L’Homme qui plantait des cactus

L’Homme qui plantait des cactus
Rémi Courgeon – Vanessa Hié
Rue du monde 2025

Les nourritures terrestres

Par Michel Driol

Au sommet de la colline, sur une ile paradisiaque, le vieux Bacoco protège son manguier contre le makis – facile – les oiseaux – facile – et les enfants ! Là c’est bien plus difficile. Il entoure donc son arbre d’un labyrinthe de cactus redoutable, sauf pour une petite fille, Asna. En échange des mangues qu’elle lui vole, elle doit lui lire un livre, jusqu’au jour où elle découvre que Bacoco ne sait pas lire…

Belle parabole qui montre que la lecture adoucit les mœurs, ce récit vaut aussi pour la façon dont il reprend le thème récurrent en littérature jeunesse de la petite fille qui parvient à civiliser des méchants. On songe bien sûr à Zéralda, Tiffany (dans les trois brigands) et à bien d’autres. On a donc d’un côté un vieillard égoïste, gourmand, quelque peu avare et monomaniaque, inventif, bref un méchant assez typique. De l’autre une petite fille rusée, perspicace, pleine de malice, et capable de faire un chanter le vieil homme avec le secret qu’elle a découvert. Tout cela se déroule sur un double fond. D’une part le décor d’une ile paradisiaque, dans laquelle prospère le manguier, des oiseaux et des makis. Bacoco y apparait comme une sorte de Robinson, isolé sur sa colline, sans réel contact avec le reste de la population. D’autre part l’apprentissage de la lecture, comme mode d’entrée dans la bienveillance, dans un rapport positif aux autres. Là où n’existait qu’une nature (arbre, cactus, animaux) et des rapports de force à établir arrive petit à petit une culture, symbolisée ici par les livres que l’illustratrice multiplie plus l’histoire avance.

Cette fable prend les allures d’un conte plein d’humour. Conte oral avec les adresses du conteur aux auditeurs, à qui l’on demande d’imaginer le décor au début et à la fin, conte oral avec l’émergence du je final, qui tire la leçon de vie et le souhait d’un monde plus humain, conte oral avec des phrases bien rythmées, faites justement pour le plaisir de la lecture à voix haute. Les illustrations, à base surtout de papiers découpés, sont aussi pleines d’humour, dans la façon de croquer les attitudes, la menace de Bacoco, le plaisir des enfants ou leur douleur lorsqu’ils sont piqués par les cactus.  De ce fait, l’ensemble est très vivant et très coloré. Ajoutons à cela la pointe d’humour graphique dans les mots écrits par le vieil homme, écriture enfantine, pleine d’erreurs d’orthographe.

Savoir lire donne du pouvoir. Le pouvoir de sympathiser avec toute l’humanité, de partager des histoires, des rêves, entre générations.  S’il y a les nourritures pour le corps, les mangues, il y a aussi les nourritures pour l’esprit, les livres. Cet album montre, avec humour et fantaisie, la complémentarité entre les deux. Le paradis, finalement, ce n’est pas difficile de l’atteindre !

Où tu lis, toi ?

Où tu lis, toi ?
Cécile Bergame – illustrations Magali Dulain
Didier Jeunesse 2019

Lieux de lecture…

Par Michel Driol

Voici un album qui se présente comme un inventaire des lieux où un enfant peut lire, lieux improbables, lieux secrets, lieux mystérieux, avant de se terminer par la question qui donne aussi son titre à l’ouvrage.  La mise en page est toujours la même : page de gauche, un groupe nominal précisant le lieu, page de droite, une illustration pleine page montrant l’enfant avec un livre.

Le texte inclut une forte dimension poétique, comme si l’imaginaire propre au livre rejaillissait sur les lieux où l’on lit. Ainsi l’escalier est sans fin, le linge à repasser forme des collines et des vallées, et l’arbre a des bras… Cette poésie des lieux est vue à taille d’enfant : la cabane en bois a oublié de grandir… Métaphores et comparaisons transfigurent l’univers familier, pour lui donner une autre dimension – parfois paradoxale –  à laquelle la lecture permet d’accéder. Cet inventaire poétique, qui unit l’intérieur et l’extérieur, l’ouvert et le fermé, ouvre un vaste champ de possibles où l’on ne retrouve ni la table, ni le bureau de l’écolier, ni le lit de l’enfant…

Les illustrations prolongent le texte dans sa dimension fantastique : ainsi les yeux des personnages photographiés regardent-ils tous l’enfant lecteur, ainsi un vrai lion de mousse occupe-t-il la baignoire à pattes de lion apprivoisé… On pourra aussi parcourir les illustrations à la recherche des livres évoqués : albums, bandes dessinées, classiques de la  jeunesse. Comme un fil rouge, le chien, animal familier, accompagne, à la fois complice et libre, mais non lecteur…

Un album libérateur, qui insiste sur la liberté du lecteur, la diversité des pratiques de lecture, et qui dit à quel point les livres sont indispensables pour changer notre vision du monde.

Les autodafeurs, tome 2 et 3

Les autodafeurs,  Tome 2
Ma sœur est une artiste de guerre, Tome 2
Rouergue 2014,
Nous sommes tous des propagateurs, Tome 3
Martine Carteron
Rouergue 2015,

 Duel à mort pour les livres

Par Maryse Vuillermet

Cette trilogieautodafeurs2  pourrait paraître classique, et ressembler à A comme association de Erick Lhomme ou à Typos de Scagnoli, elle en a les ingrédients :

– une lutte à mort entre deux forces, d’un côté les autodafeurs qui, depuis la nuit des temps, ont voulu détruire les livres. Ils étaient déjà à l’origine de l’incendie de la bibliothèque d’Alexandrie, ils étaient encore là lors des autodafés des nazis à Berlin. En face, la Confrérie, secrète, puissante et organisée, qui a pour mission de sauver les livres.

– Dans la confrérie, une famille, les Mars dont les grands-parents, et le père ont été tués dans le tome 1, la mère, Auguste, le grand frère, un ado, comme tous les ados,  plein de contradictions, de doutes et de pulsions et Césarine, la petite sœur, autiste Asperger, aux réactions étonnantes.

autodafeurs3 – des aventures, des bagarres, des souterrains, des laboratoires secrets…des évasions, du suspens.

Mais elle est originale car :

– elle pose des questions fondamentales : à quoi servent les livres, pourquoi faut-il risquer sa vie pour les sauver ? La petite Césarine, adepte des listes, et d’une logique redoutable, après avoir bien réfléchi, trouve que les livres rendent heureux.  Autre question que se pose Césarine qui a du mal à ressentir les émotions : qu’est-ce que l’amour ?

– cette série est également un mélange détonant qui fait constamment rebondir l’action, une intrigue guerrière,  sur la base d’un complot et d’une lutte à mort, une intrigue politico-philosophique, la survie des livres et de la culture, et une intrigue scientifique. En effet, les autodafeurs ont mis au point une bactérie tueuse de livres, un procédé chimique qui les réduit en cendres, mieux qu’un incendie, la Confrérie doit donc aussi utiliser la science, les nouvelles technologies…

– les variations de point de vue, c’est tantôt Auguste qui s’exprime, son langage ado est drôle, le tandem qu’il forme avec son ami geek Nene est désopilant et tantôt Césarine, ce personnage est une trouvaille, un enchantement, ses réactions sont tellement étonnantes et sûrement vraies, elle a une intelligence supérieure et une logique infaillible, elle sait se battre et a comme livre de chevet l’Art de la guerre,  du maître chinois Sun Tzu…dont elle connait par cœur les préceptes, mais c’est une petite fille, donc, personne ne l’écoute !

Cependant, j’émets deux réserves, même si on change de lieu au tome 3, l’intérêt a tendance à s’essouffler un peu.  De plus, on a du mal parfois à justifier la violence de ces enfants transformés en tueurs, à coups de poing, de stylos, de revolver, ils tuent allégrement leurs ennemis, car ils sont entrainés pour ça ! Auguste a beau en faire une dépression, il recommencera, on atteint là la limite du genre !