Où es-tu Britannicus ?

Où es-tu Britannicus ?
Romuald Giulvivo
L’école des loisirs (Medium), 2013

Néron, mon frère

Par Anne-Marie Mercier

britannicusC’était une belle idée que de faire parler Britannicus et d’évoquer à travers lui une figure d’adolescent de 14 ans, orphelin et épileptique, fasciné par son demi frère, le futur empereur Néron. Mais on reste gêné par un excès de familiarité, non pas tant dans les mots (puisqu’il s’agit de le montrer proche de ses lecteurs, pourquoi pas ?) mais dans les conduites et les mentalités. L’écrasement des perspectives a des inconvénients, du coup, ce n’est qu’une histoire de famille tordue de plus (bien tordue, certes) où l’on est entre les turpitudes des douze Césars et le roman noir pour ado.

La condition : oublier Racine et se plonger dans la noirceur.

Nox, t. 2 (ailleurs)

Nox, t. 2 (ailleurs)
Yves Grevet
Syros, 2013

Les héros qui puent : les Misérables version SF

Par Anne-Marie Mercier

nox2 La nouvelle série d’Yves Grevet (auteur de l’excellent Méto) a bien des qualités : elle propose un monde original, dans lequel les basses classes vivent dans la « Nox », un brouillard de pollution qui ne peut se dissiper, et qui en meurent, tandis que les privilégiés habitent dans les hauteurs où l’on peut voir du ciel bleu, de la nature ; ils captent aussi à leur profit toutes les ressources médicales qui pourraient sauver les malades d’en bas.

Le premier volume (voir la chronique de lietje) faisait se rencontrer une jeune fille du haut et un jeune homme du bas, ce qui pouvait laisser présager les banalités habituelles de rencontres des cœurs malgré les différences. Mais non, la situation s’embrouille, la violence gagne comme les compromissions, des deux côtés. On retrouve le jeune héros assassin malgré lui, prisonnier, père, en fuite, la jeune fille est de son côté coincée par de nombreux conflits de loyauté… devient traître à tous et surtout à elle même ; comment tout cela va-t-il finir ? Le récit est enlevé, rythmé, les personnages sont attachants, qu’ils soient principaux ou secondaires.

L’autre mérite du récit est de proposer des héros (ceux du monde de la Nox) qui « puent » atrocement, qui sont affligés de maladies affreuses, dont les vêtements sont en lambeaux, toutes sortes d’images qui inspirent d’ordinaire le dégoût et qui sont élevées au rang de souffrances infligées par le système dominant. Captation des ressources, système de surveillance policière, catastrophes écologiques, tout cela y est discuté. C’est de la SF, certes, et cela fait réfléchir, c’est donc de la bonne SF. Ces nouveaux misérables ont de l’allure et nous parlent d’aujourd’hui ou de demain.

Ma Dolto

Ma Dolto
Sophie Chérer
Ecole des loisirs, 2009 (Stock, 2008)

De Françoise Dolto à Sophie Chérer,
de Sophie Chérer à Françoise Dolto

par Dominique Perrin

« Dolto » est un nom qui peut évoquer à la fois la platitude du déjà-connu, et l’extrémisme de mauvais aloi d’une intellectuelle et praticienne aux positions rigides (c’est, par le plus grand des hasards et par une sorte de malheur des séries, une femme).
Il ne peut cependant échapper à aucun de ses détracteurs, plus ou moins conscients, plus ou moins occasionnels, qu’ils manipulent un nom dont l’aura a marqué une époque. Pourquoi ? Comment ? Sophie Chérer publie un Ma Dolto apte à restituer les proportions et la silhouette d’une psychanalyste des plus stimulantes, au long d’une époque lointaine et familière de la pensée (1908-1988) : le 20e siècle.
Dans le titre retenu pour ce livre, de l’aveu de l’auteure aussi difficile que passionnant à écrire, en tous cas passionnant à découvrir, c’est un « Ma Dalton » que le lecteur est invité à entendre : c’est à l’évocation d’une vie placée sous les auspices de la résistance et de la marginalité, et du coup nécessairement de l’invention et de l’affirmation, qu’est consacré cet ouvrage substantiel de trois cents pages et d’une soixantaine de « chapitres » aériens. Un tel projet passe par l’évocation précise non seulement des commencements et des grandes étapes d’une carrière remarquable, mais aussi d’une constellation familiale, amicale et professionnelle, du contexte et des événements marquants d’une enfance, d’une adolescence et d’une vie d’adulte. Il ne s’agit en effet pas seulement de faire mieux connaître les pratiques et travaux attachés au nom de Dolto, mais aussi de permettre au lecteur de faire la rencontre sensible et intellectuelle d’une personnalité, donnée à connaître dans sa genèse, ses désirs et ses impatiences – ses travers possibles également –, sa manière de parler, grâce en particulier à un système souple de citations aux statuts variés (de la lettre d’enfant à la parole enregistrée de la praticienne). A cette matière très documentée s’entrelace l’évocation par l’auteure du retentissement de la rencontre avec Dolto dans sa propre biographie. De fait, si le livre est aussi tonifiant qu’enlevé, c’est certainement parce qu’il participe de l’entreprise qu’il décrit : d’un être, d’une génération à d’autres, le chemin de foudre d’une pensée émancipante, conquise sur fond de bienséance et de résignation face aux ordres et désordres les plus mortifères de la vie sociale.
Ce livre qui assume de façon singulière le mode du discours apparaît comme un livre pour tous, adolescent(e)s, « jeunes adultes », adultes de tous âges. Son projet principal, qui est de rappeler et de soupeser l’apport de Dolto non seulement à la psychanalyse mais à l’ensemble de son temps, c’est-à-dire au nôtre, est de portée précisément intergénérationnelle : chez Dolto, on s’en trouve après lecture savoureusement convaincu, instituer l’enfant comme sujet à part entière est bien toucher à tout l’édifice social.