Le mystère de la chambre froide

Le mystère de la chambre froide
Simon Bailly, Julia Billet
Les éditions du Pourquoi pas ? 2016,

Quand la prison n’est pas le problème !

Par Maryse Vuillermet

Ce roman graphique est réalisé par la même équipe que Mo sur le même sujet,  mais cette fois dans le monde des cuisiniers et des prisons. Le titre parodie un titre de Simenon Le mystère de la chambre jaune mais l’intrigue policière n’est pas le seul moteur de l’histoire.
C’est l’histoire de Jeannot Cabane, chef cuisinier, qui terrorise ses employés. Un jour, un critique gastronomique particulièrement désagréable mange en salle et le lendemain matin, il est retrouvé gelé dans la chambre froide.
A ce moment-là, un long retour en arrière nous fait découvrir l’enfance difficile et la scolarité chaotique de Jeannot, en particulier les humiliations que lui a fait subir son institutrice. Il n’a donc jamais aimé l’école mais son oncle cuisinier lui a appris son métier et lui a redonné confiance en lui
Retour au présent, tout accuse Jeannot Cabane, car on découvre le carnet de notes du critique gastronomique qui comportait des remarques désastreuses sur son restaurant, ce qui aurait détruit sa réputation. Jeannot est jugé et emprisonné. Mais en prison, il exerce ses talents, améliore le quotidien des autres, pas seulement en les nourrissant bien pour pas cher, mais encréant  aussi une bonne ambiance entre tous.
Un éditeur lui propose d’écrire un guide de cuisine Recettes de cabane.
Jeannot refuse, maugrée et finit par avouer à son professeur de français de la prison ce qui l’effraie. Le professeur l’aide à rédiger le recueil.
Jeannot sort de prison, son livre a du succès, il retrouve son restaurant et on comprend qu’il est innocent mais qu’il s’est laissé accuser pour ne pas avouer qu’il ne savait pas lire : « Si j’avais dit la vérité, qui est-ce qui m’aurait respecté ? »

C’est l’apprentissage de la lecture et de l’écriture, plus que sa sortie de prison et la réouverture du restaurant, qui va le libérer.
C’est la même libération que pour Mo, des hommes pleins de tous les talents mais paralysés et honteux de leur illettrisme finissent par s’en libérer grâce à d’autres  hommes et femmes compréhensifs.
J’apprécie que ces histoires se passent dans des milieux modestes, ceux des métiers, gardiens d’immeubles, cuisiniers, des grands ensembles et des arrière-cuisines, que ce sujet soit abordé avec  justesse, grâce au dessin plein de tendresse  de Simon Bailly et à la vison fantaisiste de Julia Billet.

Vivre livre

 

Vivre livre
 Collectif: Nina Ferrer-Gleize, Gilles Abier
Ricardo Montserrat
Cathy Ytak Julia Billet,
François David, Thomas Scotto
Hélène Humbert
(Ill) Hélène Humbert
Editions du Pourquoi pas ? 2016

Le livre est un personnage

Par Maryse Vuillermet

Les livres sont les narrateurs et les personnages de ces histoires. Chaque auteur (huit en tout) raconte une histoire différente, une situation différente, celle du livre herbier, du livre sur les rayons d’une librairie, du livre dans un casier de centre aéré, du livre numérique, du livre accouché et élevé par l’éditeur-nounou.
Ces histoires sont drôles ou touchantes, elles font du livre un personnage attachant, et les illustrations d’Hélène Humbert sont parfaites, colorées, joyeuses, vibrantes.

Mo

Mo
Julia Billet, Simon Bailly
Editions du pourquoi pas ? 2015

Mo a un seul défaut

Par Maryse Vuillermet

Magnifique histoire ! C’est celle de Mo,  gardien d’immeuble,  qui a toutes les qualités, gentillesse, créativité et sait tout faire, réparer, aider, régler les problèmes avec les jeunes en douceur, créer un jardin collectif, et surtout créer des liens entre les habitants. Beaucoup sont venus d’ailleurs Portugal, Europe de l’est, Maghreb, même Asie, mais Mo arrive à les faire vivre heureux tous ensemble. « On pourrait presque croire au bonheur. Malgré quelques râleurs, ce bout de terre abolit les frontières. »
Il n’a qu’un seul défaut, il laisse traîner les papiers, ne rédige pas les comptes-rendus, accumule les factures, bref,  déteste la paperasse. Un jour, au jardin collectif, l’institutrice lui demande d’écrire le nom d’une plante sur une ardoise, il se sauve en courant.
Quelqu’un, le mari de l’institutrice,  a compris, et intelligemment et gentiment a trouvé le moyen de l’aider. Depuis,  Mo n’est plus seul avec son secret et du coup, le poids de ce secret n’est plus aussi lourd et même, son problème honteux peu à peu se résout. « Mo est plus léger et plus libre »
Cette phrase, bien sûr, pourrait s’appliquer facilement à toute personne qui fréquente les livres. Ce que suggère la dernière illustration où les livres circulent de main en main.

J’ai beaucoup aimé aussi les illustrations tendres et très discrètement métaphoriques, avec leurs couleurs pastel, où Mo est partout, reconnaissable à ses bretelles et à son béret mais presqu’invisible tant il est au milieu des autres. Il est aussi presqu’invisible au milieu des montagnes de papier qui l’effraient jusqu’à ce qu’une porte s’ouvre dans les murailles de paperasse.

La princesse au bois se cachait

La princesse au bois se cachait
Dedieu
Seuil Jeunesse, 2018

Choix et sacrifice tragiques

Par Maryse Vuillermet

La famille royale est heureuse, Alaric et Hilda, deux jumeaux sont nés et font son bonheur.
Mais Alaric, le garçon tombe malade, aucun remède n’est efficace. La Reine se résout à aller consulter la sorcière dans le bois. Celle-ci accepte de fournir un remède en échange de la princesse, car elle-même n’a pas d’enfant. La reine,  désespérée,  accepte pour sauver son fils ce terrible sacrifice : Deux enfants vivants mais séparés ou la mort de l’un deux »
Hilda est élevée dans les bois, la sorcière lui transmet le don de se transformer en animal, elle devient une vraie fille de la forêt.
Alaric devient un grand chasseur.
Un jour, inévitablement, ils se rencontrent en forêt, ils se reconnaissent mais Hilda doit le fuir.

Un texte magnifique élégant et tragique comme un conte très ancien poli par les ans et les versions successives.
Les illustrations en noir, or et rouge pour le sang et la mort, lui confèrent grâce et tragique. C’est aussi une méditation sur le choix et le sacrifice.

Parler avec les arbres

Parler avec les arbres
Sara Donati
Le Rouergue, 2018

Comment parler et vivre avec les arbres

Par Maryse Vuillermet

Un petit personnage s’approche d’un arbre, le salue, le touche, découvre son odeur, les dessins de son tronc, compare avec les dessins de ses doigts, il fait corps avec lui, ressent ses racines dans la terre, entre dans sa ramure, devient un écureuil, un oiseau.
C’est une communication de tous les sens avec l’arbre, son univers et sa puissance.
Puis,  le petit bonhomme rentre à la maison.
Les aquarelles (aqualines plus exactement) qui accompagnent le texte créent un univers flou, transparent, perméable et doux comme la relation entre l’enfant et l’arbre.
C’est un album pour se sentir vivant.
Une formule à retenir « Un arbre, c’est bien plus qu’une chaise, c’est du bois qui vit. »

Zette et Zotte à l’uzine

Zette et Zotte à l’uzine
Marion Brunet, Ill. Fabienne Cinquin
L’atelier du poisson soluble 2018,

L a vie en usine et le conflit social expliqué à hauteur d’enfants

Par Maryse Vuillermet

Zette et Zotte, deux soeurs « zouvrilleuses » c’est-à-dire ouvrières, travaillent dans une fabrique de luxe pour un tout petit salaire.
Dans un langage amusant fait de mots-valises ou d’expressions détournées, l’auteure nous fait ressentir leurs dures conditions de vie et de travail. « Elles gagnaient des miettes et quelques légumes », « Vaut mieux faire des zeurs-sop pour gagner du beurre dans les zépinards »
Puis elle nous présente, le déroulement d’un conflit social, la grève, l’occupation de l’usine,  l’intervention de la police, et surtout les différentes positions politiques, Zotte est pour la lutte individuelle, les heures sup, la promotion interne, elle devient « sous-sous-sous chef », Zette est pour l’action collective.
Zotte, à l’heure de la délocalisation,  a perdu comme les autres, elle est renvoyée, mais les ouvrières réussissent à sauver leurs machines et,  grâce à la lutte collective, elles s’organisent pour reprendre la production mais, cette fois, elles produiront des habits beaux et simples. On pense aux ouvrières de Lip et encore plus près de nous, à celles de Lejaby.
Une belle histoire, une leçon généreuse : « On décide toutes ensemble et on partage tout. Sinon ça recommence. »
Les illustrations de Fabienne Cinquin faites d’encre de Chine, et de collages très colorés participent de cette atmosphère bon enfant, inventive et très pédagogique, elles sont drôles, et envoient des clins d’œil pleins de verve et d’humour, l’usine s’appelle « Job », la nouvelle marque « lezabits » (Cf Lejaby) .
Une réussite.

Titan noir

Titan Noir
Florence Aubry
Rouergue, 2018

Cet été, n’allez pas dans un parc océanographique

Par Maryse Vuillermet

Elfie trouve un job d’été dans un parc océanographique. Très vite, on lui propose une formation puis un job de dresseuse d’orque, elle en est fière et heureuse, on lui confie l’orque Titan noir, et elle croit qu’ils sont amis tant la relation entre elle et l’animal lui semble forte. Elle pense aussi que dans ce parc, les animaux sont bien soignés et heureux.
Mais peu à peu la réalité, très noire apparait, les animaux sont affamés et maltraités, utilisés pour la reproduction et l’argent, les dresseurs sont peu formés, le turn over est important.
Un autre récit en parallèle du premier, écrit sur papier noir et mené par un mystérieux personnage qui semble si proche de Titan qu’il peut ressentir ses émotions et nous les communiquer, nous amène à découvrir peu à peu le passé de Titan noir, l’histoire de ce qu’il a vécu et fait depuis sa capture et c’est à glacer le sang.
Vous ne pourrez plus jamais aller dans un parc animalier après cette lecture et c’est tant mieux, et vous comprendrez le dernier arrêté de Ségolène Royal avant de quitter son ministère qui fut d’interdire la reproduction des grands cétacés en captivité.
Ce roman est inspiré de l’histoire vraie de l’orque tueuse Tilikum et aborde un thème qui alerte de plus en plus, la souffrance animale, leur caractère sociable, leur intelligence de groupe, leur relation avec l’homme, et cela sans aller jusqu’aux positions extrêmes des spé- cistes.

L’Etrange é

L’Étrange É
Grégoire Aubin, Roxanne Bee( ill.)
Amaterra 2018,

Accepter l’Autre

 

 

                                                                                                       Maryse Vuillermet

 

Un album original.
Un groupe de jeunes E mènent une vie joyeuse, et agréable, baignades, jeux…
Mais voilà qu’un E aventureux au cours d’un jeu de cache-cache rencontre un É.
D’abord méfiant, et inquiet, il s’enfuit mais le É curieux le suit et rend visite au groupe des E. Eux aussi d’abord agressifs, finalement, grâce au conseil d’un plus jeune, l’acceptent et l’intègrent.
Ils feront de même avec toutes les lettres.
Les thèmes de la différence et de la tolérance sont donc joliment illustrés par cette fable et son titre à double sens (étranger et étrange é).
Une seule très légère réserve, le rapport texte et image n’est pas toujours aussi fluide qu’on l’espérerait, il faut parfois s’y reprendre à deux fois pour suivre l’histoire.

La haine qu’on donne

The hate u give, la haine qu’on donne
Angie Thomas
Nathan, 2018

Comment réconcilier les communautés américaines noires et blanches ?
Par Maryse Vuillermet

Annoncé comme une révolution dans la littérature « un texte coup de poing, un auteur qui bouscule l’Amérique » ce roman déçoit forcément un peu.
C’est l’histoire de Starr, une jeune noire américaine de seize ans, qui vit dans un ghetto et va au lycée dans un quartier riche et blanc, parce que ses parents veulent lui donner une chance de faire de bonnes études et d’avoir un bon métier.
Elle est donc écartelée entre deux mondes, le monde des gangs, de la drogue, de la violence mais aussi de l’amitié, de la tendresse familiale, de l’entraide de quartier et celui des Blancs, riches, celui de son petit ami Chris qui l’aime passionnément et veut la comprendre mais ne la connait pas.
Elle jongle habilement avec ses deux identités, mais un événement va accélérer sa prise de conscience et l’obliger à unifier les facettes de sa personnalité. Son ami d’enfance Khalil est tué sous ses yeux par un policier blanc qui lui tire trois balles dans le dos. Elle est le seul témoin de ce crime, elle décide d’abord de se taire pour obéir à la loi du silence et se protéger des gangs tout puissants et aussi pour ne pas compromettre sa réputation de bonne élève au lycée.  En effet, Khalil a été décrit par les médias comme un dealer dangereux.  Son silence arrange la police qui cherche elle aussi à étouffer l’affaire.
Mais Starr aidée par certains, combattue par d’autres,  va apprendre à surmonter son deuil, sa colère, sa honte, à faire la part des choses, à rapprocher les deux communautés et surtout à dire la vérité.
C’est donc un roman vivant,  cash, comme disent les jeunes, riche de très nombreuses références à la culture black, musiques, raps, clips, modes vestimentaires, coiffures affro, codes sociaux, mais c’est loin d’être le chef d’œuvre annoncé, par exemple d’interminables parties de basket ou d’interminables soirées télé-pizza, certes, campent une Amérique d’aujourd’hui,  mais ralentissent le rythme et sont d’une banalité à pleurer.

Dans le désordre

Dans le désordre
Marion Brunet
Sarbacane 2016,

Vivre en communauté et croire à ses rêves
Par Maryse Vuillermet

Sept jeunes se rencontrent en plein cœur d’une manif, ils s’entraident, se soutiennent. S’apprivoisent et continuent à se voir. Puis ils décident de vivre ensemble dans un squat. Grâce aux dialogues très animés et aux points de vue qui alternent,  on les suit au plus près. Certains sont étudiants, Jeanne, Ali, Jules et Lucie, certains travaillent,  Basile est cordiste, d’autres essayent de travailler et vivent de tout petits boulots comme Marco déjà bien cabossé mais expérimenté dans les luttes. Tous veulent échapper à leur famille trop bourgeoise ou trop bête ou trop triste, certains veulent fuir un passé déjà douloureux mais tous veulent changer le monde et construire une autre vie plus libre, plus dans le présent,  une vie où l’on ne possède rien, où l’ on partage tout et où l’on s’aime sans compte à rendre.
Mais les contradictions sont tyranniques, comment changer le monde ? Par la lutte armée, la violence ou la non-violence, être libre mais qui fait le ménage dans le squat, ne pas travailler mais qui vole au supermarché pour manger, ne plus aller à la fac et se retrouver plongeuse à la merci d’un patron immonde?
Ce portrait de groupe va à l’encontre des idées reçues sur la jeunesse d’aujourd’hui, il nous montre des jeunes qui n’ont pas renoncé à leurs rêves, qui se battent, qui ne sont ni individualistes ni résignés mais au contraire inventifs et généreux. Ils vont cependant en payer le prix et le récit commencé dans l’enthousiasme s’achemine vers une tragédie.