L’Etrange é

L’Étrange É
Grégoire Aubin, Roxanne Bee( ill.)
Amaterra 2018,

Accepter l’Autre

 

 

                                                                                                       Maryse Vuillermet

 

Un album original.
Un groupe de jeunes E mènent une vie joyeuse, et agréable, baignades, jeux…
Mais voilà qu’un E aventureux au cours d’un jeu de cache-cache rencontre un É.
D’abord méfiant, et inquiet, il s’enfuit mais le É curieux le suit et rend visite au groupe des E. Eux aussi d’abord agressifs, finalement, grâce au conseil d’un plus jeune, l’acceptent et l’intègrent.
Ils feront de même avec toutes les lettres.
Les thèmes de la différence et de la tolérance sont donc joliment illustrés par cette fable et son titre à double sens (étranger et étrange é).
Une seule très légère réserve, le rapport texte et image n’est pas toujours aussi fluide qu’on l’espérerait, il faut parfois s’y reprendre à deux fois pour suivre l’histoire.

La haine qu’on donne

The hate u give, la haine qu’on donne
Angie Thomas
Nathan, 2018

Comment réconcilier les communautés américaines noires et blanches ?
Par Maryse Vuillermet

Annoncé comme une révolution dans la littérature « un texte coup de poing, un auteur qui bouscule l’Amérique » ce roman déçoit forcément un peu.
C’est l’histoire de Starr, une jeune noire américaine de seize ans, qui vit dans un ghetto et va au lycée dans un quartier riche et blanc, parce que ses parents veulent lui donner une chance de faire de bonnes études et d’avoir un bon métier.
Elle est donc écartelée entre deux mondes, le monde des gangs, de la drogue, de la violence mais aussi de l’amitié, de la tendresse familiale, de l’entraide de quartier et celui des Blancs, riches, celui de son petit ami Chris qui l’aime passionnément et veut la comprendre mais ne la connait pas.
Elle jongle habilement avec ses deux identités, mais un événement va accélérer sa prise de conscience et l’obliger à unifier les facettes de sa personnalité. Son ami d’enfance Khalil est tué sous ses yeux par un policier blanc qui lui tire trois balles dans le dos. Elle est le seul témoin de ce crime, elle décide d’abord de se taire pour obéir à la loi du silence et se protéger des gangs tout puissants et aussi pour ne pas compromettre sa réputation de bonne élève au lycée.  En effet, Khalil a été décrit par les médias comme un dealer dangereux.  Son silence arrange la police qui cherche elle aussi à étouffer l’affaire.
Mais Starr aidée par certains, combattue par d’autres,  va apprendre à surmonter son deuil, sa colère, sa honte, à faire la part des choses, à rapprocher les deux communautés et surtout à dire la vérité.
C’est donc un roman vivant,  cash, comme disent les jeunes, riche de très nombreuses références à la culture black, musiques, raps, clips, modes vestimentaires, coiffures affro, codes sociaux, mais c’est loin d’être le chef d’œuvre annoncé, par exemple d’interminables parties de basket ou d’interminables soirées télé-pizza, certes, campent une Amérique d’aujourd’hui,  mais ralentissent le rythme et sont d’une banalité à pleurer.

Dans le désordre

Dans le désordre
Marion Brunet
Sarbacane 2016,

Vivre en communauté et croire à ses rêves
Par Maryse Vuillermet

Sept jeunes se rencontrent en plein cœur d’une manif, ils s’entraident, se soutiennent. S’apprivoisent et continuent à se voir. Puis ils décident de vivre ensemble dans un squat. Grâce aux dialogues très animés et aux points de vue qui alternent,  on les suit au plus près. Certains sont étudiants, Jeanne, Ali, Jules et Lucie, certains travaillent,  Basile est cordiste, d’autres essayent de travailler et vivent de tout petits boulots comme Marco déjà bien cabossé mais expérimenté dans les luttes. Tous veulent échapper à leur famille trop bourgeoise ou trop bête ou trop triste, certains veulent fuir un passé déjà douloureux mais tous veulent changer le monde et construire une autre vie plus libre, plus dans le présent,  une vie où l’on ne possède rien, où l’ on partage tout et où l’on s’aime sans compte à rendre.
Mais les contradictions sont tyranniques, comment changer le monde ? Par la lutte armée, la violence ou la non-violence, être libre mais qui fait le ménage dans le squat, ne pas travailler mais qui vole au supermarché pour manger, ne plus aller à la fac et se retrouver plongeuse à la merci d’un patron immonde?
Ce portrait de groupe va à l’encontre des idées reçues sur la jeunesse d’aujourd’hui, il nous montre des jeunes qui n’ont pas renoncé à leurs rêves, qui se battent, qui ne sont ni individualistes ni résignés mais au contraire inventifs et généreux. Ils vont cependant en payer le prix et le récit commencé dans l’enthousiasme s’achemine vers une tragédie.

Mes nuits à la caravane

Mes Nuits à la caravane
Sylvie Deshors
Rouergue,  Doado, 2018

Se retrouver pour voir plus clair

Par Maryse Vuillermet

Lucile n’a pas de chance, sa mère est morte il y a quatre ans et son père noie son chagrin dans l’alcool. A la suite de ce décès, il a perdu son restaurant donc son travail. Mais rien n’est jamais totalement noir. Lucile a hérité de la joie de vivre et de la force rayonnante de sa mère. Excédée par l’attitude de son père, un jour,  elle quitte la maison et s’installe dans une vieille caravane au fond du jardin, celle que sa mère avait aménagée pour peindre et pour se retrouver. Ses trois amis l’aident à l’installation, des fêtes s’y organisent et même un jardin se crée. Lucile y retrouve des forces, voit son père et sa vie différemment et parvient à trouver des solutions.
Sylvie Deshors a le don de rendre vivant chaque lieu qu’elle décrit, les Andes dans Inconnue des Andes, le Havre dans Fugue en mineur et ici, elle décrit avec subtilité la campagne auvergnate riche et sensuelle en contraste avec l’agonie de ses villages dont les habitants s’en vont et les boutiques se ferment. Les jeunes y errent sans lieu où exister sauf ceux qu’ils s’inventent comme la caravane.

Détroit

Détroit
Fabien Fernandez,

Gulf Stream, 2017

Le roman d’une ville à l’agonie

Par Maryse Vuillermet

Detroit, motor city, la ville de Ford et de l’opulence américaine, désormais à l’agonie, sert de décor à ce roman urbain. L’extrême misère sociale, les zones de non-droit, les gangs ultraviolents, les combats de chiens, la prostitution des gamines…
Trois narrateurs s’expriment tour à tour, Ethan, journaliste photographe, fasciné par le passé industriel et les immenses friches de Détroit, Tyrell, jeune lycéen black, qui attend avec impatience la fin du lycée pour fuir l’endroit, et peut-être oublier ses accès incontrôlés de rage. Et, une curiosité narratologique, la ville de Détroit elle-même, narratrice, observe, commente le destin de ses habitants et espère malgré tout en sa propre résurrection.
D’autres personnages sont attachants, Sonya lycéenne, que Tyrrell aime, mais qui se prostitue pour faire vivre sa famille et qui est terrifiée par le chef du gang des Crisps, la mère de Tyrrell, infirmière de nuit dont on découvrira le drame à la fin, la policière, le clodo, ex chanteur déchu, ils hantent cette ville,  impuissants à la quitter, désespérés et ils nous restent en tête.
L’ambiance est ultra violente, l’univers romanesque inédit, le style intéressant, qui se déploie parfois en images très puissantes mais les interventions de la ville-narratrice tournent parfois au procédé, en tout cas,  ralentissent l’intrigue qui est peut-être un peu vite résolue.
C’est le seul bémol à ce roman trash mais audacieux et attachant.

Petit atelier d’écriture créative

Petit atelier d’écriture créative
Louie Stowell, Megan Curtis, Rachel Firth,
Rosie Hore, alice James, Jérôme Martin, et Jonathan Melmoth
Lucile Gomez, Paul Hoppe, Briony May Smith Paul Thurlby (Ill)
Editions Usborne, 2016 et 2017 pour le texte français

Une mine pour les écrivains en herbe et leurs enseignants
Par Maryse Vuillermet

Ce livre se présente comme un cahier d’exercices d’écriture, ou un cahier d’activités, illustré avec humour et fantaisie.
Mais il est en fait un vrai manuel d’écriture destiné à tous les enfants, car tous les exercices sont faisables par tous, pas seulement par les bons en langue ou les passionnés de littérature.
Il s’inspire des techniques de creative writing chères aux écrivains américains et enseignées depuis de longues années dans les universités anglo-saxonnes (mais pas en France, où l’on considère à tort qu’écrire des romans ne s’apprend pas).
Il permet donc à des jeunes de jouer avec les mots puis d’écrire dans différents genres, haïkus, journal intime, BD, romans, scénarios, blogs, critiques de livres, poésie…
Il est pédagogique et drôle.
Il leur montre comment créer des personnages, un scénario, une histoire, des dialogues qui font avancer l’action, des scènes captivantes. Il explique les ressorts de la fiction, de la bonne histoire qui fait pleurer, s’émouvoir, frissonner et souffrir avec le personnage.
Il est rempli d’activités variées, d’exemples de livres, de personnages, de listes de mots et d’illustrations dynamiques qui donnent envie et encouragent la créativité.
Il s’adresse aux enfants mais tout autant aux enseignants de primaire ou de collège qui ont envie de donner vraiment le goût d’écrire à leurs élèves.

La géographie absente

La Géographie absente
Jeanne Benameur
Editions Bruno Doucey 2017

L’exil vu par une enfant

Par Maryse Vuillermet

Ce recueil de poésies raconte « l’exil, à travers le regard d’une enfant et le courage muet des mères ».
C’est une poésie presque narrative, évocatrice, faite de notations précises d’instants clés. L’exil se dit par les souvenirs.
De départs,
Les mains de nos mères avaient glissé
Sur la poignée des portes
Elles avaient fermé à clef
Ce qu’elles n’ouvriraient plus
De sensations,
La craie au fond de la gorge
D’attitudes corporelles, de gestes
 Depuis leurs gestes restaient
Suspendus
Et leurs bouches
Closes .
Des formules incandescentes, presque philosophiques, ramassent en courts-circuits le drame :
 L’enfance de nos mères
est une terre sans aveu
nous y marchons pieds nus .
Le contexte est la guerre d’Algérie pour l’auteur,  mais ces poèmes parlent de tous les exils de tous les enfants.

Passagers d’exil

 

Passagers d’exil
Anthologie présentée et établie
par Bruno Doucey et Pierre Kobel
Editions Bruno Doucey 2017,

De quoi faire aimer la poésie aux ados
Par Maryse Vuillermet

Cette anthologie vient enrichir la collection Poes’idéal « une collection engagée de poèmes rassemblés autour d’un idéal » dirigée par Mireille Szac qui a déjà publié Guerre à la guerre, Vive la liberté !, Chants du métissage, Quand on a que l’amour.
Elle rassemble soixante poètes d’âges, de nationalités et de sensibilités très différentes, comme Mahmoud Darwich, le Palestinien, Mohamed Cherfi et Soprano, les rappeurs d’origine algérienne et comorienne, les romanciers français Laurent Gaudé, Didier Daeninckx , les poètes classiques comme Jacques Prévert, Herman Hesse ou plus contemporains comme la Mauricienne Ananda Devi, Gaël Faye…
Elle se structure en cinq parties qui sont les étapes du parcours de l’exil :
I Il a fallu partir,  parle de l’arrachement, du départ et de ses causes, la misère, la guerre, la persécution.
II Maintenant il faut traverser Les poèmes disent les dangers et les douleurs du voyage.
III Cet endroit n’entend pas, décrit la douleur et la surprise d’arriver dans un lieu indifférent, hostile, froid, d’être rejetés
IV Et les portes se referment, disent l’exil, l’errance, la solitude et l’anonymat.
V Parle-leur d’espoir Là, on nous parle de fraternité, de collectif, de langue et de paroles pour s’exprimer.
Entre chacune des parties, une double page de citations, phrases percutantes et fortes.

L’anthologie est accompagnée d’une introduction et d’une conclusion de Bruno Doucey, poète et éditeur, qui rappelle avec ses images, son histoire personnelle et de manière poétique, le contexte historique et politique.
Et enfin, chaque poème ou texte est accompagné d’une courte biographie de l’écrivain mettant l’accent sur sa relation au thème, personnelle, familiale,  politique, ou d’engagement personnel.
Bibliographie, discographie, filmographie ainsi que des références bibliographiques de chaque extrait permettent d’aller plus loin.
C’est vraiment un très beau travail que l’illustration de Bruno Clarke,  subtile et forte,  sert avec justesse, les textes sont émouvants, le choix est varié, le propos n’est jamais larmoyant mais toujours, les mots des poètes parviennent à dire mieux que tous les documentaires l’humain, le singulier et l’inacceptable de cette actualité.

 

Des poings dans le ventre

Des poings dans le ventre
Benjamin Desmares
Rouergue, doado noir 2017,

Coups de poings

Par Maryse Vuillermet

 

Le récit se fait à la deuxième personne du singulier et s’adresse à Blaise, un adolescent en troisième qui cherche à se battre avec n’importe qui, à frapper au hasard, juste pour calmer sa colère. L’histoire s’adresse à lui comme pour lui poser une question, pourquoi cette violence constante et gratuite ? En effet, Blaise est aveuglé par la rage, ni sa mère, ni son professeur de français étrangement attentif à lui n’arrivent à percer sa carapace. La nuit, il erre avec de mauvais garçons, boit de l’alcool et se drogue.

0r, au retour d’une de ses fêtes tristes, il rencontre un homme masqué, qui lui rappelle quelqu’un. On sait que son père l’a abandonné et qu’il est à nouveau dans les parages.

Le récit est rapide, va à l’essentiel, pose question mais, pour moi, la fin est un peu trop rapide et le nœud se défait trop facilement.

Je suis qui je suis

Je suis qui je suis
Catherine Grive
Rouergue 2016,

 Trouver son genre et son chemin

Par Maryse Vuillermet

Raph ne part pas en vacances car sa maman est sur le point d’accoucher. Elle s’ennuie donc et s’est mise à voler le courrier dans les boites aux lettres de son immeuble.

Et puis, il y a un autre problème, elle est remplie de chagrin et depuis très longtemps, elle n’est bien qu’avec les garçons et dans des activités de garçon. Elle fait la tête même avec ses amis.

Et puis,  grâce à son copain Bastien, elle rencontre Sarah, la première fille avec qui elle peut être amie et qui l’écoute sans la juger.

Mais elle est surprise en flagrant délit de vol de courrier et tout va s’accélérer. Dans ce roman, il est bien clair que si Raph commet des délits, c’est parce qu’elle ne va pas bien et ne sait pas comment et à qui exprimer son mal-être.

D’où l’importance de l’amitié, de trouver une personne jeune ou adulte qui sache vraiment écouter.

Un joli roman sensible et bien écrit auquel je mettrais un seul bémol : l’immeuble et ses habitants, comme microcosme de la société, est rempli d’humains vraiment compréhensifs, je me demande si tout se passerait ainsi dans la vraie vie.