A la recherche de Jack

 A la recherche de Jack
Mel Darbon
Helium, Actes Sud 2019,

 

«  Le syndrome de Down, ce n’est pas moi, je suis Rose »

 Maryse Vuillermet

Le récit est porté par la voix, l’élocution et le ressenti particuliers de Rose, atteinte du syndrome de Down, c’est-à-dire de la trisomie 21. Rose a la chance de vivre dans une famille aimante qui l’aide à comprendre et à assumer sa différence. Elle est courageuse, gaie, affectueuse. Elle va au collège et aide ceux qui sont plus handicapés qu’elle. Elle y rencontre Jack et ils deviennent fous amoureux l’un de l’autre. Mais Jack a eu le cerveau lésé à la naissance et il ne contrôle pas sa violence. Et justement, le récit commence alors que Rose attend Jack, il est en retard parce qu’il a, sans le faire exprès, dans un accès de colère, blessé un enseignant. Paniqué, il se cache et la police le recherche. Puis, il est envoyé dans un centre spécialisé.

Sans lui, Rose ne peut pas vivre, d’autant plus qu’elle ne reçoit pas toutes les cartes qu’il lui envoie, son père les lui cache. Alors elle décide de le rejoindre et de partir en cachette de sa famille qui lui interdit de le revoir pour la protéger.  A travers Londres, son métro, ses tempêtes de neige, ses bas fonds sordides, Rose avance, brave tous les dangers pour retrouver Jack.

C’est un roman très attachant sur un sujet bien délicat. Le personnage de Rose nous fait comprendre de l’intérieur les qualités et les énormes problèmes d’une personne trisomique, la haine, la méchanceté à laquelle elle se heurte, la bienveillance qu’elle rencontre parfois aussi. Et c’est aussi un roman très réaliste et dur, en particulier, quand il aborde la prostitution des très jeunes filles, la drogue ou la misère.

Ce qui m’a particulièrement intéressée, c’est le langage de Rose, cette manière de coller les mots pour en créer de plus proches de sa réalité; ex :

J’avais mal au ventre d’être tristefachée contre elle

à cause de mon pasheureux

C’est malmalmal

Cavatrebienmercibeaucoup

 Le roman souffre de quelques longueurs vers la fin, mais c’est le seul bémol, car c’est le  roman  d’une jeunesse différente à recommander à tous.

 

 

Zelda et les évaporés

Zelda et les évaporés
Florence Aubry,
Rouergue, 2019

 Enquête sur des disparitions et travail sur soi  

 Maryse Vuillermet

Zelda est une jeune fille assez insupportable, voire détestable.  Égoïste, cynique, manipulatrice, cruelle avec ses camarades et même sa propre famille, elle est médiocre à l’école et ne se passionne que pour les méchancetés qu’elle peut faire aux autres.

Cependant, à la suite de la disparition d’Antoine, un jeune qu’elle a humilié lors d’un été de vacances, elle s’intéresse à un sujet, celui des disparus, peut-être parce qu’elle aussi en a envie, elle se demande comment on peut faire pour partir et tout laisser derrière soi, sans donner de nouvelles. D’autant plus que Clément qui habitait à côté de chez elle a disparu aussi mais, le plus étrange, c’est que lui est en fauteuil roulant.

Parallèlement à l’histoire de Zelda, un autre récit avance, celui de Tom qui est parti, un soir d’inondation, sans vraiment démêler en lui toutes les raisons de sa fugue.

Un roman qui laisse un peu sur sa faim, dans la mesure où, sur un sujet intéressant, l’intrigue est un peu trop fabriquée.  Trois disparitions d’ados autour de la même fille, c’est peut-être un peu trop comme élément déclencheur !

 

 

Félines, Stéphane Servant

 Félines  
Stéphane Servant,
Rouergue, 2019

 

 Puissantes métamorphoses

 Maryse Vuillermet

 

 

 

Une, puis plusieurs jeunes filles de la ville subissent une étrange métamorphose, leurs corps se couvre de poils, leurs sens s’aiguisent, leur force se décuple et parfois, une violence sauvage les déborde.

Passée la stupeur, certaines se cachent à leurs proches, ne viennent plus au collège, d’autres l’assument. L’une d’elles, Louise, la narratrice, revendique son étrangeté et la vit même comme une richesse.

Un parti politique extrémiste appelle à la haine de ces créatures. Certaines décident d’entrer en résistance, elles organisent même une manifestation et s’appellent désormais les félines. Le gouvernement met en place des mesures pour les contrôler et les enferme dans un camp de travail.

Le roman est déroutant au début, on a du mal à croire à cette métamorphose mais peu à peu, on est envoûté par cette porosité des frontières entre monde animal et monde humain, on est horrifié par l’intolérance et la violence des « normaux », et on devient admiratif de la solidarité et de l’intelligence de groupe des félines

Un roman très fort qui pose de déroutantes questions sur notre identité humaine, et sur notre rapport à l’animal.

Décidément, Stéphane Servant poursuit une oeuvre originale et puissante.

 

Signé poète X

Signé poète X
Elizabeth Acevedo
Trad. Clémentine Beauvais
Nathan 2019,

 Naissance d’une poétesse, un roman slamé

Par Maryse Vuillermet

Harlem, Xiomara, 16 ans, est trop belle, trop pulpeuse,son corps est trop voyant, elle est harcelée par les garçons et les hommes,  alors elle se tait ou elle cogne. Elle a un jumeau, trop maigre et trop intello et une amie Caridad. Ses parents sont venus de la République dominicaine, son père se mure dans l’indifférence et le silence, sa mère s’use à faire des ménages et survit à ses dures conditions de vie en allant tous les soirs prier à l’Église.

Un jour, un jeune professeur parle d’un club de slam, Xiaomara aimerait y aller, en brûle  d’envie mais c’est à l’heure de sa préparation à la confirmation catholique, alors, elle n’y va pas. Et puis, elle rencontre Aman, elle lui dit ses poèmes, il aime mais leur relation doit s’arrêter, Xiamora n’a pas le droit de sortir avec des garçons.

L’intrigue dite comme ça semble classique, un conflit de générations et de cultures, mais ce qui fait la force de ce roman, c’est qu’il est rédigé en vers libres, il est slamé. En fait. Les mots sont lancés par la narratrice comme ses coups, ils sont lâchés pour toucher.  C’est aussi l’énergie de l’héroïne qui veut trouver sa route, sa liberté sans la foi à laquelle elle n’adhère plus, avec l’amour et les caresses d’Aman interdites dans son milieu, avec son art, le slam qui dit ce qui devrait rester caché.  C’est encore la relation avec son jumeau, très forte et très étrange et le trio inséparable qu’ils forment avec Caridad, et enfin, le personnage du prêtre subtil et profond.

Une belle surprise !

 

Le caméléon qui se trouvait moche

Le caméléon qui se trouvait  moche
Souleymane Mbodj, Ill. Magali Attiogbe
Les éditions des éléphants, 2019

 S’accepter   et s’aimer

Par Maryse Vuillermet

 Magnifique album !
Des illustrations somptueuses de couleurs, de vie, d’exotisme, des animaux pleins de personnalité et de beauté.
Le scénario est positif et entraînant, c’est une initiation, une quête de soi: un caméléon se trouvait moche et enviait les autres animaux qui, tous avaient des qualités et lui, que des défauts.  La sorcière lui montre  sa différence, ses atouts et finalement il s’accepte tel qu’il est,  comprend sa différence et donc sa richesse.

 

Quatre pattes, Gaétan Doremus

Quatre pattes  
Gaétan Doremus
Rouergue, 2019

 Ourson intrépide !

Par Maryse Vuillermet

Un ourson s’aventure dans le monde, à quatre pattes, il expérimente le goudron, les cailloux, l’herbe, la boue,  c’est chaud, ça gratte, ça pique, ça glisse.

Un monde de sensations nouvelles excitantes.

Et puis,ça se met à grimper,  il monte, là-haut,  tout là haut,  au sommet de la montagne, là, ça fait peur, au secours!

Et c’est papa qui vient le sauver.

En fait, il était sur une toute petite bosse au fond du champ, mais que c’est bon d’être réconforté dans les bras d’un adulte!

Un dessin naïf, coloré et drôle.

Adorable !

 

Les poètes maudits

Les poètes maudits
Textes choisis et dossier Jean-François Frackowiak
Gallimard,  Folio  collège, 2019.

Pépites  et douleurs poétiques

  Maryse Vuillermet

Ces poètes sont maudits  parce qu’exilés, prisonniers, pauvres, rebelles, fous, marginaux, obsédés par la gloire,  mélancoliques,   mais ils ont en commun de tirer de cette malédiction des chants d’une humanité et d’une beauté très émouvantes. Les exilés sont Hugo, Chénier, les marginaux,  Rimbaud, Deudel, les hallucinés,  Antonin Arthaud,  Nerval, Rimbaud, Germain Nouveau, les obsédés par une tache noire,  Nerval,  les incompris et malheureux,  tous. Leurs poèmes reflètent détresse et mélancolie,  révolte et cri.

Mais le choix pertinent des textes, et le dossier pédagogique  qui les replace dans leur contexte, mettent en valeur leur modernité. Cette anthologie me semble bien faite et pensée  pour gagner  l’empathie de lecteurs adolescents,  en crise ou en recherche eux-mêmes.

Scènes d’élections

Scènes d’élections
Emile Zola, dossier par Annie Vocanson
Gallimard, Folio Collège, 2019

La politique devenue romanesque et pédagogique

 Maryse Vuillermet

Emile Zola raconte une campagne électorale à travers 5 tableaux ou comédies ou reportages dans cinq endroits de France :
Faucigny, un joli village de Bourgogne
L’Estaque, un village de pécheurs près de Marseille
Villeblanche, Montagnac en Gascogne,  Grandpont.
L’analyse  sociologique est fine, paysans,  propriétaires,  commerçants,  curé se côtoient et se déchirent.  Et l’analyse politique est précise, Républicains contre Droite soutenue par l’Eglise. Mais le talent de Zola est aussi de mettre tout ce monde en action, que ce soit sur la route du village, pour aller voter et arrêtés par les coups à boire ou sur la plage de l’Estaque,  lors de l’inauguration par le candidat d’un  seul réverbère qui ne fonctionne que quelques minutes, ou encore à l’église lors d’une homélie très partisane, les scènes sont savoureuses.
On ne s’ennuie pas un instant. La scène de l’Estaque est pagnolesque. C’est une comédie qui n’a pas vieilli et  qui  est très instructive sur les enjeux personnels et financiers de chacun  qui,   en fait,  sous-tendent le combat politique.

Le dossier est impeccable, comme toujours, dans cette collection.

L’année des pierres

L’Année des pierres
Rachel Corenblit
Casterman 2019, coll. « Ici/maintenant » dirigée par Vincent Vuilleminot.

 L’année où tout est arrivé

 Maryse Vuillermet

Dix adolescents français mal dans leur peau, envoyés de force par leurs parents ou volontaires,  partent étudier un an au lycée français de Jérusalem. Ils sont à l’internat,  en seconde.
Daniel, le narrateur semble nonchalant et passif mais rien ne lui échappe, Avec lui, Christophe, son compagnon de chambre veut se faire appeler Samson pour être plus juif, les jumelles Anna et Anaïs, Sonia, Benjamin, Rose et la lumineuse Lucille que son frère a précédée en tant que soldat de Tsahal.

La quatrième de couverture est géniale et donne une idée de la complexité de ce roman :
« Ce n’est pas parce qu’on est paumés loin de chez nous qu’on se ressemble
Ce n’est parce qu’on devient amis que les choses seront plus simples
Ce n’est pas parce qu’ils nous prennent pour cibles qu’ils sont nos ennemis
Ce n’est pas parce qu’on est montés dans ce bus qu’on redescendra indemnes »

Ce roman est en effet remarquable
– par la narration qui va et vient dans le passé de chaque jeune pour nous expliquer son parcours et chaque raison différente de se retrouver là, dans le futur de leur vie d’adulte ils se reverront ou pas, dans le temps de leur vie à Jérusalem et dans le temps de l’attaque de bus, temps dilaté car c’est là que tout se joue
– par la richesse des vies de ces ado, ils s’aiment, se fuient, se détestent, sont riches ou pauvres, croyants ou pas…
– par l’événement qui bouleverse leur vie, leur présent mais aussi la relation qu’ils avaient avec leur passé et leur famille.
Le roman s’ouvre par une attaque de pierres qui s’abat sur le bus scolaire qui les emmène en voyage culturel. Le chauffeur est tué, l’accompagnateur blessé, les élèves terrifiés. Mais coup de théâtre, l’armée intervient et arrête tous les lanceurs de pierres, c’est lé début de l’intifada, la guerre des pierres de 1987.
On revient alors par de longs flash back sur l’arrivée des jeunes, leur rencontre et la formation d’une amitié très profonde. « Tous les dix, nous sommes liés, rien ne peut nous briser ».
Puis retour à l’attaque, l’armée place les hommes du village en ligne et fait défiler les jeunes du car, un par un, pour qu’ils désignent ceux qui ont lancé les pierres.
Certains le font avec rage et haine, d’autres s‘y refusent car ça leur rappelle des histoires qu’ont racontées les grands parents,  des histoires de dénonciation qui les ont envoyés à la mort.
On a aussi une autre intrigue, Daniel retrouve à Jérusalem son grand-père Daniel qu’il ne connaît pas,  dont sa mère ne lui a jamais parlé, il faudra attendre la fin du récit pour découvrir une vérité effroyable, qui a un lien avec l’affaire du bus.
Au début, je trouvais le roman un peu trop univoque, un peu pro juifs, mais peu à peu, l’équilibre se fait grâce à Daniel qui a un regard juste et intelligent.
C’est un roman d’ados parce qu’ils en sont les personnages principaux mais sa richesse et sa complexité sont d’une profondeur sans âge.

Hugo aime Joséphine

Hugo aime Joséphine
Sophie Dieuaide
Didier jeunesse 2019

 

Premiers émois

 Maryse Vuillermet

 

 

 

Hugo, le narrateur, onze ans, trouve les filles nulles,  elles ne savent que faire des histoires, dire du mal des autres, n’ont aucun  intérêt. Au collège, il devient le macho  de service, mis  en quarantaine par les filles.

Mais voilà que Joséphine arrive, cette nouvelle est différente, elle ne ricane pas, ne dit du mal de personne, et surtout elle est très,  très belle.

A partir de là, les points de vue de Hugo et de Joséphine alternent pour raconter leur rencontre. La narration est entrecoupée de définitions de mots que Hugo cherche à connaître et d’extraits de leur journal respectif.

Cette intrigue,  qui pourrait sembler très banale,  devient,  par la grâce de leur style, de leurs dessins et de leur personnalité,  drôle et  touchante.