Bouche cousue

Bouche cousue
Marion Muller Collard
Gallimard (scripto), 2016

Passez l’amour homo à la machine : histoire de deux coming out

Par Anne-Marie Mercier

Déjeuner dominical, la narratrice résume la situation : « Ma nièce ne m’aime pas car sa mère ne m’aime pas et son père me méprise. Mais surtout, ma nièce ne m’aime pas car j’ai une connivence flagrante avec son frère ». La famille est un « musée » « qui contraint chacun à rester éternellement celui qu’il a été un jour ».  L’ambiance est tendue et le déjeuner se termine avec une révélation (la nièce dénonce son frère, Tom) et une gifle, donnée par le grand-père à son petit-fils : il a embrassé un garçon.

La suite du roman, après cette entrée en matière décapante qui fait penser à la situation des Lettres de mon petit frère de Chris Donner (premier roman pour enfants évoquant ouvertement l’homosexualité, et roman épistolaire), est une longue lettre écrite à Tom par la narratrice, sa tante.

Elle a passé son enfance dans le lavomatique tenu par ses parents et dans une atmosphère où l’on lave et « plie » la vie des autres sans vivre la sienne. Son grand plaisir était d’emprunter les vêtements de certains clients, notamment ceux d’un couple d’hommes élégants ; une amitié se noue, elle découvre avec eux le rire, la culture et l’insouciance, et au même moment elle participe à un projet scolaire autour de l’opéra de Purcell, Didon et Enée. Elle chante, elle découvre le monde, la musique.

Elle se découvre aussi une passion pour une fille de sa classe. Sa maladresse, sa sincérité et son refus d’écouter les conseils de ses amis – ils savent d’expérience à quoi elle s’expose –, la conduisent à la catastrophe. Sa passion malheureuse est moquée, et l’amène à une scène en tout point similaire à celle que vient de vivre Tom. La honte, la déception et l’échec pèsent lourd face aux moments d’exaltation qui ont précédé, et lui font renoncer jusqu’à ce jour où elle écrit, semble-t-il,à tout espoir de bonheur.

L’histoire tragique d’Amandana, marquée à jamais par le drame de ses seize ans, est accompagnée par l’opéra de Purcell et le « lamento de Didon » (« Remenber me ») qui clôture le récit :

« Souviens-toi de moi. Souviens-toi de moi
Mais oublie mon destin ».

Son destin est pourtant celui qu’elle confie à Tom, et est celui de beaucoup d’autres : elle le raconte avec pudeur et avec émotion pour sortir de l’oubli et libérer la parole de ceux qui ont été contraints comme elle à rester « bouche cousue ».

Ce beau roman porte leur voix. On retrouve ici la veine qui a fait le succès de la collection « scripto » : un beau texte au service d’un sujet fort.

 

 

 

Catalogue des mamies et des papys

Catalogue des mamies et des papys
Lionel Koechlin
Gallimard jeunesse, 2017.

A chacun son papy et sa mamie

Par Hélène Dérouillac

  Chaque double page de cet album brosse des situations mettant en scène grands-parents et petits-enfants. C’est souvent tendre, parfois clonwnesque ou décoiffant. « Grand-papa farine » / « Mamie nourricière », « Mémé marmotte » / « Pépé fausse note »,  « Pépé la main verte/ Mémé langue verte »… les illustrations évoquant la naïveté de dessins d’enfants s’assemblent par paire selon un principe thématique, des associations sonores, ou encore des expressions imagées.

Cette variété est ce qui fait la richesse de l’album. Diversité des appellations (les traditionnels mémé, pépé, grand-mère, etc. voisinent avec des « bon papa » et « bonne maman »  semblant tout droit sortis des romans de la comtesse de Ségur), mais aussi des situations évoquées. Si l’album représente bien sûr des grands-­parents jouant avec les enfants, leur apprenant à jardiner ou à faire du bricolage, les accompagnant avec affection dans la découverte de la vie,  il dépasse avec humour ces situations un peu stéréotypées. Sensible aux mutations sociales de ces dernières décennies, l’auteur met notamment en scène des portraits de femmes intéressants : des grands-mères motardes ou un peu « geek », des femmes encore très actives et ouvertes sur le monde. Intéressant aussi le choix de la première page : un grand-papa farine qui investit avec enthousiasme la cuisine, espace traditionnellement féminin.

Avec tendresse et humour, cet album permet donc de bousculer les stéréotypes de genre. Petit regret cependant : les grands-parents représentés sont tous de type caucasien. Dommage aussi qu’il n’y ait pas à la fin une double page vide (ou deux) pour inviter les enfants à dessiner leur(s) mamie(s) et leur(s) papy(s). Une façon de suggérer que ce type d’inventaire n’est jamais achevé, et qu’il prend une saveur particulière selon chaque famille.

 

Mais que font les parents la nuit ?

Mais que font les parents la nuit ?
Thierry Lenain et Barroux
Little Urban 2017

Une question existentielle

Par Michel Driol

Sofia interroge ses parents et leur demande ce qu’ils font, la nuit, pendant qu’elle dort. Ils lui retournent la question : que crois-tu que nous faisons ? Et voilà l’imagination de Sofia qui se met en route, et elle propose une foule d’actions ou d’attitudes inattendues : regarder des dessins animés toute la nuit, manger des bonbons, s’occuper d’autres enfants… Et, comme Sofia ne manque pas d’imagination, ses propositions sont plus loufoques les unes que les autres, avant qu’elle ne découvre ses parents profondément endormis et qu’elle n’aille les rejoindre, avec son doudou.

Longtemps je me suis couché de bonne heure… On connait ce début proustien de la Recherche, qui correspond aussi à la situation de l’enfant qu’on envoie au lit tandis que la vie continue, une vie dont il est exclu et qui devient le lieu de tous les rêves, de toutes les inquiétudes. Ce thème de la nuit traverse la littérature de jeunesse, comme un écho à cette angoissante question : que se passe-t-il pendant que je dors ? Thierry Lenain la traite avec humour et tendresse, à travers le dialogue savoureux de Sofia et de ses parents. Chacune des propositions de Sofia renvoie à ses propres rêves, à ses désirs, ou à ses craintes qu’elle exprime de façon indirecte : désirs d’une vie de cocagne, sans contraintes, peur des monstres, peur aussi de ne pas répondre aux désirs de ses parents… Tout cela est juste suggéré, et c’est ce qui fait la force de cet album. Les illustrations de Barroux opposent deux univers : celui, vif et coloré, des propositions de Sofia, et un autre, plus sombre, celui de la réalité nocturne de l’appartement, avec ses découpures de lumière et l’ombre gigantesque de Sofia, qui évoque l’atmosphère lourde des films expressionnistes et traduit cette peur de la nuit qui transforme de façon inquiétante le monde familier.

Un bel album sur la vie de famille et les angoisses d’une petite fille unique.

 

 

Mes vacances à Pétaouchnok

Mes vacances à Pétaouchnok
Olivier Pouteau
Le Rouergue, 2016

Marcello

Par François Quet

Au départ c’est une histoire policière : on est à la recherche d’une femme dont on n’a plus de nouvelles depuis des années. Il y a des rencontres, des interrogatoires, une sorte d’enquête, il y a un voyage Paris-Province et un retour vers le passé.  Mais tout le monde sait bien que, dans les bons romans policiers, l’objet de la quête, ce n’est pas tant le coupable ou le magot caché, que la connaissance de soi. Mes vacances à Pétaouchnok est justement un bon roman policier, c’est-à-dire que le héros, en pleine crise sentimentale et d’adolescence, fait un sacré plongeon qui lui fera découvrir quelques secrets de famille, oublier Léa et rencontrer Ève.

Reprenons. Le jeune héros n’est pas très en forme. Son grand-père est malade, sa copine vient de le plaquer et voilà que Richard, le meilleur ami de son père l’embarque dans une drôle d’aventure : retrouver son premier amour dont il vient de rêver qu’elle lui avait jeté un sort. Un mot de ce Richard : c’est manifestement un double du père mais un double inversé, un double de fantaisie ou de comédie, un être instable et farfelu, amusant parfois, lassant le plus souvent, assez fou en tout cas pour entraîner le jeune garçon dans un petit village de montagne près de l’Italie (« On est partis de Paris sur un coup de tête sans prévenir personne, juste pour retrouver son premier amour. Un truc comme ça pour mon père, c’est de la science-fiction ». p.120). La quête subit ainsi un premier déplacement parodique. Tout cela ne paraît pas très sérieux. Richard est un peu fou, la fille n’existe peut-être pas ou plus, les rencontres sont plutôt comiques.

Mais un jour, Richard disparaît et le père du narrateur apparaît. À ce moment, la quête prend un tour plus mélancolique. Le village est celui de l’enfance fraternelle des deux hommes : « On écoute les bruits de la montagne. Il y a un peu de vent. Autour de nous, les sapins grincent en se balançant » (p. 152). On comprendra peu à peu que ce retour au source est une odyssée réparatrice à des degrés divers pour chacun des personnages engagés dans l’aventure.

L’hommage final à la comédie italienne des années 70 donne une autre couleur à ce roman à la fois léger et doux-amer. En reconnaissant sa dette à la drôlerie parfois un peu triste des films de Dino Risi ou de Luigi Comencini, Olivier Pouteau, par la seule évocation de Marcello Mastroianni, ressuscite un cinéma et un monde disparus. Le jeu excessif de Richard, la silhouette de Cruella, la beauté pure d’Ève, le retour mélancolique des quadragénaires vers leur jeunesse : pas de doute, derrière ces montagnes, il y a l’Italie d’Amarcord.

Le journal d’une déesse

Le journal d’une déesse
Tereza Buogiorno
Flammarion jeunesse 2015

Papa Zeus, Grand-mère Rhea, Maman Hera

Par Michel Driol

journal-deessePeut-être avez-vous de mauvais souvenirs d’adaptations de la mythologie grecque pour la jeunesse : trop sérieuses, trop scolaires, sans grandes qualités littéraire, un peu pesantes… Ce livre alors est pour vous : plein de légèreté, d’humour et de fantaisie, tout en respectant les grands mythes et les personnages – dieux, héros – qui fréquentent l’Olympe.

C’est Hébé – l’éternelle adolescente – qui raconte dans son journal la vie quotidienne sur l’Olympe. Et Dieu sait que c’est un peu compliqué, entre les colères froides de sa mère, les aventures extra-conjugales de son père dont les cheveux lancent des éclairs, une foule de demi frères et sœurs aux particularités étonnantes. Et pourtant Hébé vit une enfance heureuse sur l’Olympe,  dont elle tient la chronique journalière… enfin, journalière, c’est beaucoup dire, car quand on est immortel, que signifie le temps ? Elle nous raconte tout, depuis la naissance de Zeus, le vol du feu par Prométhée,  le déluge, la boite de Pandore et même les causes de la guerre de Troie. Car Teresa Buongiorno réussit le tour de force de tisser presque tous les récits de la mythologie, tout en faisant de l’Olympe un lieu à l’image d’une famille, avec ses brouilles, ses amours, ses jalousies, ses coups de force, le tout vu à hauteur d’une enfant qui se contente d’être celle qui verse à boire aux dieux.

Le lecteur adulte trouve donc un plaisir certain à revisiter ces grands mythes dans une chronique – sorte d’historiographie non officielle de l’Olympe – tandis qu’Hébé fait son éducation sentimentale avec les conseils de sa mère avant de tomber amoureuse d’Héraklès. Le lecteur plus jeune y comprendra sans doute en quoi les dieux grecs et les humains sont à la fois semblables par les travers, le caractère, les passions et différents par les pouvoirs et l’exagération qui les caractérise.

Ajoutons que comme dans les livres sérieux, un index permet de retrouver rapidement les multiples personnages, et qu’un cahier d’exercices permet de se remémorer les différents épisodes, de remettre de l’ordre dans les relations entre les personnages.

Au total, une approche ludique et littéraire des grands récits mythologiques.

Les 4 saisons de la famille Souris

Les 4 saisons de la famille Souris
Kazuo Iwamura
L’école des loisirs, 2013

Famille, nature, saisons

Par Anne-Marie Mercier

Les 4 saisons de la famille SourisLa préface d’Arthur Ubschmid résume bien le charme particulier des albums de Kazuo Iwamura : pages très remplies, dessin minutieux cachant de nombreux détails à découvrir, famille idéale ou tout (ou presque) se fait en commun. On pourrait aussi ajouter où tout se fait avec plaisir et semble-t-il pour le plaisir : confectionner des luges, ramasser des framboises, construire une maison, tout semble un jeu.

Ces quatre saisons sont représentées par quatre albums parus séparément : Une Nouvelle Maison pour la famille Souris, L’Hiver de la famille Souris, Le Pique-nique de la famille Souris, Le Petit Déjeuner de la famille Souris.

Dysfonctionnelle

Dysfonctionnelle
Axl Cendres
Sarbacane (Exprim’), 2015

« Même avec une chose qu’on croit perdue, on peut faire quelque chose de merveilleux »

Par Caroline Scandale

dysfonctionnelle axl cendres sarbacane

Le secteur littéraire pour grands adolescents explose actuellement. Ces œuvres ont un goût de liberté en adéquation avec l’esprit de la jeunesse, insaisissable et peu fidèle. Dysfonctionnelle et la collection Exprim’ incarnent la quintessence de ce secteur aux frontières incertaines.

Ce roman raconte l’histoire de Fidèle, alias Fifi, alias Bouboule, qui grandit dans une famille dysfonctionnelle… Foutraque quoi! Bancale, atypique, défaillante, non conventionnelle… Une jolie smala infiniment aimable. Dans cette famille, Fidèle dénote avec son QI hors norme et sa mémoire photographique exceptionnelle. Cela la propulse d’ailleurs dans un lycée parisien prestigieux où elle rencontre l’amour en la personne de Sarah.

Premier dysfonctionnement, son père enchaîne les allers-retours en prison. Deuxième dysfonctionnement, sa mère alterne les séjours en H. P. et ceux à la maison.

Fidèle grandit auprès de sa grand-mère kabyle, l’adorable Zaza, ses sœurs Dalida, Maryline et Alyson ainsi que ses frères, JR, Grégo et Jésus. Cette fratrie est constituée d’êtres tous plus différents les uns que les autres. Ils vivent à Belleville, au dessus du bar Le bout du monde, tenu par leur père et son frère. Sa vie est calée sur celle du bar et les soirées-match, en compagnie des habitués.

La mère de Fifi, qui a survécu à l’enfer des camps de concentration, vit dans sa chambre, protégée du monde. Elle se cultive avec sa fille brillante, qui lui fait découvrir l’Art grâce à des reproductions de tableaux en cartes postales. Plus tard, elle lui fait même découvrir Nietzsche…

L’histoire n’est pas écrite de façon chronologique. La narration est celle d’une adulte de trente ans qui se souvient mais la chronologie de ses souvenirs est déstructurée jusqu’à ce qu’elle aborde ses années-lycée.

Le contraste entre l’histoire loufoque, les sujets graves et le traitement optimiste est plaisant. Les personnages sont très attachants.

Un basculement dans le récit nous fait passer du rire aux larmes (de crocodile!) dans les cinquante dernières pages… Soudain plusieurs évènements nous rappellent que la vie n’est pas un long fleuve tranquille. La trentaine apporte à Fifi, son lot de peines, de questionnements, de pertes, de doutes. Il est temps de faire le choix le plus important d’une vie. L’amour est un bon guide.

A la dernière page, on retrouve une Fifi apaisée qui déguste, comme dans son enfance, du pain perdu. Elle songe que « même avec une chose qu’on croit perdue, on peut faire quelque chose de merveilleux« . Cette phrase, qui est la devise positive de l’héroïne, clôt joliment le récit. Elle confirme, au lecteur ému, l’évidente beauté de ce roman.

Rien ne presse, majesté

Rien ne presse, majesté

Pascal Prévot (ill. Benoit Audé)

Éditions du Rouergue, 2015

Vitesse de croisière

par François Quet

3109219335On retiendra d’abord, dans ce petit roman, le ton constamment amusant du récit : les noms des personnages, la circulation permanente entre le monde de la chevalerie et l’univers du quotidien. Quelques similitudes un peu forcées suffisent à faire de l’appartement de Brunehaut un royaume, un peu brouillon certes, mais où il fait bon vivre malgré l’agitation et le surpeuplement. A vrai dire, ce sont surtout les filles qui augmentent la densité de la population sur ce petit territoire. Jonas, le narrateur et le petit dernier de la famille, est entouré d’une maman surbookée et de trois grandes sœurs, et si la vie n’est pas toujours rose, cela pourrait être pire.

Une tortue d’appartement ne devrait pas changer grand chose dans ce petit monde. Et pourtant si ! Jonas remarque bientôt que sa lenteur est littéralement contagieuse. Il suffit de s’approcher d’elle pour que l’envie de prendre son temps vous gagne. Il va donc l’utiliser pour mettre un peu de douceur dans ce monde en effervescence.

Le grand mérite de Pascal Prévot est évidemment de se glisser dans la peau de son petit narrateur, si bien qu’il nous est difficile de savoir si la tortue dont « les petits yeux noirs » semblent afficher une complicité souriante avec le héros, est vraiment douée de pouvoirs magiques ou bien si d’autres raisons peuvent expliquer que le tourbillon de la vie soudain s’arrête et laisse la place à une autre façon de profiter du temps. Les subtils ralentissements que la tortue impose au rythme familial font en effet glisser le récit de la semaine au week-end, de la ville à la mer, de l’Europe à l’Amérique et de l’hyperactivité maternelle à la romance amoureuse. Que demander de mieux ?

Le petit monde de Pascal Prévot est aussi harmonieux que celui des contes (dont il ne connaît même pas la menace des ogres ou des mauvaises fées). Cet éloge de la lenteur est aussi une apologie de la bonne humeur. Une bonne humeur partagée par les images pleines de fantaisie de Benoit Audé qui ne se contente pas d’illustrer le roman : l’impertinence de ses variations tire encore un peu plus ce petit livre du côté de la farce joyeuse.

Le Carnet de Théo T.1; Dans ma bulle

Le Carnet de Théo T.1; Dans ma bulle
Éléonore Cannone
Illustré par Sinath
Rageot, 2011

Une héroïne androgyne, Glam Rock et Cosplay!

Par Caroline Scandale

le-carnet-de-theo-1-1Dans ma bulle est le premier tome du Carnet de Théo, une trilogie pour adolescents, dont chaque volume se déroule sur une année scolaire. Écrit à la façon d’un journal intime illustré de dessins manga, il plonge le lecteur dans l’univers original de la jeune Théo, élève de 3°, dans un collège catholique parisien.

Les premières pages du roman laissent penser que Théo est un garçon,  mais très vite on comprend que Théo(dora) est une collégienne androgyne, issue d’un milieu favorisé, qui cultive le style Cosplay et Glam Rock car elle est fan de mangas. Nous partageons son quotidien entre les cours, son meilleur ami, ses parents trop occupés, sa « nounou » à temps plein, sa passion pour le dessin et son amitié naissante avec le sage Takeshi.

Le Carnet de Théo a un supplément d’âme car la narratrice, en utilisant le vocabulaire et des surnoms propres aux mangas, nous transporte au Japon… Ce roman passionne les ados déjà fans de mangas et fait aimer à tous, cet univers qui peut paraître très lointain. L’héroïne y est pour quelque chose, car tout en étant une parfaite ado râleuse et sombre, elle irradie par son intelligence et sa maturité. Théo ne veut pas rester dans une institution privée catholique, donc elle améliore encore considérablement ses résultats, pour être acceptée dans un grand lycée public parisien. Elle montre une image positive des bons élèves. Elle est intéressante car elle n’aime pas les choses traditionnellement associées au genre féminin; Les mangas pour filles (les shojos), les cœurs, être douce et fragile mais pour autant, elle n’est pas un garçon manqué. Elle cultive un look androgyne à souhait et son amitié avec un tatoueur d’origine japonaise d’une cinquante d’années atteste de sa différence et de son ouverture d’esprit. Elle trouve en lui un père spirituel, un guide en qui elle se reconnait car elle se passionne pour la culture japonaise.

Dans ce premier tome, se dessine en filigrane, un drame passé. La mort d’un frère, le deuil impossible à faire pour sa mère, la culpabilité, le froid qui s’installe dans le couple de parents… Théo, elle, se demande pourquoi elle ne se souvient pas. Ce drame, enfui dans son inconscient, n’est pas du tout le thème principal du roman mais on pressent déjà qu’il est la clé de cette trilogie…

Le roman est agrémenté d’une playlist tendance « années 90 », où Placebo côtoie Nirvana et REM. Éléonore Cannone propose des titres de groupes méconnus des ados, mais qui gagnent à l’être. Toujours dans une logique de « faire découvrir un univers » qu’elle semble maîtriser parfaitement, le « petit dico de Théo » sur la littérature manga, à la fin de chaque volume, est une excellente idée!

Ce roman réjouissant mêle des univers totalement opposés, brouille les pistes du genre masculin/féminin, du manga et du roman, mélange les codes du Glam Rock et du Cosplay. Il nous donne à voir une héroïne à l’univers hétéroclite et enthousiasmant malgré les aléas de l’adolescence.

Avec Les petites reines de Clémentine Beauvais, Le carnet de Théo rend parfaitement compte d’un des segments de la production littéraire young adult actuelle, de qualité, positive et jamais niaise.

 

Le pirate et l’acrobate

Le pirate et l’acrobate
Valie Le Gall et Alex Cousseau (Ill. Max de Radiguès)

Éditions du Rouergue, 2015

Doux comme une plume

par François Quet

couv-pirate-ok.inddC’est l’anniversaire de la maman de Noé. Il sait déjà ce qu’il lui offrira : une boite à trésor, comme dans les films de pirate. Et dans cette boite il cachera ce qu’il y a de plus doux : une plume. Seulement voilà… où trouver une plume ?

L’aventure de Noé, c’est cela : trouver une plume avant le retour de sa maman, quitter l’appartement où il passe seul sa journée pendant qu’elle travaille aux conserveries, échapper aux dangers ordinaires qui attendent un enfant rêveur dans la circulation des engins de chantier, croiser une photographe qui ne prend en photos que les détails : « ce que les autres ne voient pas », suivre un chat, pister un goéland…

Au fil de la matinée, la boite se remplit de trésors minuscules (un bout de filet vert, un caillou beau comme une pépite…) et l’enfant-pirate au foulard rouge se laisse guider par le chat acrobate qui semble savoir où se cachent les objets précieux qui combleront sa maman.

Une histoire toute en douceur (sous les cris perçants des goélands) dont on apprécie particulièrement qu’elle mette en scène un enfant ordinaire dont la mère n’est ni écrivain ni journaliste, qu’elle valorise une piraterie aussi commune dans la vraie vie qu’elle est absente dans les romans : celle qui consiste à faire des trésors avec des bouts de ficelle