La Nuit des chats

La Nuit des chats
Naomi Machida
Traduit (japonais) par Alice Hureau
Le Cosmographe, 2026.

par Anne-Marie Mercier

Tout commence avec l’éveil d’un chat. Il sent l’évènement proche et se glisse dans la nuit pour rejoindre tous les chats de la ville, partis pour le même évènement : la contemplation de la grande griffe, moment exceptionnel. L’objet de ce culte mystérieux, un culte d’Isis qui aurait été maintenu chez les animaux, est un quartier de lune avec une forme un peu spéciale, ce qui explique la dévotion des chats à son endroit et leur volonté d’assister à son épiphanie, chaque fois qu’il le peuvent, sans que les humains ne devinent rien.
L’histoire est minime mais on suit avec intérêt cette procession des chats, sans savoir où elle nous mènera. Le tableau final des chats, « sur leurs pattes arrière, admirant la griffe en se balançant doucement », est délicat et paisible.
Les doubles pages nous plongent dans cet univers en nous faisant parcourir un paysage nocturne urbain du Japon traditionnel et en nous régalant d’images de chats de toutes races, ouvrant les mêmes yeux verts, jaunes et parfois bleus devant la merveille qu’on admire à notre tour. C’est assez hypnotique.

Michel Driol avait chroniqué un album précédent de Machida introduisant à l’univers du Sumo… toujours avec des chats.

 

L’Odyssée. Les Aventures d’Ulysse

L’Odyssée. Les Aventures d’Ulysse
Nicolàs Schuff, Mariana Ruiz Johnson
Adapté de l’espagnol par Laurana Serres Giardi
Rue du Monde, 2026

L’Odyssée, un récit pour enfants ?

Par Anne-Marie Mercier

Venues d’Argentine, ces aventures d’Ulysse se présentent sous la forme d’un roman graphique très coloré. Les personnages, stylisés, semblent imités de ceux des vases grecs (nez parfaitement droits des profils des héros), tout comme les navires, les vagues, les monstres. Quelques bulles introduisent de courts dialogues ou bien font comprendre les pensées des personnages (« je les déteste », se dit Pénélope en regardant les prétendants).
On y trouve tous les grands épisodes : Lotophages, Cyclopes, Éole, Circé, Hadès, les sirènes, Charybde et Scylla, les vaches du Soleil, Calypso… Cet épisode permet d’intercaler une scène qui se déroule sur l’Olympe où les dieux débattent du sort d’Ulysse et envoient Hermès le libérer, comme ils l’avaient envoyé auparavant pour lui permettre de triompher de Circé. Cette version permettra à ceux qui ne connaitraient l’histoire que par le film de Christopher Nolan d’avoir une idée plus exacte de l’épopée : les dieux interviennent à tout moment, dans l’Odyssée comme dans l’Illiade, et toute la ruse d’Ulysse ne lui servirait de rien sans leur aide. De même, l’intervention d’Athéna pour changer l’apparence d’Ulysse, tant dans l’épisode de Nausicaa que dans celui du retour à Ithaque, introduit du merveilleux dans l’histoire avant la fin qui présente une vengeance sanglante.
Il y a dans cette succession de courts chapitres fort bien découpés un souci pédagogique (la lecture peut ainsi être fragmentée) qui n’entrave pas le rythme : les histoires d’Ulysse restent palpitantes et l’ensemble est assez fidèle, avec des adaptations à ce qu’on suppose être le goût et la sensibilité du jeune public. La violence est adoucie : le long massacre des prétendants est réduit à trois doubles pages, et la dernière les montre en silhouettes de gisants comme autant de papillons sur une planche, gommant ainsi l’horreur du carnage. La fin est modifiée : Ulysee reste auprès de Pénélope et son fils au lieu de devoir repartir au bout du monde. Somme toute, cela devient un beau conte, après bien des avatars : L’Odyssée, un récit pour enfants ?

Noctance

Noctance
Antoine Delahaye
‎Rouergue (« épik »), 2026

Roméo et Juliette, dans un nocturne mi féérique, mi social, et très linguistique à Paris

Par Anne-Marie Mercier

Voilà une belle histoire d’amour, un beau récit fantastique, tout cela doublé d’une critique acerbe des conduites sociales de notre temps – sur ce dernier point, c’est un peu caricatural. L’héroïne, Lise est une rebelle. Sa mère veut qu’elle fréquente des rallyes (ça existe encore ?) pour épouser un garçon de son milieu ; son père et le préfet de police de Paris : il fait la chasse aux migrants et aux manifestants écologistes. Quant au jeune premier, Moshir, il fait partie des Noctambules, le peuple de Noctance. Ils sont humains ou du moins ils en ont l’air malgré leurs oreilles pointues et leur taille un peu en dessous de la moyenne. Ils ont quelques pouvoirs magiques à partir d’un certain âge (justement celui de Moshir) à condition d’avoir trouvé Le mot, leur mot, celui qui leur permettra de mettre en œuvre cette magie.
Lorsque l’histoire commence, Moshir fait ce qu’il peut pour ne pas être un héros et ne pas affronter le monstre qui apparemment le cherche. On le voit prendre des leçons de combat, dans lesquelles il se révèle assez maladroit et des leçons de magie, pour tenter désespérément de trouver son mot qui lui donnera du pouvoir. Cela donne des passages comiques ou des mots supposés être inspirants issus de nombreuses langues sont sollicités pour finir avec un joli mot en italien.
Lise et Moshir ne parlent pas vraiment la même langue. Si elle s’exprime comme une bonne élève, étudiante en études cinématographiques, lui parle un sabir dans lequel les articles et les prépositions et bien d’autres petits mots sont escamotés et mêlés avec des mots venus d’autres langues ou tintés de yiddish ou même inventés. Si cette langue ou ce procédé peut apparaître un peu facile pour ce qui est de l’appauvrissement de la syntaxe, il est très séduisant par l’introduction de tous ces mots qui donnent au texte une musique particulière. Peu à peu la langue de Mochi se structure et celle de Lise se caviarde des mots de son ami. Le résultat est assez joli et musical.
L’avertissement placé en début de livre est à la fois un véritable avertissement et un clin d’œil : « bien que ce roman s’adresse aux jeunes adultes, il comporte plusieurs scènes, violentes et érotiques » . On ne sait comment comprendre ce « bien que », sinon comme un rappel des derniers scandales qui ont secoué le monde de la littérature de jeunesse, scruté par certains hommes politiques. Comparé au genre nouveau, de la « romance », ces « scène explicites » n’ont rien de choquant dans la mesure où les protagoniste sont tous deux amoureux et pleinement consentants, chacun respectant l’autre, ce qui est loin d’être le cas dans le genre cité plus haut.

Joli réussite !

 

Nuit noire, nuit blanche

Nuit noire, nuit blanche
Alice de Nussy et Stéohane Kiehl
Grasset jeunesse, 2026

Au Clair de la nuit

Par Anne-Marie Mercier

Placé sous l’influence revendiquée de Pierre Soulages avec cette phrase « Mon instrument n’était plus le noir mais cette lumière secrète venue du noir », l’album est effectivement entièrement noir, éclairé seulement par quelques touches de blanc et de gris. Un petit personnage à tête de chat vêtu d’une ample robe nous entraîne dans ce voyage, nous faisant basculer d’un point de vue négatif  (nuit noire, page de gauche) à un autre, plus positif  (nuit blanche page de droite).
La nuit est ainsi décrite tantôt comme terrifiante, tantôt comme rassurante, vide ou pleine, bruyante ou silencieuse. La nuit est un paradoxe permanent. On la contemple dans de superbes images (noires) de fonds marins, de forêts, de ciels étoilés, de lune, de villes… La nuit c’est le monde. La beauté des images fait que malgré le balancement régulier entre côté noir/ côté blanc, c’est le blanc qui l’emporte : la nuit est devenue lumineuse, une prouesse graphique et éditoriale (bravo aux imprimeurs).

Notons que par une malheureuse coïncidence, le titre est également celui d’un podcast de France Inter donnant la parole à la victime d’un viol. L’expression « nuit blanche » peut prendre de multiples sens.

Son Lac

Son Lac
Marine Carteron
Rouergue (epik), 2026

Jeunes gens, méfiez-vous des rivages…

Par Anne-Marie Mercier

Si vous allez passer vos vacances au bord du Lac d’Annecy, ce livre est pour vous. Ou peut-être ne devriez-vous absolument pas le lire… La terreur risque de vous accompagner pendant tout le temps où vous fréquenterez ses rivages.
La dame du lac évoquée par le titre n’est pas celle du roman arthurien, mais celle qui hante ce lac même, la dame d’Angon, coupable d’avoir séduit un moine du prieuré de Talloires, et peut-être, après avoir échappé à ses bourreaux, d’avoir causé la mort de nombreux jeunes gens jusqu’à l’époque contemporaine.
Le récit se déroule donc sur plusieurs époques en parallèle. L’une est celle des origines de la créature qui deviendra cette Dame. Son peuple a été décimé par une catastrophe, un peu à la façon des dinosaures, et elle est la seule survivante. Elle reste seule pour l’éternité, croit-elle, jusqu’au jour où l’espoir revient. Ainsi, au XIIIe siècle, sous l’identité d’une riche, noble et pieuse dame, elle a séduit un jeune moine et, à sa grande surprise, en a conçu un enfant. Elle suppose que ce moine, dont la famille est originaire d’un village proche a des gènes compatibles avec les siens. Avec cela, l’espoir de redonner une vie à sa race revient : elle traquera les jeunes hommes issus de certaines familles pour en faire ses amants et les emprisonner dans son domaine aquatique – les autres elle les dévore tout simplement. Un épisode qui se déroule au XIXe siècle comporte une partie sous forme de roman épistolaire pastichant les romans fantastiques de l’époque : une jeune fille essaie de convaincre son frère de ne jamais revenir chez eux, convaincue qu’il sera la prochaine victime. Elle passe pour folle, il lui écrit à son tour… mais disparait et son corps, comme celui des autres, ne sera jamais retrouvé… jusqu’à l’époque contemporaine qui dévoile tous les mystères macabres cachés dans les grottes souterraines du lac.
La question de la solitude du monstre, un thème que l’on retrouve dans bien des œuvres fantastiques, comme Frankenstein par exemple, est centrale dans ce roman. L’époque contemporaine la montre, attirant dans ses filets, un adolescent, puis son frère… puis leurs amis… Incompréhension, mystère, disparition de l’aîné, enquête policière, refus du surnaturel, de nombreuses étapes, se succèdent, alternant avec des retours sur les époques antérieures : ses amours avec le frère Jean, puis d’autres. Le groupe d’amis héros de la partie contemporaine du roman, composé de trois garçons et d’une fille finit par comprendre qu’il y a derrière tout cela une malédiction familiale, ou du moins un lien historique entre leurs familles et la Dame : il y a une histoire de sang entre eux…
Le suspense est très bien mené, la vérité se dévoilant peu à peu. Certaines descriptions sont glaçantes, et la fin prend l’allure de thriller. Le personnage de la Dame, un peu monstrueuse, un peu sorcière, et somme toute très humaine est fascinant. Elle rejoint les nombreux personnages de femmes aquatiques inquiétantes : les sirènes, Mélusine, la femme serpent, et enfin la figure un peu plus rassurante du la Dame du lac de Lancelot.

Le Temps du Capitaine Brett

Le Temps du Capitaine Brett
Blexbolex
La Partie, 2026

 Abordage de l’innocence

Par Anne-Marie Mercier

Le Temps du Capitaine Brett est un livre qui ne laisse pas indifférent et dont on ne sort pas indemne, comme d’autres grands livres d’enfance. Comme dans Pinocchio ou L’île au trésor, un enfant y fait l’expérience à la fois de l’aventure et de la solitude. Il découvre la méchanceté,  l’ambivalence des sentiments, et la dangerosité du monde, bref, il vit le temps de la fin de l’enfance et de la fin de l’innocence.
Comme dans les romans cités plus haut tout cela est agréablement coloré de thèmes classiques de l’aventure (pirates, trésor, enquête,…). Ici, c’est particulièrement coloré, au sens propre, avec les belles images de Blexbolex à l’esthétique inspirée de la sérigraphie. On retrouve l’univers étrange des Magiciens dans ce volume qui lui ressemble aussi formellement.
Le jeune héros est envoyé chez un oncle savant, collectionneur et distrait, qui ne s’occupe pas beaucoup de lui. Il s’y ennuie malgré la présence bienveillante d’une cuisinière-gouvernante talentueuse. Il s’échappe pour parcourir en cachette la ville, impressionnante (Leipzig ?). Il tombe sur une bande de pirates dirigée par un capitaine à tête de mort et comprenant entre autres un chat anthropomorphe et une fille portant un masque. Pirates de rivières, et d’égouts, ils ne craignent pas de faire couler le sang. Ils capturent l’enfant et l’enrôlent comme mousse à bord de leur barque étrange. Les différents chapitres montrent comment l’enfant tente de leur échapper et comment il retombe sans cesse entre leurs griffes, comme dans un rêve récurrent
Au fil du texte, on comprend que l’oncle (et peut-être toute la famille Perthuis, dont le nom, archaïque comme le prénom de l’enfant, Hyéronimus,  est significatif) a rencontré le capitaine dans son enfance : malédiction familiale, fantasmagorie de l’enfant qui s’ennuie, métaphore de fins d’enfance et d’un temps répétitif, toutes les pistes d’interprétation sont possibles. L’ensemble est captivant et superbe, entre le roman graphique et l’album.
En 2009, Blexbolex a reçu la Golden Letter (Prix du plus beau livre du monde) à la Foire du livre de Leipzig pour son Imagier des gens (Albin Michel Jeunesse). Poursuivi par Saison (2009) et Romances (2013), il compose un superbe triptyque.

 

Le Tour de magie le plus incroyable du monde

Le Tour de magie le plus incroyable du monde
Beatriz Martín Vidal
Grasset jeunesse, 2025

Abracadabra !

Par Anne-Marie Mercier

Une enfant nous arrête dans un jardin public verdoyant, sur une terrasse au-dessus d’un jet d’eau. Elle nous propose un tour de magie : faire apparaitre dans son chapeau ce que l’on veut, un lapin par exemple. Et abracadabra… on ferme les yeux, le temps de quelques pages noires, et le lapin apparait. En regardant bien, on voit que ce n’est pas un lapin vivant mais une peluche un peu fatiguée.
Qu’importe : la magie est dans les mots : la fillette dévoile son prétendu secret et les images nous emportent vers une autre magie, celle de l’évocation. Par ses mots elle fait surgir les amis qui l’ont aidée à trouver un lapin (dragon, lion …). La représentation par l’image est une autre magie ; traitées aux pastels gras, elles sont superbes et bien mises en valeur par le grand format allongé de l’album.

La Sorcière aux yeux de lune

La Sorcière aux yeux de lune
Myriam Dahman et Nicolas Digard, ill. de Júlia Sarda
Gallimard jeunesse, 2025

La défaite d’un Monstre

Par Anne-Marie Mercier

Le conte reprend des ingrédients classiques : une sorcière solitaire, une jeune fille réduite en esclavage, un monstre marin qui la tient captive, un défi logique dans lequel le héros (en l’occurrence l’héroïne) se sort avec brio, trompant le trompeur. C’est le mélange réussi de tous ces éléments et la fluidité du récit qui font le charme de l’ensemble. Une économie du récit donnant un rythme parfait à la narration, des dialogues percutants et brefs, des silences plus frappants encore, quelques détails bien placés, tout vient à point.
Les illustrations et la mise en page sont intéressantes et belles : encadrés rappelant les contes russes, images insérant des formes issues de papiers découpés, saturation d’objets et de détails sur fond blanc à la manière d’Emmanuelle Houdart, variations typographiques discrètes et efficaces. L’aventure se déploie en teintes crépusculaires dans les airs et dans les mers, et les images servent très bien la narration.
Enfin, c’est une belle histoire de solitude rompue, de promesse tenue et d’amitié au féminin sur un fond de légendes anciennes.

 

 

 

 

La Soupe au lait

La Soupe au lait
Emilie Leduc
Monsieur ED, 2025

5 fruits et légumes pour tous!

Par Anne-Marie Mercier

Etrange histoire que celle de Monsieur Cécil, qui vit dans une maisonnette cachée au fond des bois… non ce n’est pas un sorcier mais un… squelette. Sa seule sortie consiste à acheter du lait au village, en quantité : il ne mange que de la soupe au lait, et toujours seul. Jusqu’au jour où un petit oiseau raconteur d’histoires vient troubler sa tranquillité et mettre du désordre dans sa vie bien rangée.
Couleurs, personnages et bons plats variés pleins de légumes entrent alors dans sa vie.

Drôle d’album, histoire jolie, pour ne plus frémir à Halloween.

Petit Somme

Petit Somme
Anne Brouillard

Seuil Jeunesse, 2025

Une petite cabane dans la forêt

Par Lidia Filippini

Dans une clairière au fond de la forêt, une grand-mère installe la poussette d’un nourrisson devant sa maisonnette de bois. Bien emmitouflé dans sa couverture, le bébé ne tarde pas à s’endormir. La grand-mère en profite pour préparer une bonne compote de pommes. Les animaux sortent alors du bois. Renard, blaireau, hérisson, écureuil s’approchent à pas de loup. Ils observent l’enfant et la vieille dame attendant sagement de recevoir leur part de goûter.
Anne Brouillard convoque ici l’univers du conte. Tout y est : la forêt, la grand-mère, la cabane perdue dans les bois. Il se dégage de cet album un sentiment de douceur, une nostalgie liée à la mise en scène d’un monde suranné qui évoque l’enfance. Un monde où des grand-mères, vêtues de robes et de châles, ne craignaient pas de lasser les bébés dehors pour qu’ils profitent de l’air pur de la campagne pendant leur sieste. Mais, comme souvent dans l’univers de l’autrice, on y rencontre aussi une forme d’inquiétude, cet Unheimliche qui jalonne ses albums (et qu’on retrouve par exemple dans Trois chats, son premier opus, ou dans Mystère).
L’inquiétante étrangeté tient ici au cadrage. L’illustration occupe toute la page. Elle fonctionne comme un zoom sur la scène. Le ciel, hors champ, est rarement visible. Le lecteur n’a d’autre choix que de plonger dans cet univers de conte. Ses yeux sont attirés vers l’image et l’absence de décor périphérique lui interdit toute distraction. Il en résulte un léger sentiment d’oppression qui contredit le récit banal d’une scène de vie familière.
La présence des animaux contribue également à cette inquiétude. Ils apparaissent quand l’enfant se trouve seul dehors. Ils s’approchent alors discrètement et leur figure animale ne se laisse pas facilement décrypter. En effet, contrairement à ce qu’on pourrait attendre dans un album comme celui-ci, destiné aux tout-petits, les animaux ne sont pas anthropomorphisés. Leur regard reste donc assez indéchiffrable. Sont-ils là pour dévorer le bébé ? Est-ce la raison pour laquelle ils semblent se cacher ? Et la vieille dame, finalement, est-elle une gentille grand-mère ou une vilaine sorcière qui laisse l’enfant devenir la proie des bêtes sauvages ? C’est à ce moment du livre, qu’Anne Brouillard donne une voix aux animaux. Ils se mettent à parler et on comprend qu’ils s’intéressent surtout à ce que cuisine la grand-mère : « Elle prépare quelque chose d’intéressant. », « Y en aura-t-il pour nous ? » Loin de chercher à lui faire du mal, Blaireau et les autres s’occupent de bébé. Debout sur leurs pattes avant, ils revêtent des attitudes humaines : se penchent vers le berceau, aident l’enfant – qui en retour les gratifie d’un sourire – à patienter jusqu’au retour de la grand-mère.
Un autre aspect intéressant de cet album est sa circularité, un trait fréquent dans l’œuvre d’Anne Brouillard. Le récit s’ouvre sur la cabane, en plein jour, avec ce texte : « Il fait bon dehors ». Il se clôt sur la même cabane vue sous un angle légèrement différent, de nuit cette fois, avec les mots : « Il fait sombre dehors ». Sur cette dernière illustration, les animaux, rendus à la vie sauvage, s’éloignent en direction de la forêt. On ferme le livre avec l’impression d’avoir vécu une rencontre un peu magique entre le monde des hommes et celui des animaux, peut-être grâce à la présence du bébé – ou du lecteur lui-même.

 

 

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