Le Voyage de Diego

Le Voyage de Diego
Véronique Foz et L.R. Katims – Illustrations d’Aurélie Guarino
Tom Pousse 2025 Collection Adodys

Un pas après l’autre jusqu’à l’horizon

Par Michel Driol

Diego, enfant dyslexique, redoute sa rentrée en sixième. Ses parents se sont séparés, et il part avec sa sœur et sa mère rencontrer la famille de cette dernière, au Mexique. Outre sa famille proche, oncle, grand-mère, tante, cousins, il y découvre tout un pays où l’on sculpte des animaux fantastiques dans un bois spécial, les alebrijes. Et si cet art était pour lui un domaine de réussite et de passion ?

Le roman dresse le portrait touchant d’un jeune garçon souffrant, au sens premier, de sa dyslexie. Il évoque ses difficultés, mais aussi et surtout, avec précision et sensibilité, sa façon de vivre – ou plutôt de mal vivre – ce qui le handicape, le fait passer pour un nul aux yeux de son père. C’est ensuite le portrait d’une famille franco-mexicaine, portrait avec ses non-dits, ses implicites, sur la violence au moins verbale du père, et la façon, contrastée, dont les deux enfants vivent la séparation et le rapport avec leur père. Mais c’est enfin le portrait d’un pays, le Mexique, un portrait loin des caricatures et des sentiers battus. Un pays présenté tout en contraste, entre modernité des autocars, voitures dans le métro réservées aux femmes, menaces d’enlèvements, et tradition qui sait préserver le sens de la magie et du surnaturel, et l’attention portée aux autres. Avec un certain pittoresque, le récit décrit un défilé de mariage, la visite chez une vielle amie de la grand-mère, guérisseuse autant du corps que de l’âme, qui aura les mots pour redonner à Diego la confiance en lui qui lui manque, et l’atelier d’un sculpteur qui enseigne les rudiments de la création des alebrijes à Diego.

A quoi sert de voyager si tu t’emmènes avec toi ? C’est d’âme qu’il faut changer, non de climat. Cette citation de Sénèque s’applique parfaitement à ce récit, qui montre comment un voyage peut faire changer le regard sur soi, faire grandir, ouvrir les yeux. Découverte de l’amour pour la sœur de Diego, découverte d’une passion pour la sculpture et le fantastique pour Diego, découverte d’une histoire familiale inconnue, des raisons du départ pour la France de la mère, le voyage est l’occasion de multiples transformations pour les deux héros.

Un récit enlevé, dépaysant, écrit dans une langue simple, accessible par sa syntaxe et son lexique (expliqué en fin de livre pour les mots spécifiques à la culture mexicaine), qui pourra être lu aussi bien par des enfants souffrants de dyslexie pour y voir des héros semblables à eux que par des non-dyslexiques, qui comprendront mieux la psychologie et le ressenti de ceux qui souffrent de ce handicap. Ajoutons que, comme toujours dans cette collection, on trouve des repères pour faciliter la lecture : la présentation illustrée des personnages et du contexte en début de roman, des illustrations permettant une pause, et une police de caractères adaptée.

Boboth La machine à rêver

Boboth La machine à rêver
Texte Li-Cam – Sculptures Laura Vicédo – Dessins Marion Aureille
Organic Editions

Portrait d’une autiste en machine à rêver

Par Michel Driol

bobothBoboth a 14 ans. Elle est la meilleure de sa classe, sans travailler. Elle fait les devoirs des autres élèves, pour s’acheter la paix sociale. Elle adore Star trek et David Bowie. Elle est nulle en sports, et a une mémoire phénoménale… Et elle a été diagnostiquée TED, « ce qui n’est pas une marque de robot comme Moulinex ou Bosch », mais Trouble envahissant du développement. En fait, elle ne parvient pas à s’intégrer parmi les ados de son âge, dont elle ne partage pas les mêmes préoccupations. Son problème, c’est de ne pas percevoir les règles sociales de façon intuitive, mais en les intellectualisant pour tenter de compenser ce handicap.

La nouvelle de Li-Cam dresse le portrait de cette jeune fille, vue de l’intérieur, en faisant partager au lecteur ses pensées, ses sentiments, ses réactions face au monde dans différentes situations : en cours de maths, pendant un match de volley, sur le parking, dans sa chambre, en discussion avec un voisin… Et c’est là tout l’intérêt de cette nouvelle, qui n’emploie pas une seule fois le mot autisme, de faire découvrir au lecteur petit à petit le handicap de son héroïne, sur lequel  le diagnostic –  TED – n’est posé qu’au milieu de la nouvelle. On découvre donc progressivement la réalité de sa vie, sa façon de se raccrocher à la logique,  en pensant d’abord qu’elle est légèrement différente, comme bien d’autres adolescents brillants et en décalage de maturité ou de préoccupations  par rapport aux autres.

Boboth se prend, non sans humour, pour un robot, un prototype jamais construit en grande série pour cause de dysfonctionnement, et les illustrations, des sculptures photographiées, prennent le parti de montrer des machines improbables, faites de bric et de broc, d’objets récupérés, à la façon d’un théâtre d’objets. Point commun entre toutes ces machines : elles sont toutes montées sur des roulettes, comme pour montrer la volonté d’aller vers les autres, de ne pas s’enfermer. Des dessins, qui évoquent ceux de Léonard de Vinci, sur les rabats des couvertures, donnent les légendes de ces étranges machines – machine de la pensée intérieure ou machine pour fuir et s’enfuir.

Un bel objet livre et un texte qui permettront de mieux comprendre, de l’intérieur, cette forme particulière d’autisme, l’autisme à haut niveau de fonctionnement.

A lire également, de la même auteure, La petite Bébéth, portrait de l’héroïne quelques années plus tôt, à huit ans.

Reviens !

Reviens !
Olivier Douzou, Natali Fortier
Rouergue

Cauchemars vaincus !

Par Michel Driol

reviensAu fil des pages de cet album se succèdent des cauchemars qu’on chasse d’un tonitruant « Va-t’en » ! fantôme, loup, diable, cochon, monstre, sorcière ogre. Mais, renversement final, c’est la lumière à laquelle on dit de ne pas partir, voire de revenir, quitte à le hurler !

La typographie (taille et couleur des caractères différentes) souligne la structure de ce récit en randonnée qui est illustré de sculptures expressives page de droite, photographiées par Guy Kaiser dans un mode très expressionniste (de fortes ombres rendent l’objet inquiétant). Mais sur la page de gauche suivante, le cauchemar est à terre, brisé, presque rassurant sur le carrelage, un marteau à côté des débris, alors qu’arrive un nouveau cauchemar, encore plus terrifiant que le précédent. Quelques doubles-pages illustrent tous les cauchemars déjà brisés.  Enfin c’est la lampe de chevet qui se répète, page de droite et page de gauche, intacte, dans son halo de lumière rassurante.

Ces mêmes cauchemars sont présentés en page de garde, photographiés sur le même meuble, mais dans une lumière blanche, sans ombre. Alors ils n’ont rien d’effrayant. C’est l’éclairage, les ombres portées, qui les rendent terrifiants, lorsque l’imagination peut prendre le pouvoir à la faveur de la nuit.

Un album  – réédition et réécriture de Va-t’en paru en  2000 – superbement illustré qui apprend donc, non sans humour,  à dominer ses peurs nocturnes, à briser ses cauchemars, et à rechercher la présence de la lumière rassurante.