Clapas

Clapas
Isao Moutte
Sarbacane, 2021

Du sang dans la Drôme

Par Anne-Marie Mercier

Si vous cherchez un équivalent en BD du film Délivrance, le voici : Clapas raconte l’errance de plusieurs jeunes gens, coincés sur un trajet par une panne ou un éboulement. Leurs tentatives pour trouver de l’aide dans ce lieu isolé, en pleine nature, et même dans le village proche, aboutissent toutes à des catastrophes.
C’est d’autant plus terrifiant que cela se passe en France, dans les forêts escarpées du sud de la Drôme, autour de Luc en Diois où se trouve le Claps (ou Clapas, qui signifie éboulement), plus connu pour ses activités de canoé et d’escalade que pour les assassinats de touristes.
Et pourtant, grâce à l’art du récit d’Isao Moutte, on y croit : l’inquiétude monte progressivement, la description des personnages, notamment celle de ceux qui seront à l’origine de tous les drames, se fait peu à peu, par étapes. Le lecteur prend en sympathie les différents « naufragés de la route », et voit que l’étau se resserre sur tous, implacablement.
Le trait est acéré, les couleurs limitées aux ocres, frissons garantis (on l’aura compris ce n’est pas destiné aux enfants).

La Conquête du cosmos

La Conquête du cosmos
Alexandre Fontaine Rousseau, Francis Desharnais
Pow Pow, 2021

Et tout là-haut… un estifi de gros dépotoir

Par Anne-Marie Mercier

D’octobre 1957 (le premier Spoutnik) au 22 juillet 1969 (suite des réactions sur terre à l’annonce des premiers pas d’un homme sur la lune, en passant par la chienne Leika, Gagarine, Kennedy, et Michael Collins (le troisième homme du vol Apollo 11), les deux auteurs nous racontent les grands moments de la conquête spatiale. Grand sujet, mais  il la traitent par son petit côté et avec drôlerie : a-t-on demandé son avis à la chienne Leika ? Et Gagarine : par quels arguments a-t-il été convaincu ? à quoi pensait-il lors du défilé triomphal à Moscou ? Tout cela n’a-t-il été que des images truquées ?
Tout est extrêmement drôle, aussi bien par les dessins, montrant avec talent et peu d’effets l’attente, la perplexité, l’immensité, que par le texte ; il est aussi très drôle d’entendre tous les protagonistes parler avec des mots et des expressions québécoises.
Mais il y a aussi un peu de sérieux et les questions de la recherche scientifique, du rôle de la politique, et de la réception des nouvelles sont légèrement posées.

Voir quelques pages sur le site de l’éditeur.
Au passage, vous pouvez visiter l’article de Benoit Mélançon consacré au spatio-joual.

 

René.e aux bois dormants

René.e aux bois dormants
Elen Usdin
Sarbacane, 2021

Parcours initiatique

Par Anne-Marie Mercier

Ce superbe roman graphique aux couleurs sidérantes commence de manière presque enfantine (même si le dessin et les couleurs ne le sont pas) : à Toronto, un enfant, appelé René, dont on nous dit de manière très allusive qu’il a été adopté et qu’il est d’origine amérindienne, cherche sa place. Il part dans ses rêves pour éviter une réalité difficile, des moments d’humiliation. Dans l’un de ses rêves, il perd son doudou, un lapin.
La quête du doudou fait dériver l’album vers d’autres genres, à tous les sens du terme. René rencontre un être grand comme une statue de l’île de Pâques et rouge comme le feu qui se dit « Deux-esprits », homme et femme à la fois. Réfugié dans le monde des aoriens, des êtres primitifs et sans mémoire traqués par les humains et obligés de se cacher dans l’ombre, de l’autre côté du réel, il entraine René dans le monde des mythes, celui de l’ogre mangeur de lumière, de la fleur essentielle (où René devient Renée), et il lui fait rencontrer Isba, une sorcière au passé sanglant, qui doit lui permettre de retrouver son lapin… puis tout dérape: les générations et les sexes s’inversent, le monde de la ville se superpose au monde imaginaire, celui des morts avec celui des vivants.
On l’aura compris, ce n’est pas une « histoire de lapin » (au sens où l’entend Christophe Honoré dans Le Livre pour enfants), ni de doudou perdu, mais une plongée dans un imaginaire fondé sur les archétypes, une tentative pour neutraliser la dureté du monde des hommes et la cruauté de leur histoire, une quête d’identité vertigineuse. Ce n’est pas non plus une simple réécriture  du conte de la Belle au bois dormant : la thématique du passage de l’enfance à l’adolescence est entrelacée à de nombreux autres motifs, dont celui du masculin et du féminin, de la recherche des origines et enfin celui du sort tragique des Premières Nations du Canada.
Explorer, sur le site de l’éditeur.

 

 

Introverti.e.s, mode d’emploi, Coline Pierré et Loïc Froissart

Introverti(e)s mode d’emploi
Coline Pierré et Loïc Froissart
Rouergue, Coll. Dacodac, 2021

 

« Guide de survie à l’usage des discrets, des timides, des réservées, des rêveurs, des silencieuses, des solitaires, des réfléchies, des calmes, des indépendantes, des têtes en l’air, des secrètes, des renfermés, des cérébrales… »

Maryse Vuillermet

 

C’est drôle, très drôle!

Ce petit livre inclassable est à la fois une BD et un essai scientifique. Il est  didactique et amusant, composé de dessins, explications, tableaux, quizz, petits jeux…

Ce « manuel » définit ce qu’est un introverti puis en précise les différents types. Ensuite, il indique comment les apprivoiser et communiquer avec eux pour peut-être les aimer. Dans une époque où seuls les extravertis ont la parole, les places et le pouvoir, il rend justice et offre certainement une bouffée d’air frais aux introvertis qui se reconnaîtront et qui seront reconnus aussi dans leurs différences et leurs qualités.

Il sera utile aussi à ceux qui les côtoient ou vivent avec eux sans toujours bien les comprendre.

Sans jamais se prendre au sérieux, cet ouvrage était tout simplement nécessaire.

 

Ps « Ce livre est rédigé autant que possible en écriture inclusive » dit l’auteure d’où le mélange de masculin et féminin  dans le sous-titre que j’ai reproduit pour vous en donner une idée.

Le club des inadapté.e.s, Cati Baur, d’après le roman de Martin Page

 Le club des inadapté.e.s
Cati Baur d’après le roman de Martin Page,
Rue de sèvres, 2021

 

 Groupe d’ados en danger

 Maryse Vuillermet

 

 

 

 Martin, Edwige, Erwan et Fred sont « des adolescents à problèmes », si l’on s’en réfère à la dénomination classique, l’un est trop petit, et est orphelin, l’autre est trop grande et trop intello, une autre encore est punk et musicienne, et le quatrième porte un costume et des chaussures à lacets, et ils ont, comme par hasard, des parents à problèmes. Le père d’Erwan est veuf et dépressif, il oublie son fils, celui d’Edwige est chômeur…

Qui se ressemble s’assemble, ils forment donc une bande de quatre inséparables, et ils se dénomment le club des inadaptés. Ils sont  inadaptés  au collège où ils s’ennuient, sauf en maths où la remplaçante se révèle être la reine des inadaptées, c’est normal, elle est géniale et alcoolique. Et inadaptés dans la vie où ils ne veulent surtout pas ressembler à leurs camarades beaux, intelligentes et riches. Leur refuge est une cabane à leur image.

Un jour, Erwan, le plus gentil, le bricoleur, se fait agresser et tabasser dans la rue, pour rien, sûrement parce qu’il est différent !

Et puis, il devient bizarre, s’enferme pour fabriquer une machine à rééquilibrer les injustices. Ses amis s’inquiètent pour lui.

C’est un très bon album, l’histoire est forte, ces jeunes n’ont pas de chance, subissent des injustices, mais ils se serrent les coudes et trouvent des solutions avec intelligence et tendresse.

Le dessin de Cati Baur est drôle, plein de tendresse, coloré mais il sait aussi être caricatural et incisif et il illustre avec finesse le roman de Martin Page.

 

C’est un album qui peut grandement réconforter de jeunes ados en souffrance .

 

.

Olympia Kyklos

Olympia Kyklos
Mari Yamazaki
Traduit (japonais) par Ryoko Sekigushi et Wladimir Labaere
Casterman, 2021

L’important c’est de participer ?

Par Anne-Marie Mercier

Publié au Japon en 2018, ce petit manga anticipait largement sur les Jeux Olympiques, de cet été 2021. On se tromperait si l’on pensait qu’il s’agissait pour l’auteure de mobiliser par avance l’enthousiasme de ses compatriotes : elle n’aime pas le sport, et ça se voit.
On rit beaucoup des situations ridicules, de la compétition et du regard très distancié qu’elle porte sur les épreuves : le premier épisode montre une course à l’oeuf, inspirée de compétitions de village modernes, très drôle.
Comme dans ses ouvrages précédents (voir Thermae Romae), l’intrigue associe monde antique et monde moderne. Démetrios, peintre sur céramique médiocre, est projeté à plusieurs reprise de sa Grèce du IVe siècle avant J.C. à l’année en 1964, pendant laquelle se sont déroulés les  premiers Jeux de Tokyo. Il est amoureux en secret d’Apollonia, la fille du chef du village, et n’aime que batifoler avec un dauphin. Ses capacités physiques font qu’à plusieurs reprises les autorités du village le forcent à concourir, ou à se battre en tant que champion. Il est sauvé par ses incursions dans le monde moderne où il découvre la course à l’œuf, la barbe à papa, les brochettes de poulet, la beauté de la course et du dépassement de soi pour le seul amour de l’effort.
Le scenario tient essentiellement par l’humour des situations mais on trouve tout de même une réflexion intéressante sur le sport de compétition. Les dessins sont, comme toujours avec cette auteure, l’atout principal de l’ouvrage, mais on est amusé par la pudeur qui fait que les sexes masculins, présents sur les oeuvres antiques, sont absents lorsqu’elle représente ses personnages : voilés par des pans de vêtements ou parfois inexistants, comme sur les poupées d’autrefois… pudeur japonaise ou adaptation française ?

Idiss

Idiss
Richard Malka, Fred Bernard, d’après le livre de Robert Badinter
Rue de Sèvres, 2021

Par Anne-Marie Mercier

Richard Malka et Fred Bernard ont mis en images le livre de Robert Badinter consacré à sa grand-mère, Idiss, rescapée des pogroms de Bessarabie, morte en France en 1942 pendant l’occupation allemande, assez tôt pour ne pas voir ses fils et son gendre partir en déportation et y mourir. L’Histoire « avec sa grande H » accompagne la vie de la famille, de la Bessarabie à la France, avec les guerres du Tsar, la guerre de 14-18, le Front populaire et la montée du nazisme. Malgré la noirceur de l’horizon historique final, l’album est lumineux, les couleurs gaies dominent, les roses, les jaunes, les verts mettant en valeur les pages plus sombres.
C’est aussi une manière, pour l’auteur, de ne raconter qu’indirectement la vie de ses propres parents et de ses oncles massacrés : pudeur ou impossibilité à la Georges Pérec de dire la « disparition ».
Cet album a ainsi, paradoxalement, une part joyeuse : on y voit l’amour qui unit Idiss à son mari, à ses enfants et petits-enfants, les moments de bonheur dans les temps de paix, et notamment à Paris. Sa façon de s’adapter, alors qu’elle vient d’une autre culture et est illettrée. On voit aussi l’itinéraire de ses enfants, leurs études, leur mariage, les réunions familiales autour d’Idiss, les vacances…
C’est une belle vie, racontée avec tendresse et humour, dans laquelle Idiss apparait comme une héroïne ignorée : une mère prête à tout pour protéger ses enfants, son mari, une femme consciente de la fragilité du bonheur, toujours prête à l’accueillir.
C’est un beau modèle de vie de femme de ces temps et de l’intégration d’une famille dans la société française du XXe siècle, de la grand-mère illettrée au petit fils avocat et ministre.

Folklords

Folklords
Matt Kindt, Matt Smith, Chris O’Halloran
Delcourt, 2021

Personnages en quête de temps

 

Par Anne-Marie Mercier

Si la couverture peut faire penser à une énième histoire de voyage dans le temps, avec la représentation d’un jeune homme en costume de notre temps dans un décor médiéval, le contenu est tout autre. Ansel vit en fait dans cette époque moyenâgeuse et le costume qu’il porte est de sa fabrication, comme d’autres objets qu’il a vu en rêve (comme son sac à dos, un briquet, etc.). Il est à l’âge où chaque adolescent doit choisir une quête et la présenter lors d’une cérémonie. Ansel a choisi d’aller chercher les « maitres peuples » (traduction de folklords qui gomme le sens pluriel et le rapport au folklore) ; mais cette quête est interdite par la secte des bibliothécaires, sorte de police de la pensée très inquiétante et armée : Ansel et ses amis vont au-devant de bien des dangers.

Leurs aventures sont multiples, les pièges, redoutables, le suspens garanti. Le récit est parfaitement rythmé, les couleurs sombres à souhait, les cases déstructurées, comme l’univers de cette bande dessinée : elle mêle les temps (différentes époques se télescopent), les contes (on retrouve celui d’Hansel et Gretel, celui du Roi grenouille, de La Belle et la Bête…) la fantasy (avec un elfe appelé Archer, un troll amateur de tourte, une femme appelée laide qui cherche à se métamorphoser avec un baiser d’amour, et d’autres monstres divers). Mais au-delà de cet imaginaire, c’est le début – il y a déjà plusieurs tomes publiés en anglais – d’une réflexion sur la quête d’identité de jeunes gens qui ne se sentent pas adaptés à leur temps ni acceptés pour ce qu’ils sont, et une réflexion sur les pouvoirs de la fiction, avec une rencontre et un duel entre un écrivain et ses personnages.

 

Le Château des étoiles, t. IV : Un français sur Mars

Le Château des étoiles, t. IV : Un français sur Mars
Alex Alice
Rue de Sèvres, 2018

Plus fort que Thomas Pesquet !

Par Anne-Marie Mercier

Le quatrième volume des aventures de Séraphin est tout aussi riche en événements que le premier (La conquête de l’espace) et les suivants : on retrouve le combat des Français et des Prussiens autour de l’éther, cette substance qui permet à la matière de voler, la quête du professeur Dulac, père de Séraphin, qui a été enlevé, et la poursuite de Louis II de Bavière, disparu en suivant son rêve aérien dans les volumes précédents.

La planète Mars est belle sous les crayons d’Alex Alice, il y pleut et ses canaux aériens sont autant de passages liquides sur lesquels filer à travers des paysages chaotiques. Mars est aussi un lieu d’illusions où un horrible monstre peut prendre les traits d’une princesse, et vice-versa, où l’on donne à ceux que l’on rencontre le visage de ce que l’on craint ou de ce que l’on cherche, où la télépathie est tantôt une chance, tantôt un piège.
Tout cela fait que les variations graphiques y sont plus riches encore, avec davantage d’ampleur que dans les tomes précédents : les paysages et l’architecture de Mars se déploient dans de grandes cases, des pleines pages, des incrustations, toute une gamme de formes pour décrire à la fois l’immense et le détail.
Poésie, action, politique de la conquête spatiale et de la recherche scientifique, aventures, tout cela est magnifiquement servi par un univers graphique subtil, riche et cohérent où les incroyables machines volantes font rêver. On pense à Philippe Druillet et à Jean-Claude Mézières (Valérian) aussi bien qu’à Hayao Miyazaki ou à Jules Verne.

On en trouve un joli décryptage sur le site de la Fnac.

 

 

 

 

 

 

Crevette

Crevette
Elodie Shanta
La Pastèque, 2019

A l’école des sorciers/ de la vie

Par Anne-Marie Mercier

Une petite fille nommée Crevette est orpheline et pleure tout le temps : elle est seule dans sa petite maison des bois, malgré le fait que sa mère défunte lui parle depuis l’urne où sont placées ses cendres, et en plus on l’a refusée à l’examen d’entrée à l’école de sorcellerie, alors qu’elle voulait être sorcière comme sa mère.
Heureusement, elle est recueillie par des voisins un peu bizarres : Gamelle qui ressemble à un chat gris, Joseph le diablotin rouge, Mistigriffe le chat (un vrai, mais qui a été mordu par un vampire et a des petites ailes sur le dos). Gamelle l’aide à préparer son examen et à planter les graines de plantes à potions, Joseph est un peu moins présent (il travaille à l’extérieur – curieux comme ces êtres, mâles, non humains, ont des comportements genrés. Elle finit par intégrer l’école, viennent les cours (assez drôles), la rencontre de l’amie et de l’ami…
L’histoire est découpée en courts épisodes, ce qui donne à ce livre assez épais (114 pages, très aérées) beaucoup de lisibilité. Les dessins sont esquissés à gros traits et très simplement mis en couleurs, ce qui donne à l’ensemble une allure enfantine et maladroite (la dernière page laisse penser que c’est Crevette l’auteure).
L’ensemble est charmant et parfois un peu acide, souvent drôle : les cours de runes et de potions sont cocasses. Il propose une vision de toute sorte d’initiations à travers l’épreuve de la solitude et des différents stades du deuil, des examens qu’on réussit ou pas, de la jalousie, de l’amour, de la perte, mais aussi les pouvoirs de l’amitié et de l’entraide, et la nécessité de la confiance et du dialogue.