Emy Belette – Mystère à Polpina

Emy Belette – Mystère à Polpina
Lucie Bauchot – Illustrations de Barbara Brun
Didier Jeunesse 2026

Ordures, béton et corruption

Par Michel Driol

Invitée sur l’ile de Polpina par Léonard le Putois, en compagnie de son associé Elvis Petit-Chat, Emy Belette, la célèbre détective privée, entend bien se reposer et jouer aux échecs. C’est compter sans le cambriolage de la boutique tenue par un couple de goélands, qui laisse Lulu Gabian dans le coma. Seules traces : des plumes rousses… Mais quand elle apprend que Lulu, Léonard et Suzy Ecureuil sont membres du collectif Clean my Polpina qui lutte contre le projet de complexe touristique du maire, elle se met à enquêter avec eux…

Voilà un roman dont l’univers se situe entre Zootopie et Jefferson : une intrigue de roman policier dans un monde peuplé d’animaux humanisés où les espèces cohabitent, un monde dans lequel on retrouve tous les comportements humains : l’amour, l’ambition, la cupidité et bien d’autres. Comme dans nombre de polars contemporains, on dénonce certains aspects du monde actuel. Ici, le mal est incarné par un maire imbu de lui-même, incarné par un redoutable bélier, aidé de deux fouines sans scrupule et d’un policier véreux, monsieur Poulet, bien sûr ! Toute une faune dont les actes ne respectent en rien la nature, et dans le traitement des ordures, et dans la volonté de bétonner toute une partie de l’ile pour attirer plus de touristes. Quant au groupe d’écolos, il est bien sûr fiché S, comme Sauvages… On voit là, mise à hauteur d’enfants, une des problématiques sociétales actuelles. Mais c’est aussi un bon roman d’aventures policières porté par un imaginaire cohérent et une intrigue rondement menée dont les ingrédients sont le suspens, les découvertes fortuites, la mise en danger des héros, une course poursuite…  et des personnages attachants dont le duo Emy-Elvis, belette et chat, deux personnages qui se vouvoient, fait rare dans ce genre de littérature ! Les illustrations, crayonnées, donnent vie à ces personnages et à cet univers insulaire très anthropomorphisé.

Ce volume, on s’en doute en voyant le titre, constitue le premier tome d’une future série autour d’Emy Belette, nouvelle héroïne de roman policier à suivre. Souhaitons lui longue vie !

Noctance

Noctance
Antoine Delahaye
‎Rouergue (« épik »), 2026

Roméo et Juliette, dans un nocturne mi féérique, mi social, et très linguistique à Paris

Par Anne-Marie Mercier

Voilà une belle histoire d’amour, un beau récit fantastique, tout cela doublé d’une critique acerbe des conduites sociales de notre temps – sur ce dernier point, c’est un peu caricatural. L’héroïne, Lise est une rebelle. Sa mère veut qu’elle fréquente des rallyes (ça existe encore ?) pour épouser un garçon de son milieu ; son père et le préfet de police de Paris : il fait la chasse aux migrants et aux manifestants écologistes. Quant au jeune premier, Moshir, il fait partie des Noctambules, le peuple de Noctance. Ils sont humains ou du moins ils en ont l’air malgré leurs oreilles pointues et leur taille un peu en dessous de la moyenne. Ils ont quelques pouvoirs magiques à partir d’un certain âge (justement celui de Moshir) à condition d’avoir trouvé Le mot, leur mot, celui qui leur permettra de mettre en œuvre cette magie.
Lorsque l’histoire commence, Moshir fait ce qu’il peut pour ne pas être un héros et ne pas affronter le monstre qui apparemment le cherche. On le voit prendre des leçons de combat, dans lesquelles il se révèle assez maladroit et des leçons de magie, pour tenter désespérément de trouver son mot qui lui donnera du pouvoir. Cela donne des passages comiques ou des mots supposés être inspirants issus de nombreuses langues sont sollicités pour finir avec un joli mot en italien.
Lise et Moshir ne parlent pas vraiment la même langue. Si elle s’exprime comme une bonne élève, étudiante en études cinématographiques, lui parle un sabir dans lequel les articles et les prépositions et bien d’autres petits mots sont escamotés et mêlés avec des mots venus d’autres langues ou tintés de yiddish ou même inventés. Si cette langue ou ce procédé peut apparaître un peu facile pour ce qui est de l’appauvrissement de la syntaxe, il est très séduisant par l’introduction de tous ces mots qui donnent au texte une musique particulière. Peu à peu la langue de Mochi se structure et celle de Lise se caviarde des mots de son ami. Le résultat est assez joli et musical.
L’avertissement placé en début de livre est à la fois un véritable avertissement et un clin d’œil : « bien que ce roman s’adresse aux jeunes adultes, il comporte plusieurs scènes, violentes et érotiques » . On ne sait comment comprendre ce « bien que », sinon comme un rappel des derniers scandales qui ont secoué le monde de la littérature de jeunesse, scruté par certains hommes politiques. Comparé au genre nouveau, de la « romance », ces « scène explicites » n’ont rien de choquant dans la mesure où les protagoniste sont tous deux amoureux et pleinement consentants, chacun respectant l’autre, ce qui est loin d’être le cas dans le genre cité plus haut.

Joli réussite !

 

Mes rêves au grand galop – Saison 2

Mes rêves au grand galop – Saison 2
Didier Jean & Zad
Utopique 2026

Cheval, couture , collège et harcèlement

Par Michel Driol

Inès, élève de 3ème, paralysée, est férue d’équitation. Elle est amoureuse de Sébastien, et délaisse peu à peu son amie d’enfance, Sasha. Cette dernière, qui adore coudre, est remarquée par une nouvelle élève, Mila, qui accepte de lui servir de mannequin dans des vidéos. Mais un jour tout change. Mila se désintéresse de Sasha qui doit affronter moqueries, brimades et petites agressions au point de tenter de se suicider. Inès et Sébastien tentent de comprendre ce qui s’est passé.

Ce roman est le second tome d’une série, dont le premier opus est brièvement raconté au début, afin de ne perdre aucun lecteur. Ajoutons une table des personnages pour aider à la compréhension du récit, polyphonique, car pris en charge, en alternance, par Inès, Sébastien et Sasha. L’intrigue prend du temps à se mettre en place, le début du roman étant consacré aux activités normales des trois adolescents, et à la joie de Sasha d’être repérée et admise chez elle par Mila, expansive, riche, populaire malgré son arrivée récente dans le collège. Puis différents indices conduisent le lecteur à s’interroger sur ce personnage de Mila, son comportement à l’égard de Sasha, lorsqu’elle la prend en photo nue, à l’égard de Sébastien, lorsqu’elle lui commande son portrait qu’elle paie chèrement. Le drame se noue donc petit à petit, dans une temporalité longue, sans qu’on comprenne vraiment les éléments déclencheurs, les raisons du harcèlement de Sasha. Ce dernier est particulièrement bien décrit, aussi bien dans les faits que dans les conséquences psychologiques sur la jeune fille, harcèlement à la fois physique et cyber harcèlement.

La polyphonie permet d’avoir les points de vue des trois principaux protagonistes, de montrer comment se tissent ou se détissent les liens entre eux dans ce récit à trois voix qui fait la part belle aux personnages secondaires, positifs pour la plupart comme les parents de trois adolescents, travailleurs, attentionnés, s’aidant les uns les autres.

Reste bien sûr la question des motivations de Mila, qui sont traitées avec soin par les deux auteurs. Elle s’exprime, dans une lettre de demande de pardon, et évoque aussi ce qui lui est arrivé dans un autre collège. Les auteurs font ainsi du harcèlement une spirale dont il est difficile de se débarrasser.  Mais aussi sans doute dans un roman pour la jeunesse il est difficile de construire des personnages d’ados totalement négatifs… Toujours est-il qu’après le drame évité de justesse, les personnages retrouvent une sorte de calme, de sérénité pour pouvoir affronter l’avenir. En cela le roman est bien porteur de valeurs humanistes.

Un roman adolescent qui aborde les questions du harcèlement scolaire et du cyber harcèlement, à travers 3 voix bien identifiées, et qui se termine en donnant les numéros de téléphone utiles pour venir en aide aux mineurs en danger.

Le Vélo de Jules

Le Vélo de Jules
Louise Chaput et Annick Gaudreault
Editions de l’isatis 2026

Récupérer, réparer, rouler…

Par Michel Driol

Au bout de la ruelle, le père de Jules – le narrateur –  a trouvé un vieux vélo. Jules et lui le réparent, le repeignent, regonflent les pneus, et voilà Jules parti pour de grandes balades ! Une dernière page documentaire retrace en grandes lignes l’histoire du vélo.

Voilà un album écologique, véritable ode au bricolage, aux savoir-faire manuels, qui montre comment on peut donner une seconde vie aux objets abandonnés au lieu de les jeter, dans la bonne humeur, et la complicité d’un père et d’un fils. Il est fier, Jules, sur la couverture. Fier de quoi ? D’avoir un vélo ou de l’avoir réparé, repeint, avec son père ? Fierté du travail accompli, et bien accompli.

Le texte joue avec les rimes et les assonances, sans avoir une présentation en vers, pour se donner plus de musicalité et de légèreté. Il fait parfois appel à des dialogues pleins de la poésie décalée de livrets d’opéra – façon Offenbach ! Les illustrations veulent occuper tout l’espace de la page, montrant le père et le fils bien occupés, dans un faubourg québécois entre ville et jardin public.

Un album qui fait le choix de la légèreté, pour montrer, par la pratique, comment on peut donner une seconde vie aux objets,  comme les vélos, moyen de transport doux s’il en est ! Pour aussi montrer aux enfants que réparer vaut mieux qu’acheter !

Cric ! Crac ! les taupes passent à l’attaque !

Cric ! Crac ! les taupes passent à l’attaque !
Aurélien Dony, Nina Neuray
Cotcotcot édtions, 2026

Sauver la terre (et le sous-sol) 

Par Anne-Marie Mercier

Après un passage par des pages sombres, dans le noir (nous sommes sous la terre), les clichés volent en éclat : il n’y a pas « rien » sous la terre ; au contraire, cela grouille de vie et nous voilà embarqués dans le monde fort sympathique et coloré des taupes. Il y en a des bleues, des rouges des grises, qui vivent dans de multiples tunnels ; cela grouille dans l’image, la surpopulation guette. Mira et Mireille sont de délicieuses amies qui s’émerveillent aussi des beautés du monde de la surface.
Les taupes ont le cœur sensible et s’approchent d’une fillette qui pleure au bord de la rivière : elle a appris la construction imminente d’un supermarché au bord de sa rivière, ce qui va chasser tous ses amis. Le lendemain, nos deux héroïnes taupes constatent la catastrophe et font appel à tous les animaux qui se liguent pour l’empêcher. Le chantier est bloqué, et les ouvriers sont convaincus de ne plus jamais détruire la nature. Tout cela est mignon et assez naïf, mais porté par un enthousiasme communicatif, un bel espoir. Les images, éclatantes de vie et très dynamiques, font exister ce joli rêve.
Le mérite principal de ce petit conte, au-delà de son message de lutte contre l’artificialisation des sols, est de montrer l’épaisseur de la terre et les richesses du sous-sol : les terriers des taupes, le lieu de la germination des plantes, les racines, tout cela est joliment dessiné et coloré, autant que la délicatesse du monde d’en haut, fleuri et boisé.

Fleur d’argent

Fleur d’Argent
Cécilie Eken

Traduit (danois) par Catherine Renaud
Hélium, 2026

Un cocon dans une nature luxuriante

Par Pauline Barge

C’est la fin de l’été, avec sa chaleur étouffante et la rentrée des classes. Pour Jonas, cela n’a pas un goût agréable. Il doit bientôt déménager et l’éloignement prochain avec son meilleur ami Simon le chagrine. Cependant, avant même qu’il ne parte, Simon l’abandonne soudainement. Jonas passe alors ses derniers moments seul, dans le repaire secret qu’ils s’étaient construit, au fond d’une mystérieuse maison à la lisière de la forêt. Ce petit cocon va être chamboulé : la vieille dame qui occupait cette maison, la « Sorcière », décède. Poussé par sa curiosité et son inquiétude, Jonas va devenir malgré lui le gardien de toutes les plantes de cette drôle de demeure. Une banale occupation, jusqu’à ce que Fleur d’Argent fasse son apparition. Cette fillette mi-plante, mi-humaine, lui demande de la sauver, avec toutes les plantes de la maison. Jonas livre alors un véritable combat pour préserver cette nature luxuriante.
Ce court roman est très doux et bienveillant. Il nous embarque d’abord au milieu des plantes et des merveilles de cette fascinante maison. On s’y perd avec Jonas, on ressent ses joies et ses surprises. Ce récit émerveille, par son caractère improbable et sa créativité épatante. La plume de Cecilie Eken est pleine de poésie, faisant de ce sujet et de cette idée d’apparence simple, une histoire totalement envoûtante. Au-delà de son caractère fantaisiste réussi, le roman porte d’autres messages forts pour les lecteurs. L’écologie est un point clef dans ce roman, montrant l’importance de la protection de l’environnement, mais surtout le pouvoir que la nature peut avoir sur nous. Jonas est un personnage touchant par sa générosité et sa bienveillance. De même, son caractère curieux et sa résilience face aux bouleversements de son quotidien font de lui un héros dans lequel les jeunes lecteurs peuvent s’identifier aisément.
Fleur d’Argent est donc un roman brillant, qui restera dans le cœur de chaque lecteur. Une belle lecture quand le mauvais temps et l’attente de la renaissance de la nature nous rongent. Le récit parle beaucoup d’amitié, et c’est également ce que peut être ce roman : un ami, un refuge, pour des lecteurs ayant besoin d’un moment d’évasion, d’un cocon protecteur au sein d’une nature surprenante et attachante.

L’Arythmie des Papillons

L’Arythmie des Papillons
Sandrine Gaussein-Casanova
Risabela, 2025

Palpitant pulsant

Par Anne-Marie Mercier

Ce beau titre annonce bien la couleur du roman, énigmatique et poétique et surtout très rythmé. Le rythme tient autant au sujet qu’au style. D’entrée, on est saisi par des formules qui se répètent, et surtout par des onomatopées qui accompagnent la lecture. « Zip zzzzzip zip » est le bruit du boulier que tous les habitants de la Cité souterraine, bOuld’hOmmes et rOndelles, tiennent devant leurs yeux – le royaume est guidé par le calcul binaire et les probabilités. Finissant son travail de comptage, la jeune Antic lève son boulier (Clic), prend un tube de transport (Fiiiiii, … Ding ding, …Viou), sautille (tic tic) en rentrant chez elle, mais elle dévie de son chemin tout tracé en suivant un drôle de petit animal.
Comme Alice, elle tombe dans un lieu plus vivant que le sien, coloré, plein de danse et de musique, et surtout de papillons : les humains qui s’y trouvent leur sont mystérieusement liés et ce lien vital est une image de ce que Antic pressent en elle, elle qui cherche tout à coup à s’ouvrir. On retrouve l’idée présente dans la série de Philip Pullman, À la Croisée des mondes, dans laquelle chaque personnage est lié à un animal, et où des personnages cyniques cherchent à briser ce lien. Dans le monde d’Antic, c’est chose faite, les papillons ont disparu ; elle ignorait même qu’ils aient existé. Elle découvre ce qu’était le monde avant l’intervention du tyran : il a voulu anéantir le hasard et tout soumettre au calcul binaire. Elle apprendra aussi comment ses parents ont disparu en s’opposant à lui.
Sa grand-mère lui révèle toute l’histoire, celle de ses parents et celle du tyran qui, miné par un chagrin d’amour, voulut éliminer le rêve de tous les cœurs, y compris celui des enfants. « Le rythme du Papillon, dit-elle, c’est l’essence de la vie. La survie du Papillon, de notre puissance vitale, de notre poésie, c’est devenu leur combat. Tes parents se sont battus pour la Cité entière. Puis pour toi. » Le Papillon d’Antic la pousse à tenter de retrouver le lieu mystérieux de la fête et surtout de partir à la recherche de son mystérieux danseur pour lequel son cœur s’est mis à battre de manière désordonnée. Tout cela l’amènera à rejoindre la résistance alors qu’elle arrive à l’âge où l’on doit l’apparier à un garçon de manière aléatoire… je n’en dirai pas plus car on va de surprise en surprise, la plus belle étant l’énergie que ce livre dégage.
Il y a beaucoup d’originalité dans ce roman: l’histoire, la typographie, l’utilisation du calcul binaire, la place de la poésie et de la danse et bien d’autres choses. Cependant, on retrouve aussi de nombreux thèmes classiques, comme la vision d’un monde futuriste opposant froide rationalité et énergie du vivant, la chute inopinée dans un monde autre, le secret d’un tyran, la quête de parents disparus, celle d’une fête étrange et d’un amour bizarre. Tout cela s’entremêle de bien belle façon.
Ce premier roman a été édité avec une cagnotte solidaire Ulule. Vous trouverez sur ce lien comment commander l’ouvrage, mais aussi un descriptif plus détaillé, une interview, un extrait, la bio étonnante de l’autrice, et bien d’autres choses intéressantes que je n’ai pas pu ou pas su développer.
Le nom de la maison d’édition, Risabela, est en rapport avec la technique d’impression utilisée, écologique et artisanale, la risographie.

 

 

Ramson & Aki

Ramson & Aki
Aurélie Wilmet
CotCotCot éditions 2026

L’ours qui aimait la forêt et la forêt qui aimait l’ours

Par Michel Driol

Deux personnages pour cet album : un vieil ours qui adore l’ail des ours, et une forêt boréale, Aki. Et, pour lier l’un à l’autre, le vent, sorte d’esprit de la forêt, peut-être. Tout commence au printemps, quand Ramson émerge don long sommeil hivernal, les narines chatouillées par l’odeur de l’ail des ours. Puis arrive l’été, avec les baignades. Et enfin survient l’incendie, qui détruit la forêt. Mais, au printemps, l’ail des ours est encore là, et Ramson le premier à se réveiller…

Ramson et Aki propose un album qui articule différents registres. Un registre très poétique d’abord, avec cette amitié entre un ours et la forêt qui l’abrite, le protège, avec laquelle il échange, il parle. Forêt qui se souvient aussi des légendes anciennes. Avec ce vent, représenté comme un simple trait oranger, véritable souffle de vie, force spirituelle. Avec ce passage des saisons, reprenant un motif  poétique, pictural, musical, bien connu.  Avec cette langue du narrateur, aux phrases souvent longues et enveloppantes, et celle des personnages, parfois dans l’urgence, parfois presque dans la préciosité…. Mais aussi un registre plus écologique, qui illustre la symbiose entre milieu naturel et animaux, qui alerte sur les dangers si actuels des grands feux de forêts, qui atteignent aussi les forêts boréales. Et enfin un registre plus philosophique, l’ours, animal qui ressemble le plus à l’homme, le symbolisant ici dans un milieu dont la fragilité n’est plus à démontrer. Pour autant, les illustrations ne jouent pas sur l’anthropomorphisme, ou la tentation de faire de ce grizzly un nounours bien gentil. Certes, il possède un nom propre, mais on le voit mâcher à belles dents l’ail, se baigner, ruisseler, la fourrure comme mal léchée… Tel qu’il est, il permet néanmoins de susciter l’empathie du lecteur.

Un album qui raconte une histoire simple, avec peu de personnages, accessible aux plus jeunes, mais un album optimiste dont les sens symboliques mettent en valeur la force vitale de la nature, capable de se régénérer après une catastrophe.

Perchés

Perchés
Florence Médina – Charlotte André
Les Editions du Pourquoi pas ?? 2026

De grâce, de grâce, Monsieur le promoteur…

Par Michel Driol

C’était un petit jardin, autour d’une maison en ruine, au cœur d’un quartier en pleine gentrification. Un terrain de jeu pour quatre ados, deux filles et deux garçons. Quand ils apprennent que le terrain est vendu, pour y construire un immeuble, ils se mobilisent. C’est d’abord une pétition, qui leur permet de rencontrer une vieille soixante-huitarde. Puis, devant l’urgence, ils vont souder les grilles et s’enfermer à l’intérieur, se perchant sur les arbres, pour empêcher qu’on les abatte.

Un roman est un miroir qui se promène sur une grande route. Tantôt il reflète à vos yeux l’azur des cieux, tantôt la fange des bourbiers de la route. Cette phrase de Stendhal s’applique parfaitement à Perchés, qui montre la vie sociale, les relations, et les évolutions d’un quartier populaire. L’autrice s’attache à donner une épaisseur culturelle, historique, sociologique  à chacun de ses personnages. Ils ont une histoire, viennent d’ici ou d’ailleurs, dans des familles monoparentales ou bi parentales, mais se sont choisis comme une famille de cœur, entrainant, de fait, leurs parents avec eux. L’azur du ciel, c’est celui des liens tissés entre eux et, autour de de jardin devenu ZAD, avec tous les habitants qui s’arrêtent, discutent, apportent à manger ou à boire, faisant ainsi société autour d’une grille soudée. L’azur du ciel, c’est aussi ce personnage de cuisinier de sushis, un japonais n’ayant qu’un mot à la bouche. L’azur du ciel, il est bien sûr dans les arbres, dans le souci de la défense de ce coin de nature à protéger.  L’azur du ciel, c’est le naturel, la simplicité, des relations de voisinage, faites d’entraide simple pour la garde des enfants, ou la générosité des portions de couscous. L’azur du ciel, c’est ce vivre ensemble montré ici, entre des gens d’origine, de métiers, différents. Quant à la fange, elle est à chercher du côté de l’argent, de la vente du terrain, du promoteur. Sans révéler la fin, qu’on attend heureuse, on verra que la recherche du profit maximum  y joue un rôle fondamental. La fange, c’est aussi la transformation sociale des quartiers populaires, l’exclusion des familles les plus pauvres vers la périphérie, la fin d’u certain mode de vie, d’une mixité sociale et culturelle.

C’est un roman qui met aussi en œuvre dans son écriture la polyphonie à l’image de cette société pluriculturelle. Il faut voir avec quelle délectation l’autrice donne la parole à Gigi, ex employée des usines Wonder en 1968, dont le langage est truffé de parisianismes bien marqués. Il faut voir aussi comment, devant les grilles, les points de vue différent, entre les soutiens des Zadistes en herbe et leurs détracteurs, qui pensent que leurs parents devraient leur donner une autre éducation. Il faut voir aussi les discussions avec les bucherons, le promoteur, l’huissier, certains personnages étant bien plus nuancés que ce à quoi les enfants s’attendaient.  Le roman met aussi en œuvre une certaine intertextualité, avec ses allusions au Baron perché, bien sûr, avec les chansons qui le traversent, le petit jardin, de Jacques Dutronc, évidemment, mais aussi le Temps de cerises, ou les citations de La Boétie ou Henri David Thoreau .De ce fait, il situe cette forme de résistance non violente dans une histoire plus large, donnant ainsi au lecteur l’envie d’en savoir plus sur cette forme de lutte.

En  début de chapitre, les illustrations très colorées mettent l’accent sur les personnages, les visages des différents protagonistes, et sont bien en phase avec ce roman plein de la vie de son jeune narrateur, que l’histoire n’avait pourtant pas épargné, un roman qui montre les forces du collectif, pour résister, ensemble.

Les P’tits Mythes – contes et légendes

Les P’tits Mythes – contes et légendes
Zélia Aït-Oufella
Les Editions de temps à autre 2026

Monstrueux humains ou monstres humains ?

Par Michel Driol

Une chronique un peu singulière car, sur Lietje, nous rendons compte le plus souvent d’ouvrages écrits par des adultes à destination des enfants. Aujourd’hui, c’est un recueil de contes écrits par une collégienne de 13 ans, 10 récits qui montrent la confrontation entre des monstres et des humains, et qui conduisent à s’interroger sur ce que c’est qu’être monstre, ce que c’est qu’être humain.

Chacun des récits raconte la confrontation entre des monstres, le plus souvent en famille, et des humains. Des monstres pacifiques, écologistes, sensibles, et des humains avides de profit, guerriers. Il s’agit de contrôler un territoire, d’accepter l’autre, de vivre avec – ou sans – les nouvelles technologies. Chaque récit conduit dans un monde différent, habitation troglodyte, école, planète lointaine, mais reprend un certain nombre d’invariants. D’abord le jeu avec les noms des monstres, proprement imprononçables, parfois clin d’œil à des personnages célèbres, ensuite le conflit avec les humains, qui montre que les monstres ne sont pas ceux qu’on pense. Monstres qui n’ont en fait de monstres que le nom : jamais décrits, mais toujours qualifiés de monstres par le récit.

On ne peut pas s’empêcher de trouver quelques naïvetés dans l’écriture, preuves de la jeunesse de leur auteur, mais une vraie réflexion sur le monde qui nous entoure et les valeurs que nous souhaitons défendre. Non, tous les jeunes ne sont pas fascinés par les écrans, par ni par les parcs d’attraction. Oui, ils veulent défendre notre terre, oui ils souhaitent plus d’intégration, de solidarité, d’accueil de tous. Oui, ils souhaitent un monde plus fraternel, plus humain. C’est le message véhiculé par ces monstres, un message universel d’ouverture aux autres, de tolérance, de respect. Et cela fait du bien à lire par les temps qui courent.

Un bel avant-propos de Philippe Meirieu met l’accent sur le lien entre les monstres, les mythes et l’enfance. On est tous le monstre de quelqu’un, parce qu’on ne pense pas de la même façon, parce qu’on n’a pas le même corps, les mêmes vêtements. Mais  voilà un recueil qui joue avec tout cela, nous invite à la fois au plus grand sérieux et au plus grand amusement, ce qui est bien le propre des jeux enfantins.