Préparer le bouillon

Préparer le bouillon
Lee Sang-kyo et Bamco – Traduction Charlotte Gryson
Cotcotcot 2026

Bon appétit !

Par Michel Driol

On connait peu en France la cuisine coréenne. Cet album est l’occasion de découvrir un classique, le bouillon de nouilles aux anchois, mais aussi un poème en coréen – heureusement traduit – qui clôt l’ouvrage.  Mais on est bien loin du livre de cuisine traditionnel !

Tout d’abord, trois pages montrent la préparation des anchois : des gros plans sur des mains qui retirent la tête et le filament noir, avant d’élargir le champ pour montrer les anchois, les uns entiers, les autres à l’état d’arêtes, sur un papier journal. Et c’est là que l’on passe dans une série débridée de pages où les anchois s’échappent, s’envolent au milieu des oiseaux, côtoient une ballerine sur la scène, visitent un musée dans lequel on reconnait des tableaux célèbres où les humains sont devenus des anchois, s’envolent dans l’espace, bronzent sur la plage. Mais une main se profile sur la page du journal, interpelée par un des anchois. Et l’on revient au début pour découvrir un père et son enfant vidant une quantité phénoménale d’anchois, tandis que la mère prépare le bouillon que tous dégustent en famille…

Deux parties bien distinctes donc pour cet étonnant album plein de drôlerie et de poésie.  Une partie bien réaliste qui plonge dans la confection familiale du bouillon, avec des rôles bien identifiés. Celui du père et de son enfant, petites mains se livrant à la préparation des ingrédients, non seulement les anchois, mais aussi les légumes (dont les carottes peu aimées des enfants coréens, carottes dont la traductrice a malicieusement modifié le nom…). Une belle façon de montrer le rôle de la cuisine comme lien familial, à la fois dans la préparation et dans la dégustation, avec le bébé à table. Faire la cuisine, manger, c’est partager des plaisirs, c’est aussi transmettre toute une culture d’une génération à l’autre, dans l’émotion d’un instant de complicté, quel que soit le pays.

Mais la partie centrale offre une plongée dans un imaginaire débridé et réjouissant, un univers dans lequel les anchois s’humanisent, prennent la place d’hommes et de femmes, dans un joyeux carnaval. Il n’est que de voir les anchois ballerines, les anchois chapeautés visitant le musée, ou allongés sur leurs serviettes de bains… tout cela comme illustration dans le journal, tandis que l’on peut lire des articles bien fantaisistes ou voir des publicités pour des films bien connus et délicatement anchoïsiés…  Est-on dans l’imaginaire de l’enfant qui s’évade, en rêvant, loin de cette tâche répétitive ? N’est-on pas aussi dans une sorte de critique sociale : ne sommes-nous pas quelque part ces anchois aux mains de plus puissants que nous, disposant de nous à leur guise ? L’intérêt de l’album est bien dans la subtile articulation entre ces deux propositions, entre le réel familial et l’imaginaire extérieur, entre la poésie minimaliste des mots qui disent la recette et l’exubérance du journal bavard…

Un album bien déjanté, entre la parodie du documentaire gastronomique – les cadrages pleins de vie et de rythme font penser à des émissions culinaires – et la lecture fantasmée d’un journal – entre fausses nouvelles du 1er avril et fake news. Un album, en tous cas, qui montre l’originalité de la production littéraire pour la jeunesse coréenne.