Qu’est-ce que tu vois ?
Stéphane Sénégas
Kaléidioscope, 2011
par Chantal Magne-Ville
La philosophie de cet album est sobrement résumée dans la maxime de Flaubert gravée sur le sable d’une plage de l’océan : « Pour qu’une chose soit intéressante, il faut la regarder longtemps ». Ce n’est pourtant pas l’avis du jeune narrateur que ses parents viennent d’abandonner pour une longue semaine chez son oncle Horace, gardien de phare. Comment survivre en étant privé de tout ce qui fait les charmes de la vie urbaine ? Les échanges entre l’oncle et le neveu, difficiles au début, se résument à cet échange : « Qu’est-ce que tu vois ? – Pourquoi ? Il y a quelque chose à voir ? ».
Et pourtant, en effet, il y a beaucoup à voir et à sentir. Le phare permet de multiplier les perspectives en une thématique du haut et du bas très poétique. L’image alterne les plongées vertigineuses dans le colimaçon de l’escalier avec des diagonales inédites qui inversent le sens de la lecture de droite à gauche et obligent l’œil à des détours panoramiques très réussis. Les crayonnés et l’ombre du papier confèrent des nuances chaudes, voire nostalgiques à la côte atlantique portugaise, ainsi qu’une maxime gravée sur une pancarte nous l’indique. Les couleurs contrastent fortement d’une double page à l’autre : elles se teintent violemment d’orange au couchant, ou s’embrument le matin. Stéphane Sénégas a réussi à saisir les changements de lumière ainsi que les émotions des personnages avec un trait minimaliste qui s’attache surtout aux regards. Entre la pêche au crabe et l’observation des nuages, le temps a passé très vite et l’enfant comme le lecteur ont appris à voir sans pour autant devenir contemplatifs !
Thierry Dedieu dédicace cet album envoûtant à son éditrice qui lui a dit à propos de ce projet : « Fais-toi plaisir ! ». Et c’est ce qu’il fait ! Le résultat est superbe car tout est parfait, de l’histoire aux illustrations.
La vendeuse obèse du kiosque à journaux a deux vies ; dans l’une elle est une femme solitaire et renfrognée, après avoir été une fillette obèse et « perturbée » ; dans l’autre elle est un cachalot et connaît tout des fonds marins. C’est cette part de vie qui est la plus développée. Elle est présentée comme un rêve, mais très précise et se déroule en continu. L’écriture ressemble à ce récit étrange : ample, sous-marine, pleine de replis et de méandres et pourtant filant vers un but : la rencontre du cachalot et des ennemis de son espèce.