Terre-Dargon, t. 3 : Les sortilèges du vent

Terre-Dargon, t. 3 : Les sortilèges du vent
Erik L’Homme
Gallimard jeunesse, 2015

Terre-Dargon, t. 3 - Les sortilèges du ventFin de la trilogie : On retrouve les aventures des trois camarades, le barde débutant, le garçon ours, et l’apprenti sorcière, accompagnés d’un vieux sorcier et s’affrontant à de multiples ennemis dont on ne sait trop ce qu’ils cherchent, les uns tentant de les entrainer à l’est, d’autres à l’ouest, certains cherchant à les tuer, d’autres à les utiliser on ne sait pour quoi… Pour couronner le tout, l’écriture garde le parti-pris d’une narration alternée et l’on se disperse, d’un court chapitre consacré à l’un des héros, à un autre sur l’un de ses amis embarqué dans une toute autre affaire (apparemment), etc.

Tout s’éclaircit dans ce dernier tome où les actions divergentes jusqu’ici se nouent en une intrigue unique. Complots, magie, prophétie, dragon, métamorphoses, tous les ingrédients qui font rêver les amateurs de fantasy sont réunis.

Plus de morts que de vivants

Plus de morts que de vivants
Guillaume Guéraud
Rouergue doado noir 2015

Coronavirus au collège

Par Michel Driol

plusmortsvivantsVeille de vacances scolaires, au collège Rosa Parks, à Marseille. Plusieurs élèves sont pris de maux étranges qui créent d’inquiétantes lésions, puis la mort. Les équipes de secours arrivent, le plan Orsec est déclenché. Petit à petit l’hécatombe grandit, élèves et adultes meurent de façon de plus en plus terrifiante. Tout le monde est confiné au collège : pour combien de temps ? Certains pourront-ils survivre ?

Voilà un roman qu’on lit d’une traite et qui ne vous lâche pas.  D’abord en raison du thème et de son traitement : la mort qui frappe, en masse, une collectivité d’ados, avec leurs espoirs (la danse, la musique), sans distinction entre les bons élèves, les absentéistes chroniques, les provocateurs, les amoureux… On songe, bien sûr, au Hussard sur le toit, au Journal de l’Année de la Peste à Londres de Defoe, voire à la Peste de Camus qui évoquent le même type de situation. Quelles réactions, à l’heure des téléphones portables et des réseaux sociaux, face à ce que l’on pressent comme inéluctable ? la volonté de protéger son petit frère, de ne  pas le quitter, le souhait de retrouver et d’embrasser celle qu’on aime, même si elle est atteinte, la modification ou pas des relations avec les professeurs… Plus le temps passe et plus la peur croît, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur, face à quelque chose que personne ne peut contrôler. A l’heure des attentats, des massacres de lycéens dans les écoles aux Etats-Unis, ce coronavirus apparait comme une métaphore d’un mal qui ronge notre société, dont la conséquence est que, à tout moment, quelque chose peut surgir qui fait que le regard sur soi-même et sur le monde s’en retrouve modifié, et qu’on regarde, avec inquiétude, les scènes anodines de la vie qui nous entoure.

L’écriture est précise et travaillée : entre phrases très courtes et phrases longues, entre répétitions des sujets et assemblages  de trois verbes ou adjectifs, la langue sait être expressive. Par ailleurs, le récit à la troisième personne alterne avec des séquences de nature différente : notes du principal, échanges de SMS, conversations téléphoniques, chroniques radio, faisant entrer d’une certaine façon l’extérieur dans le huis-clos que constitue le collège. L’esthétique de la mort dans ce qu’elle a de plus horrible (descriptions des souffrances, des glaires, du sang, des cheveux qui tombent conduites avec un grand réalisme)  s’y déploie en contraste évident avec un fond de gelée blanche d’un jour d’hiver, dans un décor familier.

Un roman noir, très noir, qui marquera profondément ses lecteurs, les surprendra sans doute et les incitera à échanger sur leurs réactions.

Terre-Dragon, vol.2

Terre-Dragon, vol.2: le chant du fleuve
Erik L’Homme
Gallimard jeunesse, 2015

Au fil de l’eau

Par Anne-Marie Mercier

TerreDragonvol.2On retrouve l’imaginaire d’Erik L’Homme, tel qu’il avait développé dans l’oeuvre qui l’a fait connaître, Le Livre des étoiles : des héros qui ont des pouvoirs mais ont du mal à les maîtriser, une figure paternelle lointaine en la personne d’un vieux sorcier, des poursuites, des combats, menés parfois parallèlement par chacun des personnages… Et tout cela dans un monde tantôt désertique tantôt aquatique, peuplé de monstres et de civilisations étranges, à la technologie et aux croyances teintées de médiévalisme. Tout cela n’exclut pas l’humour et la poésie notamment celle que développe l’apprenti barde du groupe. Autre point de similitude, les runes magiques, dont le volume fournit un glossaire.
Après A comme association, qui poussait la parodie et l’usage des clichés ou des contre-clichés à son paroxysme, on peut se réjouir de voir revenir la veine précédente, qui avait une originalité et une cohérence intéressantes.

La Louve

La Louve
Clémentine Beauvais
Alice jeunesse (Histoires comme ça), 2014

Conte ancien et moderne

Par Anne-Marie Mercier

La LouveMêlant des thèmes courants en littérature de jeunesse, Clémentine Beauvais a réussi à élaborer une histoire originale, prenante, aux personnages attachants.

C’est une histoire de métamorphose, mais celle-ci n’est explicite qu’à la fin : le récit est conduit à la première personne par une enfant, Romane, qui vit dans un orphelinat. Pour sauver son amie et calmer une mère louve-sorcière en colère, elle endosse une peau de louveteau. Au fil de plusieurs tentatives d’abord infructueuses, elle est progressivement et définitivement changée. Le lecteur en est averti par quelques indices : son ouïe et son odorat qui semblent se développer, son envie de courir après des proies…

La modernité du récit fait que la métamorphose est heureuse contrairement à ce qui se passe dans les contes traditionnels : Romane trouve ainsi une famille, elle qui n’en avait pas, et le bonheur. Autre signe des temps, la malédiction de la mère louve tient non seulement au meurtre de l’une de ses filles, mais aussi à la destruction opérée par les humains dans la nature. Elle leur lance un ultimatum représenté par une colombe de glace : quand la colombe aura fondu, au bout de trois jours, une enfant doit mourir. L ‘album est rythmé par ce décompte du temps installé par la fonte de la colombe, on assiste aux atermoiements des adultes, aux trois tentatives menées par trois enfants, jusqu’au dénouement final, dans le froid et la nuit. Les illustrations jouent sur les contrastes, entre ombres et lumières, formes inabouties et achevées.

En voir plus : récompenses, articles… sur le site de l’auteure, un blog passionnant.

Le Fils

Messager
Le Fils

Lois Lowry
Traduit (Etats-Unis) par Frédérique Pressmann
L’école des loisirs (Medium), 2014

Après Le Passeur

Par Anne-Marie Mercier

le passeurTout le monde (ou presque) connaît Le Passeur (1993), immense succès, œuvre neuve et dérangeante à l’époque : il construisait une parfaite dystopie, avant que la mode n’en envahisse les étagères des sections pour adolescents ; autre nouveauté de l’époque, il ne proposait pas de véritable happy end : on pouvait imaginer différentes fins, heureuses ou malheureuses. Et il y a même un article wikipedia sur ce qu’il présente comme une tétralogie : elle se serait poursuivie avec L’Elue (2001). Mais pour moi L’Elue n’est pas la suite du Passeur, c’est une dystopie indépendante, Le passeur ouvrait donc une trilogie.

Paru en 2005 et republié en 2013, Messager proposait une suite heureuse dans la mesure ou l’on y retrouvait Jonas, le mssagerhéros qui avait donc survécu, mais une autre fin malheureuse puisqu’un autre adolescent mourait à la fin de ce volume.

Mais qu’était devenu le bébé que Jonas avait sauvé ? On a la réponse dans Fils, qui retrace la vie de Gaby et donne une suite à Messager en montrant le retour, puis la défaite, du mal qui avait frappé la communauté dans le volume précédent. Mais l’originalité de cette fin de trilogie tient à ce qu’elle commence au même moment que l’intrigue du premier volume. Dans Fils, on est à nouveau dans la communauté des gens « satisfaits » dans laquelle se déroule le début du  Passeur, « où le fait de ne pas ressentir d’amour prévient de beaucoup Le Fils Lois Lowryde maux ». Pour Claire, l’héroïne, mère porteuse sélectionnée à 12 ans et mise dans le circuit à 14, cela ne se passe pas comme prévu et elle ne réagit pas comme prévu : l’accouchement, ses tentatives pour retrouver son « produit », le numéro trente-six, sa fuite après celle de Jonas et Gaby, son arrivée de naufragée  amnésique sur le village du bord de mer, son entrainement et son escalade de la falaise qui la sépare du village de Jonas et Gaby, le prix qu’elle doit payer pour passer, tout cela est passionnant. Ensuite, dans les chapitres qui suivent, on est dans un autre genre, une parabole moralisatrice, et c’est moins saisissant.

Un film, intitulé Giver, en a été tiré : quelqu’un parmi vous l’aurait-il vu ?

une critique sur Lirado, et une bande annonce pour voir?

L’Olympe assiégé (La conspiration des Dieux, t. 3)

L’Olympe assiégé (La conspiration des Dieux, t. 3)
Richard Normandon
Gallimard (Folio junior), 2012

Apollon est mort, vive Phaeton ! (ou : « place aux jeunes »)

Par Anne-Marie Mercier

La conspiration des Dieux t3Apollon est mort, ou plutôt Phébus, bon. Héra est une horrible mégère et elle ramène des Enfers les Titans (dont Cronos) pour qu’ils règnent sur l’Olympe. La jeunesse, incarnée par Phaeton, le nouveau héros de l’histoire, ne se laissera pas faire…

Un récit bien mené, des intrigues diaboliques, des personnages entiers, oui, c’est assez réussi : mais pourquoi réécrire à ce point l’histoire pour de jeunes lecteurs qui ont déjà du mal à retenir le récit premier ? Seule consolation : il y a un arbre généalogique et cela peut les aider à mémoriser qui est fils ou mari de qui. Sinon, autant faire une énième histoire de dragons, on peut tout inventer librement.

Les Métamorphoses d’Ovide

Les Métamorphoses d’Ovide
D’après Ovide, Françoise Rachmuhl, Nathalie Ragondet
Flammarion (Père Castor), 2015

Métamorphoses métamorphosées

Par Anne-Marie Mercier

meta rachmulhOn ne compte plus les adaptations des Métamorphoses d’Ovide dans les périodes où elles sont au programme des écoliers, ce qui est à nouveau le cas depuis quelques années, après une longue éclipse. Dans celle-ci, le texte de Françoise Rachmuhl (qui a publié aussi en collection de poche des récits tirés des Métamoprhoses) est relativement fidèle au texte, qui a été modernisé et simplifié (on pourra toujours contester la traduction non ambiguë du texte sur la fin de l’histoire de Daphné, mais c’est un choix qui est fait par de nombreux traducteurs). L’originalité est surtout dans le choix des épisodes, certains étant peu connus. Pan et Syrinx, la corne d’abondance d’Acheloüs, les oreilles de Midas, sont moins fréquemment transcrits que les histoires de Daphné, Pygmalion, Philémon et Baucis, les Piérides, Phaéton ; quant à celle d’Orphée, elle se limite souvent à la deuxième mort d’Eurydice et n’inclut pas, alors que c’est le cas ici, l’épisode des Bacchantes.

Les illustrations sont charmantes, elles évitent l’académisme et la mièvrerie, sauf lorsqu’il est question d’Apollon. Les filles et déesses sont au contraire parfaites, fraiches, avec du caractère et le cadre naturel stylisé parfaitement.

Zita, la fille de l’espace

Zita, la fille de l’espace
Ben Hatke
Traduction (anglais) de Basile Béguerie
L’école des loisirs, 2013

Star wars pour les plus jeunes

Par Anne-Marie Mercier

Zita, fille de l’espaceEn ces temps de Star wars mania, on pourrait proposer aux plus jeunes de se plonger ou replonger dans l’univers de Zita, petite fille embarquée dans une lointaine galaxie, qui délivre son ami Joseph (enfin une fille qui délivre un garçon !) avant de sauver des planètes entières. Elle se fait des amis en chemin, de toutes sortes, monstres mous, robots ronds, machines rouillées…

Elle rencontre aussi des personnages qui évoquent une littérature plus traditionnelle, comme le musicien qui dans le premier volume évoque le joueur de flute de Hamelin. De nombreux thèmes de la science fiction populaire se rencontrent également. Le dessin est simple et expressif, la narration très rythmée, non sans humour. La SF de qualité pour les jeunes enfants est rare, ce roman graphique est une belle réussite. Il a lancé les éditions rue de Sèvres, branche BD de l’école des loisirs.

On en est au tome 3, et on peut la découvrir sur Youtube, en anglais.

Vladimir et Clémence

Vladimir et Clémence
Cécile Hennerolles, Sandrine Bonini
Grasset jeunesse, 2015

L’union du visible et de l’invisible

Par Anne-Marie Mercier

VladimirL’un, Vladimir, est photographe, l’autre, Clémence, est invisible : comment ils se rencontrent, se découvrent, s’unissent, se séparent, se retrouvent et ont beaucoup d’enfants dont on ne sait s’ils sont flous ou bien nets sur la photo, tout cela est raconté dans un petit roman graphique joliment illustré, imprimé sur beau papier, cartonné, un peu à l’ancienne.

Il est écrit aussi dans un joli style un peu décalé : beaucoup d’inversions du sujet lui donnent un air dansant et suranné. Elles obligent aussi à retarder la construction du sens comme on attend que la photo se dévoile quand on la développe.

B42-Voir-le-voir-Berger-Cover_scaledC’est une belle fable sur le regard et sur l’image qu’on dit « fixe ». Elle ne l’est pas tant que cela, quand on a le talent de Vladimir, mais aussi son expérience de l’invisible et un bon appareil… argentique, autrement dit, le sens de la tradition et du mythe. Cela m’évoque Voir le voir, le beau titre de John Berger, paru aux éditions B42, tiens, si on le relisait ? Et puis son interview dans Télérama intitulée “Un livre, c’est un silence qui demande à être rempli”

Le Soldat chamane, vol. 1: la déchirure

Le Soldat chamane, vol. 1: la déchirure
Robin Hobb
traduit (anglais) par Arnaud Mousnier Lompré
Flammarion jeunesse, 2015

Etre ou ne pas être soldat en terre colonisée ?

Par Anne-Marie Mercier

chmane Robin Hobb, connu pour sa série fleuve, L’Assassin royal, qui s’adresse à un public d’adultes ou de grands adolescents, a proposé une nouvelle série, sans doute plus adaptée à un lectorat un peu plus jeune, qui garde les ingrédients et les qualités de ses œuvres antérieures. C’est sans doute la raison pour laquelle on la trouve aujourd’hui rééditée en grand format (donc à un prix assez élevé) alors qu’elle est disponible en poche (2008) et depuis 2014 en intégrale (j’ai lu). La série a sa page wikipedia, pour ceux qui ne voudraient pas attendre pour savoir le suite…

Le récit se déroule dans un monde imaginaire, une civilisation qui évoque celle de la fin de l’empire romain, ou des soldats méritants se voient attribuer des terres dans des zones conquises en théorie, mais dans lesquels les anciens autochtones, nomades, voient avec méfiance leurs nouveaux voisins, ou plutôt leurs nouveaux maîtres. Le narrateur, Jamère, est destinéchamane poche à devenir soldat alors que son frère aîné doit hériter du domaine ;  il craint de ne pas être à la hauteur. Pour l’aguerrir, son père, ancien soldat, le confie à l’un de ses anciens ennemis, un guerrier nomade. L’apprentissage que subit Jamère entre ses mains est non seulement rude mais aussi dangereux; il l’amène à entrer dans le domaine de la magie, domaine qui le marquera durablement à son insu.

Réflexion sur le heurt des civilisations, sur les clivages sociaux fondés sur la naissance, sur l’oppression sous toutes ses formes, sur l’amitié et l’éducation, c’est un roman d’aventure complet et prenant qui s’achève en laissant le héros en proie au doute sur toutes les certitudes qui avaient bercé sa jeunesse jusqu’alors.

On retrouve avec plaisir ici l’atmosphère crépusculaire de la série  L’aigle de la 9e légion de Rosemary Sutcliff, avec  des aménagements « modernes » : plus de violence et une place importante donnée à  la magie…