La Sorcière aux yeux de lune

La Sorcière aux yeux de lune
Myriam Dahman et Nicolas Digard, ill. de Júlia Sarda
Gallimard jeunesse, 2025

La défaite d’un Monstre

Par Anne-Marie Mercier

Le conte reprend des ingrédients classiques : une sorcière solitaire, une jeune fille réduite en esclavage, un monstre marin qui la tient captive, un défi logique dans lequel le héros (en l’occurrence l’héroïne) se sort avec brio, trompant le trompeur. C’est le mélange réussi de tous ces éléments et la fluidité du récit qui font le charme de l’ensemble. Une économie du récit donnant un rythme parfait à la narration, des dialogues percutants et brefs, des silences plus frappants encore, quelques détails bien placés, tout vient à point.
Les illustrations et la mise en page sont intéressantes et belles : encadrés rappelant les contes russes, images insérant des formes issues de papiers découpés, saturation d’objets et de détails sur fond blanc à la manière d’Emmanuelle Houdart, variations typographiques discrètes et efficaces. L’aventure se déploie en teintes crépusculaires dans les airs et dans les mers, et les images servent très bien la narration.
Enfin, c’est une belle histoire de solitude rompue, de promesse tenue et d’amitié au féminin sur un fond de légendes anciennes.

 

 

 

 

La Carotte, la brute et le truand

La Carotte, la brute et le truand
Olivier Chéné
D’eux 2021

Western carottes rapées…

Par Michel Driol

D’un côté, un loup, pas très futé (normal, quoi…), et affamé (comme d’habitude). De l’autre un lapin malin (évidemment), fourbe et trompeur (on s’en doutait). Lequel lapin, pour se sauver, propose au loup du dentifrice à la carotte et un déguisement de carotte afin de mieux capturer les lapins. Triomphe du lapin, qui pense avoir ainsi sauvé le monde de la cruauté du loup. Sauf que la dernière image montre que le loup n’est peut-être pas aussi bête qu’on le croyait…

Bien évidemment, le titre est un clin d’œil à Sergio Leone. Gageons que peu d’enfants auront cette culture-là, mais, de plus en plus, les albums jeunesse s’adressent tant aux adultes médiateurs et qu’aux enfants. Evoquons d’abord le plaisir adulte que l’on a à lire cet album, dans les multiples détails graphiques qui évoquent le western : les carottes devenues révolvers, les plans et le découpage, très cinématographiques. Mais les enfants y verront d’abord une histoire de ruse, de trahison et d’apparences trompeuses, pour reprendre la quatrième de couverture. Ils apprécieront l’humour du texte (Les petits déjeuners [du loup] sont tous partis travailler), les expressions comme poser un lapin,  les multiples allusions aux vertus supposées des carottes (rendre aimables, faire des fesses roses) et le discours de représentant de commerce bien aiguisé du lapin. Car tel est son métier, carotteur professionnel plein de bagout et prenant un malin plaisir à tromper le loup en le laissant croire qu’il sera ainsi toujours nourri ! Le dialogue entre ces deux personnages archétypés est savoureux et plein de drôlerie. Les illustrations nous conduisent dans un univers très anthropomorphisé : villages aux maisons terriers dont les fenêtres  et les portes disent la ruralité heureuse, accessoires liés à la nourriture : serviette, fourchette, couteau, jeux divers des lapins (cartes, dames…).  Reste une question insoluble : Qui est la brute ? Qui est le truand ? tant la chute de l’album montre une inversion des rôles qui renvoie dos à dos les deux personnages.

Une histoire bien menée, pleine de fantaisie et d’humour, comme une fable… Car c’est double plaisir de tromper le trompeur…