Le Loup en slip : les Lopins du lapin

Le Loup en slip : les Lopins du lapin
Wilfrid Lupano – Mayana Itoïz
Dargaud

La propriété, c’est le vol…

Par Michel Driol

Alors que dans la forêt, on se la coule douce, Maitre de Garenne, notaire, fait le tour des habitants pour leur vendre des titres de propriété. Le loup en slip se retrouve alors enfermé chez lui, car chacun a clos sa nouvelle propriété. Comment circuler ? Tout devient alors marchandise : même l’air qu’on respire, que Robert l’écureuil prétend détenir…

Entre album et bande dessinée, cette série ne manque pas d’humour. En voici la neuvième livraison, qui n’hésite pas à s’attaquer au concept de propriété, pour conduire, à travers des situations bien absurdes, à réfléchir sur les relations entre individu et société. Qu’est ce qui fait la possession ? L’usage, comme cela se pratiquait dans la forêt ? Ou le titre, qui incite aussitôt à s’enfermer chez soi ? Y-a-t-il des biens dont personne ne peut réclamer la possession ? L’air, ici, dont on mesurer la consommation individuelle avec des appareils  bien évidemment vendus par le propriétaire… On songe bien sûr à d’autres biens essentiels dans notre civilisation, l’eau, par exemple.

C’est donc à une satire bien affutée de notre monde capitaliste et du libéralisme sauvage que se livre l’album : éloge de la petite propriété, entreprises profitant de la crédulité des consommateurs, forces de l’ordre, culte du papier timbré… tout cela au prix d’une dégradation des rapports sociaux, de la bonne entente, de la solidarité et du vivre ensemble. Rien de théorique pourtant dans cet album à l’allure de fable absurde, c’est-à-dire poussant jusqu’à l’extrême son point de départ, pour mieux en dénoncer les aberrations. Le tout est vu, bien sûr, par le loup, personnage de naïf qui ne comprend pas le monde dans lequel il se retrouve entrainé, et qui trouve la force de résister.

Un album qui reprend bien la définition de la comédie : elle corrige nos mœurs par le rire !

Les Frères moustaches

Les Frères moustaches
Alex Cousseau, Charles Dutertre

Éditions du Rouergue, 2013

Nous sommes tous des Frères Moustaches

par François Quet

9782812605802_1_75Plusieurs mois après l’attentat contre la rédaction de Charlie Hebdo, il n’est pas inutile de lire ou de relire Les frères Moustaches d’Alex Cousseau et Charles Dutertre. Les frères Moustaches font les pitres, tirent la langue, se moquent des tyrans et des rois guerriers, et si on on leur coupe la langue, continuent de danser et de mimer pour ridiculiser. Les auteurs ont eu la bonne idée de partir d’un trio célèbre en Birmanie pour écrire un hommage à tous les clowns et à tous les satiristes. Les clowns osent tout : faire du mauvais roi un pantin, transformer les murs en théâtre d’ombres, danser, mimer, provoquer des rires fous aux dépens des puissants.

Le texte court en bas de page comme le sous-titrage d’un théâtre de marionnettes en langue étrangère. Il décline les exploits de ses héros, leurs persécutions, leurs constantes résurrections. L’emploi du présent, l’accumulation des actions et leur caractère très général (« On les emprisonne, (…) mais dehors le soleil brille encore ») souligne l’universalité du propos. L’illustration, surtout, fascine. Dutertre invente un monde compliqué, grouillant de personnages mi-orientaux, mi-médiévaux, dotés pour la plupart de gigantesques moustaches. Les chevaux, les chameaux, les éléphants ou les coqs et les animaux cornus voisinent avec des créatures fantastiques. Les aplats de couleurs, hachurés ou tramés, dans les gris ou orangés, l’absence de profondeur et de perspective miment un univers anciens de tapisserie ou de décoration murale. Les trois héros, toujours beaucoup plus grands que les autres personnages, pourraient être les marionnettistes de ce théâtre de fantaisie. Bref, rien dans l’image ne vient alourdir la gravité du sujet. Bien au contraire, cet éloge de la satire prend l’allure d’une fresque épique, grouillante et généreuse, portée par le sourire d’un artiste complice de ses personnages.