Le Loup en slip : les Lopins du lapin

Le Loup en slip : les Lopins du lapin
Wilfrid Lupano – Mayana Itoïz
Dargaud

La propriété, c’est le vol…

Par Michel Driol

Alors que dans la forêt, on se la coule douce, Maitre de Garenne, notaire, fait le tour des habitants pour leur vendre des titres de propriété. Le loup en slip se retrouve alors enfermé chez lui, car chacun a clos sa nouvelle propriété. Comment circuler ? Tout devient alors marchandise : même l’air qu’on respire, que Robert l’écureuil prétend détenir…

Entre album et bande dessinée, cette série ne manque pas d’humour. En voici la neuvième livraison, qui n’hésite pas à s’attaquer au concept de propriété, pour conduire, à travers des situations bien absurdes, à réfléchir sur les relations entre individu et société. Qu’est ce qui fait la possession ? L’usage, comme cela se pratiquait dans la forêt ? Ou le titre, qui incite aussitôt à s’enfermer chez soi ? Y-a-t-il des biens dont personne ne peut réclamer la possession ? L’air, ici, dont on mesurer la consommation individuelle avec des appareils  bien évidemment vendus par le propriétaire… On songe bien sûr à d’autres biens essentiels dans notre civilisation, l’eau, par exemple.

C’est donc à une satire bien affutée de notre monde capitaliste et du libéralisme sauvage que se livre l’album : éloge de la petite propriété, entreprises profitant de la crédulité des consommateurs, forces de l’ordre, culte du papier timbré… tout cela au prix d’une dégradation des rapports sociaux, de la bonne entente, de la solidarité et du vivre ensemble. Rien de théorique pourtant dans cet album à l’allure de fable absurde, c’est-à-dire poussant jusqu’à l’extrême son point de départ, pour mieux en dénoncer les aberrations. Le tout est vu, bien sûr, par le loup, personnage de naïf qui ne comprend pas le monde dans lequel il se retrouve entrainé, et qui trouve la force de résister.

Un album qui reprend bien la définition de la comédie : elle corrige nos mœurs par le rire !

Un Si petit jouet

Un Si petit jouet
Irène Cohen-Janca, Brice Postma Uzel
Éditions des éléphants, 2022

Comment parler de l’enfance dans la guerre ?

Par Anne-Marie Mercier

À partir d’un petit objet, d’autant plus petit qu’il semble sans importance (un jouet), ce petit album carré soulève une grande question, celle de l’enfant et de ses propriétés, de ce qu’il peut emmener ou pas avec lui quand il est obligé de changer de domicile, et de tout ce que la présence ou l’absence de ces choses représente d’inquiétude et de souffrance.
La première voix est celle d’une fillette qui possède une poupée minuscule, pas plus grande qu’un pouce, qu’elle a appelée Léo. C’est une poupée qu’on peut emmener partout avec soi (même à l’école) en la cachant, et dont on peut s’occuper partout, en la transportant dans une boite d’allumettes, en la lavant, la nourrissant avec des riens.
Avant, raconte la fillette, elle habitait dans un autre pays, bien différent et avait un ours en peluche aussi grand qu’elle. Un jour, les avions (qu’elle appelle les croix de fer) sont arrivés et ont plongé le ciel et la terre dans le chaos.
La petite fille a fait l’expérience de la fuite, pour elle, et de l’abandon, pour son ours. Si la guerre revient, elle sera prête. Dans son nouveau pays, elle rencontre une autre fillette qui possède une toute petite poupée, mais dans son cas c’est à cause du divorce de ses parents : elle a deux maisons et se déplace constamment de l’une à l’autre.
Le jouet dit bien des choses, sans pathos, de la vie des enfants déracinés qui tentent de trouver des moyens de s’adapter à une nouvelle vie.
Les images sont elles aussi pudiques et ne montrent que les silhouettes des enfants, montrés de profil. Seules les poupées nous regardent, petites et fragiles. Les pages offrent de beaux contrastes entre couleurs complémentaires, fonds blancs, hachures grises, saupoudrages argentés, formes au pochoir ou dessins délicats. L’ensemble est beau, simple et bouleversant.

C’est à moi !

C’est à moi !
Laure Monloubou
Editions amaterra

Et moi, et moi, et moi !

Par Michel Driol

cestUne plage, un seau, un râteau et un tamis…Une petite fille joue avec ces trois objets. Survient un garçon, qui les prend, tour à tour. C’est à moi…De la même façon, il va s’accaparer tous les autres jouets, jusqu’à se retrouver la tête dans le sable. Arrive alors un autre petit garçon qui offre des jouets à la petite fille, et construit avec elle un château de sable… jusqu’à ce que le premier garçon se réveille et lance un « bin et moi alors ?!! »

Cet album, aux pages cartonnées, presque sans texte, aborde avec humour la difficulté du tout-petit de prêter ses jouets, et son désir de s’accaparer tout ce qui l’entoure. La chute montre bien évidemment qu’à deux, c’est mieux, et met en avant les plaisirs de la socialisation et du partage. Pour autant, cette chute n’impose pas une lecture moralisatrice et laisse le lecteur choisir : qu’est-ce qui pousse le premier garçon à prononcer la phrase finale – son égotisme ou l’envie de s’intégrer au groupe ?

L’album ne parvient pas tout à fait à échapper aux stéréotypes de genre : la petite fille est la victime souriante, puis interloquée des vols successifs du premier garçon, et c’est un autre garçon qui vient la séduire avec ses jouets qu’il partage avec elle. Mais du coup, le dispositif narratif permet de montrer un garçon positif et un autre garçon négatif.

Les illustrations, simples et efficaces, dans un décor dépouillé presque abstrait, permettent aux tout-petits de comprendre l’histoire, en particulier grâce aux attitudes et traits de physionomie des personnages (forme de la bouche, rose des joues…).

Un album plein de tendresse… les tout-petits voudront-ils le prêter ou se l’accaparer ?