Ma vie pleine d’écailles

Ma vie pleine d’écailles
Sabine Revillet
Editions théâtrales jeunesse 2026

En quête de son origine…

Par Michel Driol

A six ans, Chloé vit avec sa mère. Cette dernière ne répond pas à ses questions, ne finit jamais ses phrases, ni les histoires qu’elle raconte. Chloé souffre de ne pas connaitre son père, et fait tout à moitié, dans sa façon de s’habiller, de faire le ménage… Quand la maitresse demande de dessiner son arbre généalogique, elle s’y prend à plusieurs fois : arbre tordu, arbre à une seule branche… Et quand ses camarades de classe lui demandent une photo de son père, elle découpe dans un magazine une tête d’homme qu’elle colle sur un corps de poisson. Son père est un homme poisson… mais l’homme ne descend-il pas des poissons ?

Comment reconstituer son récit familial quand on ne le connait pas, et qu’il n’y a personne pour le raconter ? Comment trouver sa place dans le monde quand on a du mal à trouver sa place au sein de sa famille ? Qu’hérite-t-on de ses parents? Comment l’imagination, la fiction peuvent tenir lieu de réel, et entrainer dans un autre monde, constituer un autre récit ? Chloé, qui n’a pas les réponses à ses questions, se sent incomplète, ce qui est magnifiquement mis en scène et montré par les habitudes de la fillette. La pièce parle des non dits, du secret familial avec à la fois beaucoup d’humour – de distanciation – Chloé étant à la fois protagoniste et narratrice de l’histoire – mais aussi de délicatesse et de sensibilité. Chloé souffre, mais sa maman aussi. Elle en vient à se confier à sa fille. Elle ne raconte que le début des histoires, qui sont toujours pleins d’espoir et de beauté. Ensuite, cela se complique, se dégrade. On devine alors qu’elle parle de sa relation avec le père de Chloé. Entre implicite et explicite, la pièce évoque la difficulté à être soi-même. Outre la mère, trois protagonistes se distinguent, avec des fonctions bien identifiées : la baby-sittter, gothique, et son camarade Aboudramane, qui apportent, chacun à leur façon, de l’aide à Chloé, et Tristan, un opposant, adversaire, dont on découvre par la suite qu’il est un enfant adopté.

Une pièce de théâtre qui enchaine les situations avec poésie, qui fait alterner vie familiale et vie scolaire, qui questionne autant sur les liens familiaux que sur les fonctions du récit, avec humour. Vive les arbres généa-très-logiques !

Mon papa qui ne sait pas dire je t’aime

Mon papa qui ne sait pas dire je t’aime
Vincent Guigne – Luciano Lozano (illustrations)
Saltimbanque 2023

Parlez-moi d’amour…

Par Michel Driol

Lorsque Simon, le narrateur, passe la journée de dimanche chez son copain Marius, il est étonné d’entendre le père de ce dernier leur souhaiter bonne nuit en lui disant « Je t’aime ». Chaque jour de la semaine, Simon tente de se comporter du mieux possible pour entendre ce « je t’aime » dans la bouche de son père. En vain. Au point de faire des bêtises le jeudi. En vain. De lambiner sur le chemin du retour de l’école le vendredi. Toujours en vain. Et le samedi, quand c’est au tour de Marius de venir à la maison, que le père joue avec eux et fait des crêpes, Marius conclut en disant à Simon quelle chance il a d’avoir un papa qui l’aime comme ça…

L’expression des sentiments passe-t-elle forcément par le langage ou bien y a-t-il d’autres façons de les montrer ? A l’attente, non verbalisée, de Simon, le père répond par une gamme d’attitudes variées, qui vont du contentement, du sourire, des bras tendus, des caresses à la lecture d’un livre le soir, à la préparation d’un parcours de cross ou à la confection de crêpes acrobatiques. Les preuves d’amour sont parfois silencieuses, voilà ce que montre cet album qui repose sur une relation particulière entre un père et son fils. Où est la mère ? Il n’en est jamais fait mention, ni dans le texte, ni dans l’illustration. L’album oppose deux types de familles : celle de Marius, où l’on dit je t’aime, mais où on laisse les enfants jouer seuls dans le désordre de la chambre d’enfants. Celle de Simon, où tout est rangé, cadré, et où le père est bien présent, attentif, soucieux du bienêtre de son fils. On apprécie que les auteurs déplacent quelque peu les problématiques usuellement abordées par l’édition jeunesse en s’inscrivant dans le cadre une famille monoparentale sereine avec un père et son fils, en évoquant la question des sentiments avec des personnages masculins et non féminins. Le personnage de Simon, toujours représenté avec son nounours doudou, est touchant dans sa détresse par ses mots, ses comparaisons, ses décisions qui le montrent prêt à tout pour entendre cette formule magique… Prêt à tout, sauf à une chose, dire de lui-même qu’il aime… Car nous ne parlons qu’avec les mots que nous avons reçus. Cette histoire, pleine de tendresse, est illustrée de façon douce et expressive. Des couleurs sans agressivité, des détails précis à chaque page, ou signalant les éléments importants du texte, et la représentation d’un enfant passant par toute une gamme de sentiments et d’un père toujours souriant.

On parle beaucoup aujourd’hui de compétences psychosociales. L’une d’elles est sans doute de pouvoir décoder les sentiments au travers des actes et des attitudes, autant qu’à mettre des mots sur les premiers. Voilà un album qui contribue, avec bonheur, à développer ces compétences, à inviter chaque lecteur à réfléchir aux actes, les siens comme ceux des autres, pour en trouver la signification.

Plus drôle que toi

Plus drôle que toi
Rebecca Elliott
Gallimard jeunesse 2021

Stand-up obsession

Par Michel Driol

Haylah est un en surpoids… d’où son surnom de Truie, qu’elle accepte, voire revendique. Elle adore faire rire, et rêve de faire du stand-up. Elle vit avec sa mère, infirmière de nuit, et son petit frère. Lorsqu’elle découvre, dans son établissement scolaire, que Leo, un jeune homme séduisant, doit participer à une compétition de stand-up à Londres, elle se débrouille pour lui faire passer des idées. Haylah tombe amoureux de Leo, les deux ados se voient pour lui écrire son nouveau spectacle. Mais Leo est-il amoureux d’elle ou profite-t-il d’elle ? Et Haylah osera-t-elle monter sur scène à son tour ?

Ce roman aborde bien les problématiques actuelles de la jeunesse : la question de l’attente sociale, à laquelle en particulier les filles doivent se soumettre : peut-on être trop grosse ? Trop intelligente ? Et si on est trop belle, n’est-on qu’une bimbo ? Cette question du regard des autres qui empêche d’être soi-même traverse et déchire le trio d’amies constitué de l’héroïne et de ses deux plus proches copines. C’est aussi la question du harcèlement scolaire, qui s’en prend aux plus vulnérables, à celles et ceux qui ne sont pas dans la norme (physique, sociale). C’est la question des rapports filles-garçons, de la confiance qu’on peut s’accorder ou de l’exploitation et de la manipulation dont les unes peuvent être victimes. Mais aussi l’arrière-plan d’une famille monoparentale, de la volonté de protéger sa mère, au risque de culpabiliser parce qu’on lui  a fait perdre un nouvel amour, et un nouveau départ. On le voit, ce roman parle de notre monde, d’un univers bien socialement situé dans des familles d’une petite classe moyenne (infirmière, patron de pub) sans complaisance, mais avec bienveillance et humour. Cela vient d’abord du récit, conduit à la première personne par l’héroïne, qui jette sur elle-même  et les autres un regard lucide, cherchant à travers le phénomène du stand-up un ton particulier pour rendre compte de la vie, des relations, un ton à la fois comique et distancié. Cela vient ensuite des situations qui s’enchainent avec rythme et montrent l’héroïne peu à peu faire sa mue, et de Truie devenir Haylah, murissant pour d’assumer sa véritable personnalité sur une scène de stand-up, prenant ainsi sa revanche contre toutes celles et ceux qui l’ont humiliée.

Un roman qui parle avec finesse de la difficulté d’être adolescente aujourd’hui, lorsqu’on ne ressemble pas aux autres. Un hymne à la différence, quelque part ! Une suite est annoncée, que l’on lira avec plaisir.