#Bleue

#Bleue
Florence Hinckel

Syros, 2015

Un bonheur insoutenable

Par Christine Moulin

CVT_Bleue_7309La bande rouge qui entoure le livre pose directement la question clé du roman: « Jusqu’où iriez-vous pour ne plus jamais souffrir? ». #Bleue, en effet, dépeint une société où l’on permet à chacun de ne plus avoir mal grâce à l’opération d' »oblitération », mise en œuvre par la CEDE, la Cellule d’Eradication de la Douleur Emotionnelle, qui laisse sur les poignets de ceux qui en ont bénéficié un point bleu brillant. Tout serait pour le mieux dans le meilleur des mondes (plusieurs allusions sont d’ailleurs faites à Leibniz et Voltaire) si cette possibilité ne devenait une obligation, notamment pour les mineurs, et si, malgré toutes les promesses des partisans de cette intervention, on ne perdait pas, en même temps que la capacité de souffrir, celle d’aimer, de compatir, de vivre, en fait. Pour être pleinement humains, ne nous faut-il pas accepter de garder en nous-mêmes tout ce qui nous rend fragiles? Cela dit, l’auteure a l’habileté et l’honnêteté de ne pas délivrer de messages moralisateurs: elle montre bien qu’elle comprend ceux qui font le choix de cesser de souffrir, quand la souffrance est intolérable mais, parallèlement, elle dresse de magnifiques portraits de personnes debout, notamment, une grand-mère, blessée mais superbe.

Ces interrogations sont portées par une belle histoire d’amour, celle entre Silas, le héros, et Astrid. Chacun parle à son tour, ce qui permet des effets de point de vue bien venus, au service du suspens, entretenu d’un bout à l’autre, et du propos.

Mais tout cela ne serait rien sans la description fort réussie de la société à peine futuriste dans laquelle l’histoire se déroule. C’est ce qui rend le roman haletant et troublant. Presque rien ne manque pour qu’on reconnaisse, à peine soulignées, les tendances inquiétantes de notre monde: c’est la crise, si bien qu’on sacrifie tout à son emploi, les vacances, les rêves, l’esprit critique, mais aussi sa personnalité (avoir été oblitéré est un atout pour être embauché); le bien-être béat dans lequel flottent les oblitérés permet de maintenir une paix sociale factice; il est très mal considéré de ne pas se connecter au Réseau qui enferme les connectés dans une dépendance permanente et malsaine, une fausse convivialité, insidieusement contraignante (d’où l’importance du hashtag dans le titre); les médias jouent leur rôle en noyant les informations dérangeantes dans un flot d’informations inutiles, maintenant ainsi un faux air de démocratie. Même les détails sont soignés: il devient plus intéressant de regarder les pubs que les films car elles sont mieux réalisées!

La fin pourrait paraître un peu trop « rose », « happy end »; peut-être est-ce simplement parce qu’elle survient un peu trop rapidement. Mais elle a le mérite de délivrer un message d’espoir, qui, lui, n’est pas factice, malgré tout,: « il faut rester vigilants pour ne pas basculer […] dans l’inhumanité ».

La page du site de l’auteur consacrée à Bleue.