Partir ?

Partir ?
Julia Billet
Le Calicot 2025

Il existe près de la route / Un bas quartier des bohémiens…

Par Michel Driol

Depuis 6 ans, des gens du voyage se sont  installés en périphérie de la ville. Mais la municipalité décide de vendre ce terrain pour le lotir, et leur donne 3 mois pour partir, en proposant des logements sociaux pour les familles avec enfants. Faut-il reprendre la route ou se sédentariser ?

Le personnage principal  est Jaime, lycéen de première, bon élève, amoureux d’Ana, qui, comme tous ses camarades de classe, ignore qu’il est Manouche. Il est déchiré entre son amour pour une fille qui ne partagera jamais son nomadisme, et sa fidélité à sa communauté. Pour cette réédition, l’autrice a eu l’excellente idée  de faire de Jaime le narrateur de son propre récit, lui donnant ainsi plus de présence dans la façon de faire percevoir son point de vue dans ce récit initiatique.

Initiatique, car il s’agit à la fois d’une éducation sentimentale et d’une transmission, autour d’un secret lié à l’écriture des Manouches, secret que la vieille Yaya, rescapée des camps de la mort, transmet à son petit-fils, sous forme d’un livre. Car c’est bien de transmission qu’il est avant tout question dans ce petit roman. Transmission d’une tradition au sein d’une famille élargie, transmission de ce que signifie être nomade, prendre la route, comme signe de liberté. Transmission d’une langue, orale, ou écrite ?Mais aussi transmission au lecteur d’une façon de vivre, de penser, de sentir propre à une communauté, pour rompre avec certaines représentations ou préjugés. Ainsi le récit montre toute la richesse des valeurs portées par les Manouches, la force des liens familiaux, la structuration de la famille, le poids de la parole des anciens. Et ce n’est pas pour rien qu’à la fin c’est Jaime qui prend la plume pour raconter ce mode de vie, ce qui l’institue comme véritable auteur de ce premier récit, dans une langue à la fois concise et imagée, pleine de trouvailles, comme cet incipit, abrupt, incisif, qui donne le ton au récit : Dehors, c’est barbelé.

Il faut bien sûr évoquer la montée dramatique tout au long du récit, les affrontements avec les forces de l’ordre, la solidarité avec les associations, la duplicité des services municipaux. Il faut évoquer le désarroi si bien décrit au moment de choisir entre le renoncement à une tradition et la reprise, douloureuse, de cette dernière, entre la fidélité à un mode de vie et le renoncement à l’école, à l‘instruction, à la stabilité. Il faut aussi évoquer la richesse et la complexité de personnages secondaires, la vieille Yaya, déjà mentionnée, grand-mère tutélaire, protectrice, le vieux Solémo,  garant d’une certaine tradition, le père de Jaime, devenu alcoolique.

Un récit sensible et touchant qui permet de mieux connaitre et comprendre un milieu peu connu, objet de bien de fantasmes, celui des gens du voyage, récit qui explore une situation de crise très cornélienne où le héros doit choisir entre la possibilité d’un amour partagé et la fidélité à une tradition qui ne peut que l’en éloigner.

Le tournesol est la fleur du Rom

Le tournesol est la fleur du Rom
Ceija Strojka – Illustrations d’Olivia Paroldi
Editions Bruno Doucey – 2020

La vie, malgré tout !

Par Michel Driol

Les éditions Bruno Doucey ont la bonne idée de publier une version pour enfants du recueil de Ceija Strojka, Auschwitz est mon manteau, édition augmentée de poèmes inédits. Le changement de titre signale comme un nouveau pacte de lecture avec le lecteur, qui passe de l’hiver et du repli sur soi, de l’horreur évoquée par Auschwitz à la fleur lumineuse, à l’été, au soleil. Et, de fait, si le recueil enferme bien en son sein les poèmes relatifs au traumatisme que fut Auschwitz pour l’auteure – rappelons que, tzigane, elle y a été enfermée – il s’ouvre et se clôt sur des textes emplis de lumière et de joie de vivre.

Des textes qui disent le lien avec la nature, fleurs, ruisseau, animaux. Des textes qui disent l’enracinement dans une terre, l’Autriche. Des textes qui disent le temps qui passe et la transmission d’une génération à l’autre. Des textes aussi qui disent l’enfance, enfance volée dans les camps,  enfance à qui les textes s’adressent dans ce « tu » presque omniprésent, enfance invitée à chanter et à vivre. Et, au cœur de ces textes remplis de joie de vivre et d’espoir, une série de souvenirs douloureux liés aux camps, à la disparition du père, textes bouleversants sur l’enfance au garde à vous, maltraitée, textes qui se terminent sur une autre fleur, celle du père, le chrysanthème. Un texte final s’adresse aux descendants, texte rempli d’espoir et d’émotion, pour tisser le lien entre une enfance et une autre, pour dire l’amour qui lie et la beauté de la vie à partager.

Cette édition est enrichie de quatre poèmes inédits, dont la facture tranche avec le reste du recueil, textes fondés sur des anaphores, des questions réponses, comme autant de comptines dans une forme qui fait penser aux devinettes, textes pour dire la douleur, mais aussi l’étrangeté du monde.

Comme toujours dans la collection Poes’histoire, l’illustratrice a été choisie avec soin, et propose un travail lumineux, coloré, qui magnifie l’enfance avec une petite fille au visage expressif, mais qui montre aussi les barbelés, évoque de façon à la fois réaliste et métaphorique les camps.

Ce beau recueil offre l’occasion de s’intéresser à l’autrice, trop peu connue en France, poète et peintre Rom décédée en 2013.