Anne de Green Gables

Anne de Green Gables
Lucy Maud Montgomery
traduit de l’anglais (Canada) par Hélène Charrier
Monsieur Toussaint Louverture (« Monsieur Toussaint L’aventure »)

« Âme de feu et de rosée »

Par Anne-Marie Mercier

« Âme de feu et de rosée », ce vers de Robert Browning, cité en exergue dans ce roman, qualifie parfaitement l’héroïne. Orpheline, rousse, maigrichonne, impétueuse, un peu cassée par la vie, Anne a 11 ans au début de l’histoire, elle en a 17 ou 18 à la fin. Son personnage est devenu une icône féministe après avoir été un succès de librairie (60 millions d’exemplaires vendus depuis sa parution en 1908) et avoir été adapté au théâtre, pour la télévision, au cinéma et à présent en série (sur Netflix, avec le titre «Anne with an E», interrompue à la saison trois, sans doute à cause du divorce entre CBC et Netflix) et avoir suscité une multitude de produits dérivés.
Cette orientation se justifie par certains points, notamment par la réplique célèbre « vous ne voulez pas de moi parce que je ne suis pas un garçon », par la scène où elle casse son ardoise sur la tête d’un garçon qui l’a traitée de « poil de carotte », et par la compétition scolaire entre ce garçon et elle, à l’issue de laquelle elle est gagnante ; mais ce n’est pas la part la plus importante du roman.
L’héroïne, Anne est attachante par elle-même et non parce qu’elle défend une cause ; si Margaret Atwood a écrit un article sur ce roman à l’occasion de son centenaire, c’est pour relater son expérience de lectrice, celle de ses filles, et l’étonnement que lui procure la célébrité de ce roman même dans des zones de cultures très différentes, notamment au Japon. Elle évoque des ponts qui font le lien, le thème de l’orphelin, le culte de la nature et des cerisiers en fleurs, mais surtout le personnage d’Anne : « Anne « is the dearest and most loveable child in fiction since the immortal Alice », growled crusty, cynical Mark Twain – and it’s been going strong ever since. Anne has inspired many imitations: her more genuine literary descendents surely include Pippi Longstocking, not to mention Sailor Moon – girls who kick over the traces, but not too much. »
Anne a en commun avec Alice des monologues qui sautent parfois du coq à l’âne tout en suivant une imparable logique. Elle a aussi une manière de dire sans détour ses désirs (avoir une robe à manches bouffantes, découvrir le goût de la crème glacée) ou de donner corps à son imagination saisissantes. Mais contrairement à elle, elle incarne parfaitement l’orpheline pauvre résiliente, l’enfant dont personne ne veut (ce qui a inspiré le titre de l’article de Margaret Atwood) : après une enfance désastreuse et un passage de famille d’accueil en famille d’accueil puis en orphelinat, elle arrive par erreur chez des fermiers de l’île-du-Prince-Edouard (au nord-est du Canada), qui avaient demandé qu’on leur envoie un garçon pour les aider dans leur travail. Si Mathew est séduit par l’enfant et s’attache à elle immédiatement, sa sœur Marilla pense un temps la renvoyer à l’orphelinat. Ces chapitres où l’on voit Anne au désespoir mais déterminée à profiter cependant de la moindre parcelle de beauté et à se maintenir en joie grâce à son imagination sont la marque d’un caractère qui ne variera que peu.
Au cours des années, elle accumule les gaffes, faux-pas, bêtises, un peu à la manière de la Sophie de la comtesse de Ségur. Mais chaque erreur est une leçon : c’est un argument pour se faire pardonner car elle ne fait jamais deux fois la même… Souvent d’ailleurs, ces bêtises sont dues à l’imprévoyance des adultes, à leur mauvais usage du langage, à leur incompréhension du caractère enfantin.
Anne passe sans cesse du désespoir le plus profond à la joie la plus exaltée (bi-polaire ?), laissant son entourage perplexe et souvent effrayé. La vie tragique de l’auteur, comme le rappelle Margaret Atwood, perce souvent dans son personnage. « The thing that distinguishes Anne from so many « girls’ books » of the first half of the 20th century is its dark underside: this is what gives Anne its frenetic, sometimes quasi-hallucinatory energy, and what makes its heroine’s idealism and indignation so poignantly convincing. »
L’autre charme de ce récit tient aux personnages secondaires, les amies d’Anne, ses ennemis (ou plutôt son ennemie, car Anne sait se faire aimer de tous). Les adultes sont particulièrement bien croqués : veilles femmes acariâtres qui finissent par tomber sous le charme paradoxal de la petite fille laide, bavarde et dérangeante, mères de famille soucieuses des bonnes fréquentations de leurs enfants, le pasteur ennuyeux, l’institutrice merveilleuse…

La nouvelle traduction (la cinquième en langue française) a le mérite d’avoir donné au roman un titre plus proche de l’original (autrefois traduit par « Anne… La maison aux pignons verts », ou même, dans la première édition française par « Anne et le bonheur », Hachette, « Bibliothèque verte », 1964). Insister sur le lieu est une idée juste : Anne est reliée à cette ferme. À peine arrivée, elle a donné un nom à chaque arbre, à chaque clairière, à un sentier, à des bois (le Bois hanté donne lieu à un beau chapitre sur les effets de l’imagination enfantine). La traduction est aussi très fluide, dans un français moderne mais sans anachronisme et elle laisse respecte le style romantique de certains passages, notamment des descriptions de la nature. Anne est une grande lectrice – il n’est pas dit où et comment elle a appris à lire et a trouvé le temps de lire, avant d’arriver à Green Gables. Elle cite souvent des auteurs, des poètes, des versets bibliques… (des notes indiquent la source de nombreuses citations). La narratrice semble parfois adopter le même style quand elle la fait parler et quand elle reprend son récit :

« Anne rentra à la maison d’un pas léger, sautillant sur la neige, dans le crépuscule parme de l’hiver. Au loin, au sud-ouest, on voyait le grand scintillement, aussi étincelant qu’une perle, d’une étoile du soir dans ce ciel aux reflets d’or pâle et de rose éthéré au-dessus des luisantes étendues blanches et des sombres vallons d’épicéas. Le tintement des clochettes des traineaux, dans les collines enneigées, traversait l’air glacé comme un carillon de fées, mais leur chant n’était pas plus doux que celui qui s’échappait du cœur et des lèvres d’Anne.  « Tu as devant toi une personne parfaitement heureuse, Marilla, annonça-t-elle. Exactement, et ça malgré mes cheveux. En ce moment mon âme est au-dessus de ça. […] « à présent je vais recouvrir le passé du manteau de l’oubli ». […] quand je serai grande, je parlerai toujours aux petites filles comme si elles étaient mes égales, et je ne me moquerai pas quand elles utiliseront de grands mots. Je sais, de par ma douloureuse expérience comme cela peut être blessant. Après le thé, Diana et moi avons fait du caramel. Il n’était pas très bon, mais j’imagine que c’est parce qu’aucune de nous n’en avait fait avant. » (p. 186-187)

Je n’avais jamais lu ce roman ni vu ses adaptations. Je me suis régalée. Il est charmant, drôle, tragique, sensible, intéressant… À conseiller donc à tous ceux qui ne l’auraient pas lu (ou qui voudraient le relire dans cette nouvelle traduction). De plus, l’éditeur l’a publié comme un livre « de bibliothèque », c’est-à-dire un futur livre de chevet : reliure cousue, couverture cartonnée, beau papier, belle typo… Les épisodes suivants (oui, c’est une série !) vont paraitre prochainement chez le même éditeur et dans la même collection, « Monsieur Toussaint Laventure » qui propose « des romans qui n’étaient pas destinés qu’aux adultes et qui pourtant nous plaisaient ».
Dans la même collection : Et c’est comme ça qu’on a décidé de tuer mon oncle (chroniqué sur lietje) et Watership Down.

 

 

 

 

 

Crevette

Crevette
Elodie Shanta
La Pastèque, 2019

A l’école des sorciers/ de la vie

Par Anne-Marie Mercier

Une petite fille nommée Crevette est orpheline et pleure tout le temps : elle est seule dans sa petite maison des bois, malgré le fait que sa mère défunte lui parle depuis l’urne où sont placées ses cendres, et en plus on l’a refusée à l’examen d’entrée à l’école de sorcellerie, alors qu’elle voulait être sorcière comme sa mère.
Heureusement, elle est recueillie par des voisins un peu bizarres : Gamelle qui ressemble à un chat gris, Joseph le diablotin rouge, Mistigriffe le chat (un vrai, mais qui a été mordu par un vampire et a des petites ailes sur le dos). Gamelle l’aide à préparer son examen et à planter les graines de plantes à potions, Joseph est un peu moins présent (il travaille à l’extérieur – curieux comme ces êtres, mâles, non humains, ont des comportements genrés. Elle finit par intégrer l’école, viennent les cours (assez drôles), la rencontre de l’amie et de l’ami…
L’histoire est découpée en courts épisodes, ce qui donne à ce livre assez épais (114 pages, très aérées) beaucoup de lisibilité. Les dessins sont esquissés à gros traits et très simplement mis en couleurs, ce qui donne à l’ensemble une allure enfantine et maladroite (la dernière page laisse penser que c’est Crevette l’auteure).
L’ensemble est charmant et parfois un peu acide, souvent drôle : les cours de runes et de potions sont cocasses. Il propose une vision de toute sorte d’initiations à travers l’épreuve de la solitude et des différents stades du deuil, des examens qu’on réussit ou pas, de la jalousie, de l’amour, de la perte, mais aussi les pouvoirs de l’amitié et de l’entraide, et la nécessité de la confiance et du dialogue.

La Folle Rencontre de Flora et Max

La Folle Rencontre de Flora et Max
Martin Page, Coline Pierré
L’école des loisirs (médium + poche), 2018

Prisons – écrire pour s’échapper

Par Anne-Marie Mercier

Ce petit roman épistolaire déjà publié en 2015 méritait une réédition en poche, tant l’hisotire de Max et Flora est à la fois singulière et commune et tant elle est abordée avec délicatesse. Flora est en prison pur avoir blessé gravement une fille de sa classe qui la harcelait. Max lui écrit pour lui dire qu’il la connait de loin et qu’il a eu envie de lui écrire parce que leur situation est à la fois lointaine et semblable : il est lui aussi prisonnier.

L’histoire de l’un et de l’autre est distillée peu à peu, avec pudeur et sensibilité. L’humour de Max et l’énergie de Flora sont touchants, tout cela est parfaitement agencé, percutant, mais en douceur. Les lettres sont brèves et proches de ce qu’on pourrait attendre d’adolescents d’aujourd’hui, même si l’auteure préférée de Flora est Sylvia Plath…).

Le Pigeon doit aller à l’école !

Le Pigeon doit aller à l’école !
Mo Willems
Kaléidoscope

Place aux pigeons ?

Par Anne-Marie Mercier

Comme Ernesto, l’enfant qui ne veut pas aller à l’école dans le texte de Marguerite Duras (Ah Ernesto, publié par Harlin Quist (1971) et réédité chez Thierry Magnier avec des illustrations de Katie Couprie), le pigeon a de nombreux arguments : il n’est pas du matin, il a peur, de la maitresse, des autres, des lettres, des chiffres…
Tout cela dédramatise gaiement la question et les poses du pigeon juste esquissé le rendent bien humain, comme dans les autres albums de la série, encore plus déjantés (Ne laissez pas le pigeon conduire le bus).

 

 

La Fille cachée du roi des Belges

La Fille cachée du roi des Belges
Brigitte Smadja, illustrations de Juliette Bailly
L’école des loisirs (neuf), 2018

Mystère à l’école

Par Anne-Marie Mercier

Lorsqu’une nouvelle élève, nommée Bérangère, arrive dans la classe de CM2 de Noisy-Le-Sec, c’est la révolution : certains garçons, dont Mehdi, le narrateur, tombent sous son charme et perdent tous leurs moyens; ils en oublient leurs autres ami.es et leurs comportements habituels. Certaines filles sont entre désir d’imiter et détestation. Tous finissent par vouloir son départ tant elle aura troublé les habitudes de la classe.
Le fait qu’on ne sache pas d’où elle vient, pourquoi elle est autorisée à arriver en retard tous les matins, pourquoi elle mange à l’école mais pas à la cantine, et pourquoi elle est accompagnée par un homme en costume qui a une allure de chauffeur dans une voiture de luxe, tout cela reste mystérieux et le restera jusqu’à la fin malgré les hypothèses intéressantes émises par Mehdi et ses ami.es.
Si le personnage du narrateur est touchant et timide, et d’autres de ses amis et amies bien campés (des jumeaux, une copine énergique qui fait du skate, etc.), l’intérêt du livre tient surtout à la situation dans laquelle se trouve Bérangère : elle déchaine sans le vouloir une agressivité qui dégénère en violence, le maitre perd son autorité, tout menace de virer au drame.
La réponse à la question « qui est Bérangère ? » n’est sans doute pas qu’elle est la fille cachée du roi des belges; elle est peut-être proche des hypothèses faites par Mehdi et ses ami.es à la fin du volume, l’auteur ne conclut pas, ce n’est pas le plus important. Ce qui est important, c’est le mécanisme de la rumeur, des comportements grégaires, de la curiosité excessive. Cet engrenage est ici mis en évidence mais la gravité du propos n’interdit pas l’humour et les situations cocasses ne manquent pas non plus.

L’Ours contre la montre

L’Ours contre la montre
Jolivet et Fromental
Hélium, 2018

Apprendre à lire l’heure avec un ours

Par Anne-Marie Mercier

Un ours qui est obsédé par l’heure ? quelle idée ! mais pas plus folle que de les histoires de pingouins de Jolivet et Fromental ; et le lapin d’Alice a ouvert la voie. Ici, on peut aussi supposer que le jeu avec l’expression « c-ourse  contre la montre » a pu jouer. Donc au début de l’album un ours, gigantesque et orange, se bat avec le temps et arrive en retard partout : à l’arrêt du car scolaire, à l’école, à la cantine… il n’est jamais au bon moment au bon endroit.

La famille humaine qui l’héberge prend le problème à bras le corps après avoir compris qu’il vient du fait que l’ours ne sait pas lire l’heure. Grâce aux explications et aux schémas proposés en quantité par le père, l’ours comprend tout et entre dans une vie de temps réglé, efficace, employé à des activités multiples : en plus des cours de l’école où il n’est plus jamais en retard, il prend des cours de tuba, de claquettes, de cuisine, fait du bénévolat, du baby-sitting… jusqu’au « burn-ours » qui l’oblige à avoir encore un nouveau rapport au temps.

Ce gros ours encombré de lui-même et qui emplit bien les pages est touchant de maladresse et d’enthousiasme et l’album propose une réflexion sur le temps tout en fournissant une méthode d’apprentissage de la mesure du temps : à faire lire aux oursons en difficultés avec ces comptages complexes, donc.

 

 

Big Nate : Amis ou ennemis ?

Big Nate : Amis ou ennemis ?
Lincoln Peirce
Traduit (USA) par Karine Chaunac
Gallimard-jeunesse (Folio junior) , 2018

Les désarrois de l’élève Nate

Par Anne-Marie Mercier

Huitième volume de la série, mais pas une longueur, pas une redite, en dehors des clins d’œil nécessaires à la cohésion de l’ensemble : on retrouve avec jubilation les aventures de Big Nate, jeune élève harcelé par ses professeurs qui essaient de le discipliner un peu, par Gina, la bonne élève de la classe, qui ne perd pas une occasion de le reprendre, par la brute du collège, par les brutes du collège voisin… Mais on voit aussi un garçon amoureux et timide, un fils attristé par la situation professionnelle de son père un dessinateur génial, un fanatique de tous les sports. Tous les lieux de l’école sont visités : CDI, cantine, terrain de sport, bureau du chef d’établissement, du psychologue, etc.
La variété des situations est augmentée par les inserts de bandes dessinées faites par le personnage lui-même, maladroites, mais si pleines de talent qu’on pourrait prédire à celui-ci que quand il sera grand il sera… l’égal de Lincoln Peirce ?
Cette drôlerie n’empêche pas une certaine gravité : Nate apprend à se réconcilier avec ses ennemis, à comprendre que la méchanceté peut cacher une âme blessée, et que se moquer des autres (et notamment des professeurs) peut être un divertissement cruel et honteux.

Encore plus subtil et drôle que Le Journal d’un dégonflé de Jeff Kinney !

Petit Vampire, acte 1 : le serment des pirates

Petit Vampire, acte 1 : le serment des pirates
Joann Sfar
Rue de Sèvres, 2017

Les enfances d’un vampire

Par Anne-Marie Mercier

Même si les vampires ne vieillissent pas, ils ont une histoire. Et même si les séries ont des « saisons », elles peuvent être rétroactives.  On découvre ici comment le héros auquel Joann Sfar a consacré 7 albums (de 1999 à 2005) publiés chez Delcourt, est devenu, en même temps que sa mère, un « mort-vivant ». Sfar reprend donc l’intrigue du délicieux  Petit Vampire va à l’école en la modifiant un peu et en anticipant sur son début.
On retrouve la fantaisie de l’univers de la série : monstres en tous genres, en général sympathiques, ennemi terrifiant,  dessins qui ignorent la ligne droite et créent de belles atmosphères aux couleurs évocatrices. Les séances de ciné-club  (consacrées à des films de monstres) sont parfaites… L’album offre un beau contrepoint entre le héros et le « vrai » petit garçon, Michel, et présente une belle histoire d’amitié entre deux êtres qui ne sont pas du même monde, et n’ont pas les mêmes rythmes – et en devraient pas se rencontrer.

C’est quoi être un bon élève ?

C’est quoi être un bon élève ?
Gilles Rapaport, Emmanuelle Cueff, Laurence Salaün
Seuil Jeunesse, 2017

Ce que vous avez toujours voulu savoir sur les bons élèves et les autres

Par Christine Moulin

C’est quoi être un bon élève? Grave question: dès l’abord, le format tout en hauteur de l’album laisse présager que la réponse risque d’être fantaisiste. Eh bien, oui, elle l’est… Quoique…

C’est là une des grandes qualités de ce livre. Les réponses, délivrées par le texte et mises en valeur par la taille de la police de caractères, paraissent (et sont) très raisonnables: pour être un bon élève, quelle surprise! il faut être attentif, se poser des questions, préparer ses affaires, etc. Comme cela serait à la fois instructif et un peu trop sage (pour ne pas dire tout à fait ennuyeux) s’il n’y avait le reste du texte, écrit en plus petit: oui, être bon élève, c’est être attentif… à condition de ne pas oublier ses chaussures, par excès de concentration, sans doute; c’est aussi se poser des questions: « qui est amoureux de qui? qu’est-ce qu’on mange à la cantine ce midi? », par exemple. C’est préparer ses affaires mais une check list canonique comporte-t-elle obligatoirement l’item « cartes Pokémon »? On songe à Serge Bloch qui, lui aussi, connaît bien les enfants, leurs intérêts, leurs craintes, leurs émotions et en rend compte avec gentillesse et humour.
Au texte s’ajoutent des dessins très expressifs, accompagnés de bulles, qui redoublent la lecture d’une manière très réjouissante : on voit le chien reniflant les pieds nus du petit garçon qui a oublié ses chaussures; le même petit garçon demande au maître: « Je la pose où, ma question? dans ma case ou sur le porte-manteau? ». Dans un excès de zèle, il se prépare à se coucher tout habillé, avec son cartable sur le dos! Tout au long de l’album sont ainsi explorées des relations plaisantes entre les illustrations (de Gilles Rapaport, excusez du peu) et le texte.

Mais l’aspect sérieux n’est pas totalement absent: pour être un bon élève, il faut dompter sa peur (et l’illustration montre, bien sûr, un élève habillé en dompteur de cirque!), il ne faut pas craindre de se tromper, etc. Autrement dit, des messages utiles se glissent subrepticement dans un ensemble drôle, parfois irrévérencieux (l’élève qui lève le doigt le met dans le nez du maître!), si bien que rien n’est « bien pensant », lénifiant. Tout est tonique. Les conseils n’éludent pas les difficultés (« Etre un bon élève, c’est PERSEVERER… au moins jusqu’à la récréation) mais la bienveillance, si souvent prônée en ce moment, prend un aspect amusant qui fait des lecteurs des complices attentifs. Il n’est pas jusqu’au respect de la différence qui ne soit traité de façon à la fois impertinente et fort sage: « Et figure-toi que tu n’es pas tout seul à être différent. Les autres aussi sont différents. Eh! oui c’est comme ça, la vie… ». Même le sujet tabou des souffrances des bons élèves dont les parents sont trop exigeants est abordé. On a vraiment l’impression que ce sont les vraies préoccupations des enfants qui ont donné naissance à cet album, si bien que certains thèmes originaux sont évoqués, comme celui de l’ennui ou celui des discussions à table.

Les auteurs nous proposent donc un livre de préceptes moraux, de leçons de vie (bien au-delà de l’école), ce qui semble une entreprise risquée, de nos jours. C’est en fait une vraie réussite, dont on peut parier qu’elle réunira dans un rire décapant adultes et enfants, sans exclure des moments de vraie discussion. Que demander de plus?

Les Petits Malheurs

Les Petits Malheurs
Jean-Claude Dubois – Images Estelle Aguelon
Cheyne

L’art d’être grand père

Par Michel Driol

39 poèmes en vers libres qui disent la relation entre des grands-parents et des petits enfants. Tout commence par la présentation de la famille : les deux grands parents (Opa et Oma) et les cinq petits-enfants. Suivent alors des sortes d’instantanés, petits riens de vacances, promenades estivales, courses, devoirs de vacances, questions existentielles. Le recueil se clôt avec la rentrée des classes et le départ des petits-enfants.

Le titre invite à rechercher, dans ce bonheur partagé, ce que sont les petits malheurs : une petite blessure, la solitude, le silence ou les pleurs d’un enfant, sans que l’on sache quoi dire, la mort, la séparation. C’est là que, dans la tendresse de cette relation, le recueil prend une dimension philosophique : ces petits malheurs, à l’échelle d’un homme, le sont-ils pour des enfants ? Un enfant doit pouvoir s’abandonner aux larmes.  Il est question d’apprentissage et de découvertes, d’étonnements devant les choses du quotidien, du pain laissé pour les poules à l’église au centre du village, mais aussi de l’école. Là, c’est le grand-père qui questionne cette dernière, non sans humour. L’école apparait alors comme un lieu étrange, artificiel et superficiel face à la profondeur de la relation vécue pendant les vacances.

Je rêve d’une école où on leur apprendrait la nostalgie, et non à lire, écrire et compter, les points cardinaux, ou ce qu’est un métro.

Après Hugo, Jean-Claude Dubois renouvèle l’art d’être père : l’art de perdre au jeu tout un été, l’art de guetter les mots que forment  les enfants, l’art d’être indulgent, de comprendre l’enfance et de la prendre au sérieux. Le tout est dit dans une langue quotidienne, simple, qui tisse le « je » de l’auteur avec le « on » du couple et le « ils » des enfants.  Cette immédiateté de la langue n’empêche pas des subtilités ou des trouvailles linguistiques :

Il y a des exercices difficiles :
par exemple celui où il faut écrire
une jolie phrase
mais conjuguée au passé perdu.

Nostalgie, temps qui passe, parenthèse de l’été, transmission, ce recueil dit, avec une grande simplicité et modestie, beaucoup de choses de cette relation entre grands-parents et petits enfants. Les images d’Estelle Aguelon, à base de cartes à jouer découpées, donnent un côté ludique au recueil.

Cet ouvrage fait partie de la sélection pour le prix de la poésie Lire et Faire Lire 2018