juste. On est dans le Tarn, et l’ombre de Jaurès plane sur les personnages, dont certains vont travailler à Carmaux. Le documentaire, ce sont les faits relatés, précis, relatifs aux conditions de travail des femmes durant la guerre, aux conditions de vie dans les tranchées, ou à l’arrière, tels qu’ils sont relatés par la journaliste Marcelle Capy, tels qu’ils sont éclairés par les lettres des deux protagonistes. L’ensemble forme ainsi un récit à trois voix accordées sur l’essentiel.

L’essentiel, c’est le discours cohérent construit autour de quelques thèmes forts et dont l’actualité n’est plus à démontrer. D’abord la question de la guerre, du pacifisme, du nationalisme. Il n’y a pas de différence de nature entre les Français et les Allemands, ils sont hommes et femmes, des semblables qui souffrent autant. Sont alors critiquées et condamnées toutes les manifestations de chauvinisme, de nationalisme, de haine des Boches. Ensuite la question du travail des femmes, contraintes par l’absence des hommes, mobilisés, des animaux, réquisitionnés, à se faire bêtes de somme à la campagne, ou ouvrières dans les usines. Le récit évoque les grèves de femmes, qui réclament un salaire égal à celui des hommes, et l’usure des corps qui veulent des conditions de travail dignes. Enfin c’est la question de l’éducation, des valeurs d’émancipation que l’école peut transmettre, en particulier aux filles, des valeurs guerrières aussi que propagent les jouets. Trois questions fondamentales qui, depuis plus d’un siècle, se posent, et n’ont toujours pas trouvé de réponse satisfaisante. Face à ces volontés progressistes, le récit se fait l’écho de la soumission de celles et ceux qui subissent la propagande, l’idéologie dominante, imposées par les élites, loin du réel. Toute ressemblance avec une époque plus contemporaine ne serait pas fortuite…

L’un des intérêts de l’ouvrage est de faire (re)découvrir la figure de Marcelle Capy, à travers les riches annexes, dont sa biographie. Militante, féministe, pacifiste, amie de Séverine (autre journaliste du début du XXème siècle plus connue qu’elle), elle a pratiqué, tout comme Albert Londres, un journalisme d’investigation et d’immersion. Amie de Romain Rolland, elle a été directrice de la Ligue des Droits de l’Homme.

Un roman par lettres sincère, émouvant, qui sait mettre l’accent sur la place des femmes durant la 1ère guerre mondiale, sur les relations hommes / femmes, et poser, sans didactisme, des questions sociétales toujours actuelles.