Le grand Voyage de Dandy Lapin

Le grand Voyage de Dandy Lapin
Adèle Pedrola – Chiaki Okada
Editions des éléphants 2025

Home, sweet home…

Par Michel Driol

Dandy Lapin, qui vit dans une maison douillette entourée d’un jardin dont il prend grand soin apprend qu’il a gagné un voyage en Australie ! Lui qui rêvait du troisième prix, un kit d’outils de jardinages, le voilà terrorisé à l’idée de partir, de quitter son confort, son jardin. Et même si ses amis, la grenouille et les oiseaux lui promettent d’en prendre grand soin, il n’est pas rassuré. Aussi, sans rien dire à personne, il part camper à quelques centaines de mètres de chez lui, pour surveiller sa maison, et voir si tout se passe bien. Mais quand l’orage détruit son campement de fortune, il est bien contraint de rentrer chez lui… pour découvrir qu’il s’est trompé dans la date du billet d’avion. Il est encore temps de partir en Australie !

Comment ne pas être séduit d’abord par les illustrations toutes en douceur de cet album. Crayons de couleur et mine de plomb pour des teintes pastel, des formes sans aucune aspérité, et la représentation si touchante de ce petit lapin, avec sa fourrure, et sa veste d’un bleu délavé. Le tout est composé dans des dominantes de vert tendre  – celui du jardin, de la nature – et de bleu – celui de la nuit, de la pluie, sur lesquelles se détachent le jaune-oranger du lapin, et, parfois, des touches de rouge – comme les pois de l’invraisemblable caleçon de la grenouille. On l’aura compris, on est dans un univers très anthropomorphisé, plein de délicatesse.

C’est cette même délicatesse que l’on retrouve dans le texte et dans l’histoire. Un texte qui pose dès la première page un lapin dans un univers d’ordre, où rien ne dépasse, un lapin épicurien très attaché à son univers. Alors que ses amis sautent de joie à l’idée qu’il découvre le monde, lui tremble, ronchonne, regrette… Un texte qui joue avec la surprise du lecteur qui croit le lapin parti pour de bon en Australie. Un texte vivant, par les multiples dialogues qui contribuent à construire les personnages dans leurs relations empreintes de bienveillance. Mais cet album parle surtout de la peur de l’inconnu, de la peur de l’aventure, et de ce qu’il faut de courage pour surmonter ses doutes et briser ses routines. Dandy Lapin trouve en lui-même les ressources nécessaires pour partir au loin, ayant compris deux choses. D’une part que ses amis peuvent s’occuper de son cher jardin. D’autre part qu’il a la force de reconnaitre et d’avouer ses craintes, condition nécessaire pour les surmonter.  La vie est pleine de surprises. C’est par cette phrase que se termine l’album, comme une leçon adressée aux jeunes lecteurs pour les inciter à accepter ce qui sort des routines, des rites bien établis, pour aller au loin, à l’image de ce Dandy Lapin que l’on voit partir, en vrai routard, sourire aux lèvres sur la dernière image.

Un album pour monter qu’on peut surmonter ses angoisses, avec un personnage de lapin bien civilisé dont on partage les sentiments et pour lequel on se prend d’affection tant dans ses routines que ses mensonges.

Le Gout du cresson

Le Gout du cresson
Andrea Wang & Jason Chin
HongFei 2024

Du pouvoir de la mémoire

Par Michel Driol

Les parents de la narratrice, sino-américaine, arrêtent soudain la voiture pour que toute la famille aille cueillir du cresson au bord de la route. Si son frère s’en amuse, elle est dégoutée, et refuse de manger le plat de cresson que sa mère a préparé le soir. Celle-ci montre alors une photo de son enfance, en Chine, durant la grande famine. La fillette découvre alors tout un pan douloureux de son histoire familiale.

Ouvrage pour une grande part autobiographique, cet album aborde avec douceur et sensibilité des thèmes complexes liés à l’immigration et à la pauvreté. C’est d’abord la honte ressentie par la fillette, honte d’avoir à se rabaisser à ramasser des plantes pour manger au lieu d’aller les acheter au magasin. Honte de sa famille, pauvre à ce que l’on devine, et vivant comme un traumatisme cet épisode de ramassage du cresson, au milieu des escargots, dans l’eau glacée. Le texte souligne ces sentiments sans aucune complaisance, montrant la souffrance de la fillette face à cette épreuve.  C’est ensuite la honte d’avoir eu honte, lorsqu’elle comprend à quel point, durant la grande famine (Chine, années 59 à 61), le cresson a sauvé la vie de sa mère, mais pas de son oncle. Que savent les enfants d’immigrés des souffrances vécues par leurs parents ? Que savent-ils de la vie d’avant qu’ont connue leurs parents ? L’ouvrage plaide pour que les souvenirs soient révélés, que les secrets de famille n’en soient plus. Façon de réconcilier tout le monde autour d’une histoire douloureuse, mais commune, qui fera apprécier le gout du cresson et faire de  cette journée un nouveau souvenir à raconter. L’album parle donc de l’exclusion, du sentiment de se sentir différent, mais aussi de la perte des repères, du pays natal, et de la culpabilité diffuse qu’éprouvent finalement tous les membres de la famille.

Cette histoire fine et émouvante est racontée avec une grande simplicité de moyens et une volonté de réalisme dans le texte et les illustrations, qui s’inscrivent magnifiquement dans le format large à l’italienne, avec un montage très cinématographique alternant les plans d’ensemble et les gros plans. On est en Ohio, à bord d’une vieille Pontiac rouge, dans des couleurs fanées, passées, estompées comme le souvenir. La nostalgie de la Chine est traitée par quelques images en sépia, dans des teintes encore plus sombres et délavées, comme la photographie de la famille. Tout ce dispositif permet de pénétrer au plus proche de l’intimité d’une fillette et de sa famille. C’est à la fois universel et ancré dans des faits historiques et des souvenirs de l’autrice.

Un album lumineux qui dit les ressentis d’une fillette immigrée, se sentant différente, et qui parle de la nécessité de transmettre une histoire familiale, fût-elle tragique, pour se sentir mieux, mieux vivre ensemble et se comprendre.

Je suis un hikikomori

Je suis un hikikomori
Florence Aubry
Mijade (zone J), 2010

La Chute, vue d’enfance

Par Anne-Marie Mercier

Ce petit roman  évoque moins le fait de société évoqué par son titre (hikikomori  désigne les jeunes gens qui au Japon s’enferment dans leur chambre pendant des mois voire des années) qu’une situation poignante et pourtant  banale dans laquelle beaucoup d’adolescents se retrouveront. Le narrateur est un jeune garçon qui vit seul avec sa mère. Il est au début du récit enfermé dans sa chambre depuis plusieurs semaines, seul avec son ordinateur.  Il ne sort pas. Personne n’entre, la nourriture est déposée devant sa porte. Le récit de ce temps de retrait volontaire du monde est alterné par celui des événements parfois minimes qui ont amené cette situation, depuis son arrivé en ville au début de l’année scolaire, avec des évocations de sa vie d’avant, avec des copains, le chant des grenouilles, une vie heureuse jusque là.

Le point de départ est ordinaire : la solitude de celui qui arrive dans un nouveau lieux, de nouveaux groupes, les tentatives pour être remarqué, se faire des amis ; les amis, le point central est là : pourquoi certains en ont-ils et d’autres pas ? est-ce l’apparence, la voix, l’attitude, ou autre chose de plus mystérieux ? Enfin, c’est le sentiment de honte qui domine : la honte absolue, non pas celle d’un innocent accusé, ou d’un être dont on se moque, mais celle du traître, du lâche, de celui qui a perdu la face devant ses pairs  et qui a surtout perdu l’estime de soi. La fin du récit ouvre cependant vers un espoir de retour à la vie et à l’amour pour autrui à travers la fascination pour la légèreté et l’innocence d’une toute petite fille.

Il est rare  en littérature de jeunesse, domaine  où les héros doivent être des images acceptables pour le lecteur, d’entrer dans la peau d’un  narrateur placé dans une situation aussi désespéré par sa propre faute. Il est également rare de voir combien une mauvaise plaisanterie (on songe à Kundera, brièvement) peut provoquer de désastres : pour qui veut paraître  spirituel, la frontière entre le bon mot et la faute de goût ou l’erreur  fatale est souvent mince. La conjonction de deux thèmes très importants pour les ados et ceux qui le sont restés (les « jeunes adultes »), l’envie d’être populaire et la maladresse des propos et des situations fait de ce texte une belle exploration des difficultés de la relation aux autres.