Twilight, ou le refus de choisir

wilight
Stephenie Meyer
Hachette jeunesse 2005-2008

par Anne-Marie Mercier

Depuis les livres d’Ann Rice, le vampire est devenu fréquentable. Il lui manquait de devenir vraiment populaire. Voila qui est fait avec la série de Stephenie Meyer, dont le premier volume vient d’être porté à l’écran. Succès mérité ? cela dépend de ce que l’on entend par là. Si l’on attend une grande œuvre, complexe et bien écrite comme celle de Philip Pullman, la réponse est « non » : texte bavard, répétitif, détails inutiles, dialogues creux (idéal pour le cinéma), les romans sont loin d’être des chefs- d’œuvre. En revanche, la série est très réussie par son suspens et son inventivité. Son contenu  est aussi intéressant par ce qu’on peut supposer des raisons de son succès. Cet été, Sophie, 16 ans aura lu le tome un deux fois de suite (une fois en français, l’autre en anglais, et Emilie, 21 ans, aura lu les quatre tomes d’affilée, en anglais, avec des nuits sans sommeil. Cela mérite sans doute que l’on s’y intéresse.

Pour résumer, le premier volume (Twilight, crépuscule) est un joli roman lycéen (un « collège novel »), qui se lit facilement, porté par une histoire d’amour qui pourrait être impossible : la jeune héroïne, ado quelconque, fille unique d’un couple divorcé, quitte la Californie pour aller vivre chez son père, policier dans une petite ville de la côte Nord Ouest des USA (pluie garantie, neige, forêts).  Elle arrive dans un lycée où tout à coup tous les garçons sont à ses pieds tandis qu’elle-même n’a d’yeux que pour un mystérieux jeune homme très pâle qui fait tout pour l’éviter. La découverte progressive de l’histoire du garçon et de sa « famille » de vampires (il y a un couple parental, d’allure respectable mais  un peu trop jeune, et cinq enfants adoptés, trois garçons et deux filles d’environ 17 ans) est bien menée. L’ambiance lycée (profs, cours, cantine, interclasses, copains et copines, amitiés et amours  qui se font et se défont) assez bien rendue. La couleur locale ne manquera pas de fasciner les Français : le parking du lycée est un lieu important – on est en Amérique, tout le monde conduit -, le bal annuel est un temps fort et la forêt proche est parcourue par des lions de montagnes et des ours. Dans les volumes suivant, la cérémonie de remise de diplômes et la recherche d’une université qui veuille bien de vous et ne soit pas trop chère est un autre moment d’exotisme. L’histoire ancienne de l’Amérique apparaît également à travers  le personnage de Jacob, membre d’une peuplade indienne qui a gardé la mémoire de ses traditions, et notamment l’histoire de leur lutte contre les vampires.

Le deuxième tome (New Moon) , roman du désespoir amoureux et de la naissance de l’amitié avec Jacob, est un peu manqué : une mauvaise soudure avec le précédent, artificielle, lourde, comme dans la série de Harry Potter (y aurait-il une malédiction du tome deux ?) ; ceci, combiné avec  des invraisemblances mal ménagées (l’arrivée des loups-garous, parfaitement expliquée par la suite, fait un peu gros à ce stade) et avec la persistance des  défauts du premier tome, rendra la lecture difficile pour le lecteur adulte. Il s’agacera sans doute aussi de ce ton si « fille », au mauvais sens du terme. La narratrice s’acharne à nous dire, matin après matin, comment elle se coiffe  et s’habille (jupe ou pantalon, pull ou sweat, etc, jusqu’à la couleur et la matière, rien ne nous est épargné), et s’inquiète du regard que l’on porte sur elle, même lorsque ses jours et ceux de ses proches sont terriblement en danger.

A partir du tome trois(Eclipse), le lecteur ne dormira plus la nuit tant il sera pris par les fils de l’intrigue et l’envie de sa voir comment tout cela peut finir. L’action devient prenante, le suspens permanent, tout cela en fait un excellent roman.  Le plaisir est d’autant plus grand qu’à partir de ce  volume les défauts du précédent ont à peu près disparu. L’auteure a sans doute bénéficié de quelques conseils – les remerciements adressés à l’équipe éditoriale et au relecteur  le suggèrent – ou bien elle a acquis de l’expérience et un  peu plus de recul critique. Le quatrième tome (Breaking dawn) s’essouffle parfois en s’attardant beaucoup sur le tableau du bonheur et de l’équilibre parfait. Mais il s’achève avec une belle guerre de vampires, faite selon les règles de l’art : les forces en présences, les alliés, certains possédant un pouvoir hors du commun, l’attente, l’intendance, les tractations diplomatiques, les trahisons, les coups de théâtre etc. Cette confrontation, qui implique des vampires de tous les continents, de toutes les époques et de statut divers, menace tous les protagonistes : tout montre que l’issue devrait être fatale à tous nos héros, presque jusqu’à la dernière page…  Je n’en dirai pas plus, afin de ne pas gâcher le plaisir de ceux qui se plongeront dans cette aventure.

La question qui porte les volumes précédents est maintenue jusqu’au dernier volume, mettant à rude épreuve l’impatience des lecteurs : Bella préférera-t-elle Jacob l’indien à Edward, le vampire ? deviendra-telle un vampire ou acceptera -t-elle de vivre en humaine aux côtés d’un homme qui restera éternellement jeune ? le mariage, si mariage il y a, pourra-t-il être consommé sans provoquer sa mort ? Les réponses apportées dans le début du dernier volume sont relayées le combat final.  Bon suspens, mélange d’amour et d’aventure, de fantastique et de quotidien lycéen, la série a repris des ingrédients qui marchent bien. Son succès tient sans doute aussi à d’autres choses, liées à l’histoire même et à la façon de la conduire.

Le thème du vampire est ici débarrassé de son folklore et le personnage est de ce fait très humanisé : pas de cercueils, de gousses d’ail, de fuite du jour. Les vampires ne dorment jamais, ne mangent pas, et se nourrissent de sang, mais la famille d’Edward, le héros, a choisi de lutter (parfois difficilement) contre ses instincts et de se contenter de sang animal.  Les vampires sont beaux, ont une force et des pouvoirs surhumains. Ils restent à l’âge où ils ont été « créés ». Edward  a toujours 17 ans, il est « beau comme un Dieu » – Stephenie Meyer ne craint pas les clichés et les répète inlassablement -, et cependant il a plus de cent ans. Son père a connu le 17e siècle, et la « famille »  qui règne sur le peuple vampire (italienne , forcément) remonte à l’antiquité (ils sont un tout de même un peu gris).

L’auteure utilise ce thème pour créer une histoire d’amour qui repose sur des sentiments complexes d’attirance et de peur. La recette est connue depuis La Belle et la bête de madame Leprince de Beaumont – d’ailleurs, c’est sans doute par allusion à cette histoire qu’Isabella,  l’héroïne de Twilight, est toujours nommée dans le roman Bella ; l’insistance de la narratrice sur la question de ce diminutif est intéressante. Mais à cela s’ajoute l’idée d’une proximité qui reste toujours menaçante : la Bête du conte est repoussante mais devient vite rassurante, ce qui n’est pas le cas du vampire de Twilight, toujours susceptible d’être repris par ses instincts, d’autant plus que d’après lui Bella « sent » effroyablement bon… Cela fait que tous les instants de proximité entre Bella et Edward sont décrits comme des moments d’attirance irrésistible et de tension extrême : un  geste malheureux  peut entraîner une catastrophe. Le vampire permet de remettre dans les récits amoureux la tension et le tragique que la levée des interdits avait fait disparaître (voir l’article sur Sitartmag à propos de Lemashtu de Li Cam, paru chez Griffes d’encre).

La littérature de jeunesse invente ainsi des situations nouvelles pour redonner à  la passion une dimension tragique et dangereuse, comme le fait la littérature générale avec d’autres moyens (voir la belle adaptation de La Princesse de Clèves dans le film de de Christophe Honoré, La Belle Personne). On peut aussi supposer que l’ombre du SIDA est pour quelque chose dans ce retour du tragique. Mais plus encore, c’est la question de la maîtrise de soi, de ses émotions, de ses désirs et de ses actions, qui est au centre de l’intrigue. Pour des lecteurs adolescents, ces sujets ne sont pas neutres. La nécessité du secret est amplifiée par la situation, secret vis-à-vis de la famille et même des amis. Stephenie Meyer arrive ainsi à écrire un roman à la fois torride et chaste (elle est diplômée d’une université mormone) : pas de sexe avant le mariage, certes, mais du coup  il n’est question que de ça et une fois la cérémonie faite, les vampires mariés ne s’ennuient pas, avec toute l’éternité devant eux.

Mais le succès de cette série vient aussi de trucages moins intéressants sur le plan de la réactivation des mythes et cependant très efficaces. L’auteur met l’héroïne devant des choix et systématise son refus de choisir : Bella veut tout, ne renonce à rien. Les deux amoureux, Edward et Jacob représentent deux choix opposés : l’un est l’amant plus âgé, raisonnable, bon élève, riche, le « gendre idéal ». L’autre est un garçon plus jeune avec qui on a une relation de copains plus que d’amour, qui permet le maintien dans l’enfance, les bandes, les balades, l’aventure et la nature. Bella choisit aussi peu que possible (sauf à certains moments, que pour les besoins de l’histoire). Il faut dire que ce choix est un peu tordu : Jacob, c’est l’enfance, le maintien dans son cadre et l’harmonie avec sa vie, sa famille, mais c’est aussi accepter de vieillir. Edward, c’est un peu l’âge adulte, mais c’est aussi la jeunesse éternelle et une vie de princesse (belle maison, voiture de luxe, et fin des tâches ménagères dont elle s’acquitte chez son père avec conscience) : lequel est le plus adulte des deux choix ?

Pour les besoins de l’intrigue, il fallait une héroïne féminine peu soucieuse des apparences, un peu sauvage et asociale. Il la fallait pas trop riche aussi, histoire de favoriser l’identification, avec des vertus domestiques et des goûts simples, façon Harlequin ou Barbara Cartland. Ce choix avait un inconvénient : il empêchait de raccrocher les plus « filles » des lectrices, puisqu’il ne pouvait être question de shopping entre copines, de belle garde-robe, de préparatifs de bal, de fêtes en son honneur, de beau mariage avec une robe de princesse…  Pour les besoins de la cause « fille », Stephenie Meyer a inventé le personnage d’Alice, adorable sœur du héros, qui habille tous les personnages importants du roman, fait les décors « de rêve » des fêtes, tandis que la mère crée les  décors du quotidien (décoratrice de la maison familiale, de la maison de vacances, des cottages pour les jeune couples…). Ainsi, notre héroïne a des allures de Barbie (au collège, à la plage, jeune mariée, en tenue de combat…) et son héros est un peu Ken. C’est d’ailleurs lui qui lui impose de belles voitures alors qu’elle aurait voulu garder son vieux tacot bruyant. Voila Barbie « obligée » de porter de luxueux vêtements et de conduire des voitures de sport, alors qu’elle n’est que discrétion, sentiment et recherche du bonheur pour elle et pour les autres…

La série Twilight est délicieusement régressive car elle concilie les contraires, mêle tous les genres et propose une héroïne qui demande tout, y compris des choses inconciliables et obtient tout, même ce qu’elle ne veut pas. Il y a un peu du conte de fées : l’amour, chez les vampires et les Loups-garous, est irrésistible et éternel, comme la jeunesse. Le  monde du réel est au contraire celui du divorce, de l’incompréhension, de la dégradation. Le seul garçon véritablement et simplement humain, Mike, est sympathique et insipide. Les deux autres, Jacob et Edward, incarnent une animalité inquiétante, un goût de la vitesse et du risque. Mais que les éducateurs se rassurent : dans cette série, on fait ses devoirs de maths très consciencieusement, on relit plusieurs fois Les Hauts de Hurlevent et Roméo et Juliette. La littérature apparaît comme le lieu dans lequel on peut se projeter pour juger, peser, choisir, être lucide. Un jeu de piste facile permettrait de voir que les deux amoureux, le raffiné Edgar et le sauvage Heathcliff, ressemblent fort à ceux de Hurlevent.

On ne fera pas reproche à Twilight d’afficher un refus de choisir, la littérature de jeunesse étant le lieu même où le lecteur est soumis à une double injonction : « grandis » et « reste un enfant » (voir le livre coordonné par Isabelle Cani, Nelly Chabrol Gagne et Catherine d’Humières (2008) sur la question ). Le jeune lecteur a ainsi sous les yeux une grande part des possibles qui s’offrent à lui, enveloppés dans  l’aura des choses impossibles. La magie, le fantastique, vampires et loups-garous, éternelle jeunesse et super pouvoirs, ne sont que des détails par rapport à la transformation de l’héroïne qui, de vilain petit canard, devient la perfection incarnée ; la fin du chapitre 26, dans le quatrième tome est explicite sur ce point : après « dix-huit ans de médiocrité », n’aspirant plus à briller nulle part mais juste à faire de son mieux, ne se sentant nulle part à sa place dans le monde, elle découvre enfin qu’elle a trouvé sa « vraie place dans le monde, celle qui est faite pour elle, la place où elle brille ».  Le vampire évite le soleil car celui-ci le rend étincelant, donc trop visible. L’histoire de Bella est celle d’une mise au jour des désirs adolescents, les plus  triviaux comme les plus nobles, mais surtout du désir de trouver sa vraie place dans le monde, une place où l’on soit unique, irremplaçable, enfin Visible.

Le problème est que cette place ne se trouve qu’en dehors de l’humanité et du temps. Ce que l’on peut dire à la décharge de Twilight, c’est que l’héroïne rejoint les héros et même les dépasse progressivement, au lieu de rester spectatrice de leurs actions. S’il y a une Belle au bois dormant, c’est Edward, qui a attendu chastement pendant 100 ans que sa Belle Bella apparaisse. Ainsi, ces romans jouent sur plusieurs tableaux et brouillent encore davantage les pistes ; régressifs, ils proposent une fuite radicale hors du réel et du temps, mais ils sont aussi résolument modernes par la place qu’ils donnent à une féminité bien affirmée, qui obtient tout, même l’impossible.

L’amour n’a pas de lendemains

De la montagne et de la fin
Marina Tsvetaeva
Mise en scène de Nicolas Struve
Avec Stéphanie Schwartzbrod
Maison de la Poésie, Paris
Du 4 au 28 juin 2009

par Nicolas Cavaillès

Montage de lettres et de poèmes de Marina Tsvetaeva (1892-1941) autour de son histoire d’amour de quelques mois avec Constantin Rodzevitch, en 1923, De la montagne et de la fin donne à entendre le tourbillon d’une de ces passions à partir desquelles la vie antérieure ne semble plus avoir été vraiment la vie (seulement son pâle reflet), et la vie postérieure ne plus pouvoir être qu’impossible fadeur. Nicolas Struve met en scène un amour confiné dans l’espace exclusif de l’intime et débordant du désir de se déverser sur l’univers tout entier, à commencer par Prague la ténébreuse. Une passion totale, ingérable, magnifiée dans des lettres toute d’étouffement jouissif et drolatique ; une très belle partition russe, à laquelle la comédienne Stéphanie Schwartzbrod offre une diction sauvagement précise, très particulièrement juste.

Cette correspondance amoureuse, cette poignée de lettres enflammées, cette passion n’a ni passé ni avenir, selon la magnifique exigence de Marina Tsvetaeva : « se souvenir c’est déjà oublier », elle ne veut, elle, que du présent. Pas de distance ; ce qui n’est pas immédiat n’est pas : comment s’aimer au café, par exemple, quand une table nous sépare encore ? La poétesse de L’offense lyrique rêve et crie un vaste temple où les deux intimités mêlées se répandraient ensemble sans frein, qu’elles empliraient dans la plus parfaite insouciance, libres, libérées des errances noires et blanches dans Prague. Respectueux des bienfaits du travail et de la solitude (le jour, pour mieux le soir venu se retrouver), cet amour diablement, joliment envahissant, porte avec lui l’immensité incontrôlable d’une sensibilité poétique des plus ferventes, véritable défi à l’existence, comme au couple (« ne me laisse pas seule avec mes vers »). Serait-il donc tragiquement voué à l’échec ? Il le serait s’il se pliait à la plate linéarité temporelle des histoires ordinaires (linéarité narrative, romanesque, bonne pour l’ironie d’une prose, pas pour l’explosion pure d’un poème) ; mais, on l’a dit, cet amour-ci n’est que présence, sans hier ni lendemains, absolu et fou : l’échec n’entre pas dans sa métrique autarcique. Le temps et la séparation viendront bien ajouter leur couche épaisse au limon de désespoir qui tapisse déjà les tréfonds de l’âme mouvementée de Marina Tsvetaeva, mais cet amour, l’amour, son amour, y reste précieusement étranger.

Une ado sans peurs (et sans reproches?)

Ailleurs
Moka
L’école des loisirs (medium), 2009

par Anne-Marie Mercier

Moka (qui fait traîner son Sorcier ! en ajoutant volume après volume à sa série), livrerait ici généreusement une trilogie en un seul volume? En fait, c’est une réédition de titres parus à partir de 1991.
Les aventures de Francès, dite Frankie gagnent à être ainsi ramassées car les trois intrigues sont fortement liées par l’amour que la jeune fille de 15 ans voue à un Major de l’armée de l’air, quarante ans, veuf, et père d’un garçon à peine plus jeune qu’elle. A la fin des trois tomes, elle arrivera à ses fins. Désolée de griller ainsi le suspens, mais il faut bien dire que ce texte rompt avec les habitudes prudentes de la littérature de jeunesse.
Rupture sur bien d’autres points assez bien vus même si celui-ci est le plus risqué face aux protecteurs de l’enfance : elle fréquente des jeunes gens pas recommandables et un peu voyous, mais les héritiers des puissants de la ville sont bien pires. Elle fait une fugue et entraîne un plus jeune avec elle, et court de grands dangers, mais sauve un plus petit encore, et puis, il faut bien se faire entendre par les adultes, non ? Elle fait une vie d’enfer à sa sœur conformiste et à sa mère, mais il faut bien que celui (celle) qui a raison toujours, soit le chef, non ? et si ça va pas, on cogne. La négociation n’est pas son fort et elle n’a pas toujours tort en cela.
Bref, pas très conventionnelle, pas dans le discours, pas féminine pour un sou, ni même raffinée, mais attachante, généreuse et sincère, un ovni efflanqué en tee shirt qui lutte contre le racisme, l’hypocrisie, les pyromanes, les dragueurs, l’exploitation des enfants,… et qui n’a peur de rien.

Slumdog de papier

Les fabuleuses aventures d’un indien malchanceux qui devint milliardaire
Vikas Swarup
Traduit de l’anglais par Roxane Azimi – 10/18

par Anne-Marie Mercier

Si vous avez vu le film, Slumdog Millionaire, avez-vous pensé à lire le livre qui est à l’origine du scénario ? Si vous avez aimé le film, faites-le, vous y retrouverez une foule de choses qui ont fait le succès du film : le cadre du jeu télévisé, la peinture d’une grande partie de l’histoire de l’Inde, beaucoup d’humour et de candeur dans un univers de brutes.
Si vous ne l’avez pas aimé, c’est encore mieux : vous comprendrez encore mieux pourquoi, et le livre vous intéressera. Si le film a eu un prix d’adaptation, c’est sans doute du fait du grand travail de simplification qui a été fait à partir du livre. Adaptation très réussie, pour l’efficacité, mais quel dommage pour la subtilité et la vérité du regard porté sur l’Inde. Vous trouverez le jeu télévisé, mais une organisation des souvenirs radicalement différente, plus éclatée, ne suivant pas l’ordre chronologique. Vous verrez que ce qui conduit le jeune homme dans ce jeu, ce n’est pas un amour fleur bleue plus bolliwood que bolliwood, mais la vengeance ; voila qui est beaucoup plus intéressant !

L’Inde décrite y est encore plus impitoyable et plus complexe. La scène scatologique ridicule et invraisemblable du début du film n’existe évidemment pas. On y voit aussi les restes de la présence anglaise, à travers la tragique histoire du brave pèreTimothy qui élève le jeune héros orphelin, et le baptise «Ram Mohamed Thomas », pour ne fâcher personne (mais en indiquant au passage que les sikhs pourraient y trouver à redire. Ainsi, ce soi-disant enfant des bidonvilles est dans la version originale un garçon élevé par des anglicans qui lui apprennent à parler dans leur langue et à chanter « Twinkle, twinkle », ce qui change bien des choses pour l’avenir d’un enfant. Mais rassurez vous, les choses se gâtent très vite et très fort, au rythme endiablé qu’a conservé le film, avec un art de la coupe et du montage parfaits et un humour décapant. Et en plus, ça finit bien, mais vraiment par hasard, et personne n’est dupe.

OVNI littéraire!

Le Testament de Stone
Celia Rees
Seuil, 2008

par Anne-Marie Mercier

Rarement la lecture d’un roman classé « jeunesse » aura été aussi surprenante pour moi.
Tout d’abord, l’histoire, après un prologue assez déconcertant, commence de façon lisible, intéressante même, avec l’aventure de Zillah, évadée d’un genre d’affaire du Temple solaire et poursuivie par un genre de moine fou (l’Avocat). Ca décroche avec une organisation en chapitres qui changent de points de vue et portent sur des intrigues qui ont un rapport lâche ou inexistant a priori avec Zillah. Parfois c’est celui de l’Avocat, parfois celui d’un garçon des rues et son ami clochard, puis avec Adam, un jeune homme hospitalisé au même endroit que le clochard (qui se révèle être son père, disparu depuis toujours). On change de niveau avec la lecture des lettres de Stone et de ses divers correspondants, écrites au début du XXe siècle et pleine de choses bizarres. Stone a pour prénom Brice Ambrose – les amateurs auront reconnu Ambrose Bierce, l’auteur du Dictionnaire du diable, c’est normal. Zillah et l’Avocat refond de temps en temps surface, on se dit c’est un peu compliqué, on se demande si on suit bien, si on a tout compris, on sait que non. Vous me suivez ?

Les fils s’embrouillant de plus en plus, les stéréotypes s’accumulant, naît une incrédulité, un mécontentement : quoi, ce texte plein de clichés, décousu, souvent incohérent, pouvait être de l’auteur de Journal d’une Sorcière ? C’est surtout la présence d’un mauvais fantastique qui gêne de la part de cet auteur : c’est clinquant, on a l’impression d’être dans un magasin d’accessoires bon marché pour Halloween.
Ensuite un malaise: de la difficulté à suivre, on passe à une impression bizarre qui s’installe, comme des éclairs de déjà vu, un sentiment de perdre pied. A ce moment on ne sait plus si on est devant un « mauvais » livre ou devant un livre qui se dérobe.
Nouvel état : la fascination : après ces pages entrecoupées, biscornues, on se trouve enfin accroché par une vraie histoire qui se déroule sur plusieurs chapitres, un monde cohérent et des personnages stables, une certaine poésie (les dieux anciens sont formidables) : un beau petit roman ou ne nouvelle intégré à un ensemble un peu trop baroque.
Puis retour au chaos… ne restent que quelques dizaines de pages : on se force à les lire en ronchonnant et en se disant que c’est vraiment en souvenir de sa Sorcière.

Et la Lumière se fait : tout se dévoile, tout reprend sa place ; le puzzle s’organise. On salue la belle idée de construction (qu’on ne révèle bien sûr pas ici !) Et on se dit que c’est un très bel exploit et que ce livre agaçant qu’on a failli abandonner à plusieurs reprises est peut-être un grand livre (pour le savoir il faudrait le relire…) et certainement un livre très ambitieux dont on se souviendra.
Donc, un conseil : ne lisez pas la fin, n’en parlez pas aux autres après et surtout, allez jusqu’au bout ou arrêtez vous tout de suite.

Reste une question ; comment ce livre a-t-il été reçu par les adolescents (commentaires bienvenus !). Sans doute n’ont-ils pas été agacés par les mêmes clichés mais auront-ils résisté à l’ennui des lettres de Stone et compagnie ? Quant à saisir la complexité de l’architecture, je ne m’inquiète pas pour eux. Ce qui fait le plus douter c’est le sentiment qu’il faut être très patient et certain qu’on va tomber sur quelque chose d’intéressant pour arriver ou bout.
Chef d’œuvre ou roman raté ? Trouvera-t-il son public ?

Un vrai beau cauchemar

La Fois où j’ai eu si peur
Martine Laffond et Fabienne Burckel
Thierry Magnier, 2008

par Anne-Marie Mercier

Une sortie à la fête foraine est interrompue par l’orage. Une fillette suit un garçon plus âgé pour se mettre à l’abri dans une usine désaffectée. Là, le caractère désolé du lieu, les bruits, et les récits du garçons sur ce qui s’y est passé au moment de la fermeture (une attaque de poissons qui se vengent de l’empoisonnement qu’elle produisait), plongent la petite fille dans un état de panique qui lui fait voir toutes sortes de choses.
On ne sait à quel moment la réalité bascule, tout se fait insensiblement, aussi bien au niveau du texte que des images. L’atmosphère inquiétante est d’ailleurs présente dès les premières lignes (cette fête est triste) et demeure même après le retour : un vrai cauchemar subtil, et des illustrations délicieusement inquiétantes.
http://www.editions-thierry-magnier.com

Gros animaux

Les sciences naturelles de Tatsu Nagata (L’Ours, La Vache)
De Tatsu Nagata
Seuil, 2008

par Anne-Marie Mercier

L’Ours (ne pas confondre avec le nounours, ni avec l’ourson) vit souvent dans une grotte, dort tout l’hiver (certains) peut marcher dans la neige sans s’enfoncer, a un cousin tout blanc sur la banquise…
La vache, elle, a bien des soucis : piquée par les mouches, dérangée par les trains (en Inde, bien sûr), elle fournit le lait, les peaux, la viande, mais tout cela une page après l’autre, et avec humour, celui des dessins charmants et colorés de Tatsu Nagata qui renouvelle toutes les évidences.

Lettres en rogne

L’abécédaire de la colère
Emanuelle Houdart
Thierry Magnier, 2008

par Anne-Marie Mercier

De Abdomen, Bagarre, Cris, à Koala, Guerre, puis objets, ou zygomatiques, l’exercice de l’abécédaire n’a pas permis une vraie exploration de ce qu’est la colère, de ses effets, de sa maîtrise, mais offre cependant quelques belles fenêtres dont on espère que les psychologues se régaleront.
Un album qui dérange, tant par ses affirmations complexes et pleines de sous-entendus ou au contraire très claires, que par ses images, pas sages du tout. L’utilisation quasi exclusive des diverses nuances du rouge et du brun, les visions infernales et agressives, les insectes et animaux divers qui parcourent les corps et les vêtements provoquent une belle explosion, à l’image de celle des objets qu’on brise et des paroles qu’on hurle. Explosif !