De l’autre côté de l’île

De l’autre côté de l’île
Allegra Goodman
Traduit (anglais- USA) par Jean Esch
Thierry Magnier (grands romans), 2013

Cauchemar météorologique

Par Anne-Marie Mercier

DelautrecotedelileAprès une catastrophe, un déluge, l’humanité s’est réfugiée dans une enceinte dirigée par « la Compagnie », sous les ordres de la Mère nourricière. Les enfants sont endoctrinés, les parents surveillés, les actes et les pensées contrôlés.

Le principal intérêt de cette dystopie, par ailleurs bien faite et pleine de trouvailles, réside dans le comportement de la jeune héroïne, Honor. Lassée d’être toujours mise en difficulté par le comportement déviant de ses parents, elle tente d’être « normale » et même parfaite dans l’acceptation de toutes les règles pour se faire accepter par ses maîtres comme par ses camarades. Frôlant parfois la trahison des siens, elle ne se révolte que lorsque ses parents sont enlevés par la Compagnie, et elle reléguée dans le quartier des orphelins, ce qui ruine toutes ses tentatives de normalité.

Les aventures sont mêlées à des réflexions sur la résistance, l’espoir, le destin de l’humanité… et la peur du cataclysme dans une nature déchaînée.

Une amie pour la vie

Une amie pour la vie
Laëtitia Bourget, Emmanuelle Houdart
Thierry Magnier, 2012

Union des contrastes

Par Anne-Marie Mercier

Une amie pour la vie Laëtitia Bourget, Emmanuelle HoudartAmour et amitié nourrissent les ouvrages de ce duo d’artistes. Le même cœur, plus proche de l’organe que de sa représentation stylisée, en parcourt les pages. Ici c’est un beau portrait d’une vie d’amitié entre deux filles, puis femmes, mères, vieilles femmes, à travers toutes les étapes de leur vie. Le texte est sans surprise dans la description de la perfection tandis que les images  d’Emmanuelle Houdart mêlent stylisation et réalisme, épure et surcharge, provoquent parfois le malaise, suscitent toujours l’émerveillement.

L’ouvrage foisonne de petits détails et notamment de titres d’ouvrages qui sont autant d’hommages à d’autres illustratrices et illustrateurs.

Les Heureux Parents

Les Heureux Parents
Laëtitia Bourget, Emmanuelle Houdart
Thierry Magnier, 2009

Pauvres parents…

Par Anne-Marie Mercier

LesheureuxparentsOn se demande si la formule « Heureux Parents » a valeur de citation (c’est en effet la formule consacrée) ou d’antiphrase. Ces parents débordés, exténués, vidés de tout par leur progéniture sont à l’inverse du portrait habituel. L’enfant n’unit pas le couple mais le divise et seuls « des montagnes d’amour et des puits de sagesse » permettent aux parents de rester unis après toutes ces épreuves, vieillis et pourvus de nombreux petits enfants.

On retrouve ici le couple de L’Apprentissage amoureux, déjà porté par l’univers d’Emmanuelle Houdart, avec cette fois des couleurs moins claires, moins lumineuses, et l’on se demande à qui cet album peut être offert, sinon à des parents déjà bien engagés dans le « métier ».  L’offrir à des enfants pour leur faire comprendre le calvaire qu’ils font vivre à ceux qui les nourrissent (et ensuite conforter l’idée que les parents ont divorcé par sa faute…) ou à un jeune couple pour lui annoncer ce qui l’attend pourrait être une mauvais farce, malgré la beauté (et la justesse !) de l’ouvrage.

Candor

Candor
Pam Bachorz

Traduit (anglais, Etats-Unis) par Valérie Dayre
Editions Thierry Magnier, 2011 [2009]

Dans Candor la rouge, pas un esprit qui bouge

Par Matthieu Freyheit

CandorPassez la couverture (fuchsia et vert fluo ????). Passez la quatrième et la pertinence de ses interrogations : « Peut-on abolir la passion, l’amour, la violence, et à quel prix ? », « A-t-on le choix de sa vie ? » Là, en général, je souffle. De dépit.  Enfin, ignorez les mots-clefs donnés par l’éditeur pour présenter les thématiques du roman : « opression [oui, l’oppression est telle qu’un tremblement a dû faire sauter le second [p]], résistance, libre-arbitre ». Si vous êtes comme moi saturés des clichés sur la nécessité de « résister », sur la liberté de choisir, sur les bienfaits de l’attitude contre-culturelle (un mythe, merci à Joseph Heath et Andrew Potter de l’avoir si brillamment montré), passez tout cela, et laissez-vous faire.

Car Candor est, malgré tout, un vrai bon roman, bien écrit, et plutôt efficace. C’est que Pam Bachorz, l’auteure, est de celles qui savent raconter. Voici les faits : Campbell Banks a fondé une cité nouvelle dans laquelle des messages subliminaux émis en permanence bornent les habitants au bonheur d’un ensemble d’attitudes (saines) et uniformes. Les familles heureuses, on le sait désormais, se ressemblent toutes. Oscar, fils de ce fondateur adulé, fait quant à lui l’impossible pour se tenir, secrètement, hors du contrôle de ces messages, tout en soignant son image de fils parfait et d’idole des jeunes (il y en a même qui l’envient). Une dualité difficile à maintenir, et mise à rude épreuve par l’arrivée à Candor de Nia, fraîche et « rebelle », dont Oscar tombe justement amoureux. Je ne vous révèle évidemment pas comment tout cela se termine.

C’est, en tout cas, rondement mené. À commencer par le fameux Oscar, qui n’a rien du résistant au grand cœur, mû par tous les nobles sentiments de sa caste. La face parfaite de ce séduisant Janus trouve une belle réponse dans le personnage avide et souvent cinglant qui nourrit son second visage. Une manière pour Pam Bachorz, une auteure à suivre, d’éviter certains clichés et d’appréhender, dans la double identité de son personnage, un peu de l’ambivalence des deux mondes. Pourtant, las !, Pam Bachoz aurait pu se montrer plus dérangeante et, peut-être, enfin, réellement anti-conformiste, en trouvant le moyen d’appuyer davantage, par le biais de ses différents personnages,  la thèse, précisément, du conformisme. Et d’assumer l’idée terriblement déplaisante qu’agir et penser comme les autres relève également du désir pas si conformiste – et pas si simple, surtout – de l’édification d’un projet collectif.

Reste la présence de Nia, caution artistique de l’affaire, qui passe du skate-board au tag tout en assénant, péremptoire : « L’art n’est jamais rien que de la craie », avant de vivre une jolie scène de reconstitution muséale qui rendra optimistes ceux qui espèrent voir leurs ados poser avec plaisir les pieds dans un musée.

Candor_cover_FINALCandorUKOn trouve sur le site de l’auteur des variations de couvertures intéressantes : américaine et anglaise ici:

Jeu de loup

Jeu de loup
Philippe Jalbert
Thierry Magnier, 2012

Le jeu de la peur

par Anne-Marie Mercier

Un loup court. Sur plusieurs doubles pages, il court, comme faisant du sur place avant l’assaut final. On ne dira pas la chute, charmante, qui désamorce l’angoisse de façon radicale, le jeu remplaçant le drame. Mais il faut signaler de très belles pages rouges qui font voir ce que peut être une faim de loup, « faim de lapins, faim de moutons, faim d’enfants… ».

En peu de mots et peu de pages, c’est toute une gamme d’émotions que livre Philippe Jalbert.

Comme on respire

Comme on respire
Jeanne Benameur
Thierry Magnier, 2011

Sidération, obstination

Par Anne-Marie Mercier

« Vous, moi, nous sommes chacun à notre poste. Nous veillons.
En chacun de nous veille l’enfant à la langue tue »

Ecrit pour « Un livre, une rose », opération qui fête la San Jordi et la Journée mondiale du livre et du droit d’auteur de l’Unesco, ce livre-poème fait l’éloge de l’écriture mais de plus que cela. Penchée sur des dessins d’enfants marqués par la guerre, Jeanne Benameur écrit la souffrance de l’innocence et surtout de celle de ceux qui sont sans mots. Elle dit ce que peut l’écriture, à la fois rien et tout, face au malheur et à la cruauté des hommes, ce qu’elle peut pour les autres et pour elle-même.

La fonction de l’écriture : veiller, éclairer, consoler, savoir, refuser, continuer : écrire comme on respire, mais pas sans espoirs ni inquiétudes.

La Revanche du clown

La Revanche du clown
Sara
Thierry Magnier, 2011

Clown en fugue

Par Yann Leblanc

On retrouve tout l’art de Sara dans cet album grand format : Les papiers découpés jouent sur les formes et créent de la profondeur dans un monde chromatique sobre : rouge, noir, blanc, quelque touches d’ocre… L’absence de texte est remplacée par une narration en image claire et fluide. L’univers poétique du cirque et de la nuit est superbement illustré.

Le goût de la tomate.

Le goût de la tomate.
Christophe Léon.

Thierry Magnier, 2011

Par Justine Vincenot (MESFC Lyon1)

Une tomate au goût de la liberté, qu’est-ce que c’est ? Pour Clovis, un mystère que son père Marius veut lui faire découvrir. Ensemble, ils vont tenter de braver l’interdit : faire pousser une plante. Car dans leur monde, pas de potager, pas de jardin, interdiction de semer ou de récolter et le contrôle des déchets organiques par les autorités est de rigueur.

L’aventure complice d’un père et de son fils est portée par une écriture tout en retenue qui entraine le lecteur dans cette quête de liberté. Une belle leçon de vie qui plaira aux petits et aux grands !

Sequoyah

Sequoyah 
Frédéric Marais
Thierry Magnier, 2011

 Sequoyah   (1770-1843) : ceci n’est pas un arbre

Par Anne-Marie Mercier

Ceci n’est pas un arbre, ce n’est pas non plus un « pied de porc », bien que ce soit le sens littéral de ce mot en langue cherokee. C’est un enfant de cette culture, confronté au handicap, puis c’est un adulte qui invente, après un long travail, le syllabaire cherokee. Les deux histoires se succèdent, mettant chacune en valeur la solitude et l’obstination de ce héros très particulier.

Toutes deux se déroulent dans un décor de western sombre et stylisé (noir et bleu, noir et vert, gris…) où le personnage ocre se détache fortement. Les images empruntent aux scènes de western par leur cadrage, par les angles de vue et l’utilisation de la profondeur de champ. L’album est superbe; c’est une belle réalisation de Frédéric Marais (qui vient d’illustrer chez Sarbacane un album de Dedieu, La Guerre des mots).

Les lecteurs français découvriront ainsi ce héros de la culture cherokee (il semble qu’on ait donné son nom à l’arbre et il est avéré que de nombreux lieux en Amérique portent son nom) et de la culture tout court. Il verront aussi ce beau syllabaire de 85 articulations, reproduit en entier dans les dernières pages. Autant dire que c’est un album qui devrait être entre les mains de tous les écoliers.

Sur Wikipedia, un article bien documenté.

 

Pirate des Garages-vides

Pirate des Garages-vides, rapport
Corinne Lovera-Vitali

Thierry Magnier, 2009

C’est ça la réalité poussins

par Christine Moulin

PiratedesGaragesvides.gif« Mais pour avoir toujours la même pensée il faudrait pas que je  pense parce ce que je pense me fait toujours changer de pensée », « Ma mère a pleuré plus que d’habitude. Ça cumulait plus que d’habitude. Son travail, mon père, mon œil, mon cuir plus chevelu, le miroir de star, Noël, il y a pas assez de virgules, et juste après je partais de là-bas pour venir ici à Maïsville respirer le bon air de sous le cul des poules ». C’est par là qu’il faut commencer : le roman de Corinne Lovera Vitali (qui depuis, a écrit Kid), c’est d’abord une écriture, truculente, touchante, proche du flux intérieur, mais en même temps précise, percutante. Si on osait les comparaisons excessives, ce serait presque du Céline. Déjà, dans C’est Giorgio (Editions du Rouergue, 2008, prix Rhône-Alpes jeunesse), l’auteur bouleversait la syntaxe pour des effets de grande émotion : « Pourtant j’aime trop quand quelqu’un m’accompagne. Mais quelqu’un est souvent occupé et quelqu’un d’autre n’est pas là. Ou alors c’est mon chien qui a fini d’être là et il n’y a pas d’autre mon  chien ».

Cette émotion, on la retrouve dans Pirate des garages vides, destiné, cette fois, aux adolescents. Le roman, sous-titré Rapport, est constitué, de fait, du rapport qu’un jeune délinquant rédige à la demande du juge et de sa psy : il a été envoyé, loin de son milieu («C’est quand je suis né que mon père a commencé à aller en taule »), dans une ferme qui appartient à une amie de sa mère et où il doit, en guise de travail d’utilité même pas vraiment publique, s’occuper des poules. Au début, il les déteste. A la fin, il s’occupe avec d’infinies précautions des poussins. Cette lente guérison d’un gamin cabossé, qui a basculé dans le vol par amour, ou plutôt par manque d’un amour constant et enveloppant, passe par l’écriture, qui lui permet de dénouer petit à petit les traumatismes anciens, mais aussi par la tendresse de la vie : « Il y a quand même pas le feu à devoir tout dire du vieux passé quand les poussins sont tout neufs et présents ». Il rencontre aussi des êtres solides et généreux, dont une prof de français, Alexandra, qui accepte, entre autres, sa lecture plus que personnelle du Petit Poucet.

Ce roman, vite lu, sans être facile, permet de comprendre de l’intérieur comment une enfance peut se détraquer et pourtant mener à une renaissance.