Toi & moi

Toi & moi
Louise Fitzgerald – Chuck Groenink
Little Urban 2026

Ceci est le début d’une merveilleuse amitié

Par Michel Driol

La couverture ne laisse pas de doute : toi et moi, ce sera l’histoire d’un jeune garçon et d’un chien. L’album raconte leur rencontre, le voyage en voiture avec ses parents vers le refuge animalier, l’inquiétude au moment où il est mis en présence du chien, le jeu avec le doudou et le début d’une amitié qui durera toute la vie…

Le texte alterne la voix  du jeune garçon et celle du chien, deux voix qui montrent que les deux personnages partagent les mêmes sentiments et émotions, au point qu’on peut se demander s’il est question ici ou là de l’un ou de l’autre, ou des deux. Les illustrations font aussi alterner les deux récits, dans une belle symétrie, soit sur des pages opposées, soit sur les registres haut et bas. De ce fait les deux personnages sont caractérisés par leur solitude, la timidité du garçon, fils unique, leurs attitudes similaires, comme la façon de se cacher derrière les parents pour l’un, la gardienne pour l’autre. Un tel procédé, forcément, humanise le chien, qui est doté de pensées, d’émotions, de savoirs. Il sait qu’il va être adopté, il ne sait pas comment apprivoiser l’autre. Il y a là une façon textuelle et graphique de montrer que, d’une certaine façon, l’animal et l’homme partagent un certain nombre de caractéristiques communes, et qu’adopter un animal est un acte qui engage et ne se fait pas à la légère.

Le texte et l’illustration s’accordent pour prendre le temps du récit, pour ne pas brusquer la vitesse de narration, chose assez rare en littérature pour la jeunesse où tout va souvent très vite, trop vite. Ici on prend le temps de détailler les menus évènements de la matinée, ce qui retarde le moment de la rencontre, les gros plans sur les visages qui se font face organisent une sorte de pause dans le récit, façon de montrer l’importance de chaque instant de cette journée mémorable. Par ailleurs, la construction circulaire de l’album, qui commence le matin devant la fenêtre à regarder le soleil qui se lève ou écouter les oiseaux qui chantent, et se clôt le soir, avec le motif du soleil et des oiseaux, participe aussi de cette gestion du temps qui à la fois se répète et permet un vrai changement. Les deux je sont devenus un nous.

Avec des illustrations aux teintes pastel tout en douceur, un album qui se déploie sur le registre de l’émotion pour parler de la création du lien entre un enfant et un animal de compagnie, sans affectation, mais avec beaucoup de délicatesse dans la façon de faire ressentir les sentiments des deux protagonistes.

L’Hiver de Volpiglio

L’Hiver de Volpiglio
Karen Hottois, Julia Woignier
La Partie, 2026

Le temps d’aimer

Par Anne-Marie Mercier

Volpiglio est, comme son nom l’indique en italien (la volpe), un renard. L’hiver arrivant, il aide ses amis à entrer en hibernation. Ortrude la chauve-souris, Fru-Fru le hérisson, Ginette la grenouille, Pollen l’ours, Feuille la carpe, chacun a droit à une histoire pour s’endormir, un geste tendre, un lit bien arrangé, et voilà le renard seul avec l’hiver…
Il médite en vrai philosophe sur le temps qui passe, lentement. Il écrit des notes qu’il colle sur son frigo; il vérifie que ses amis vont bien et dorment toujours. Enfin, il écrit sur la neige tout ce qu’il aimerait pouvoir leur dire, jour après jour, effaçant le lendemain le travail de la veille. Quand ses amis ne sont pas là, il a la compagnie des mots. Certains sont ses préférés, comme pamplemousse, « parce qu’il est rond et vient d’un pays lointain.  […] Il aime répéter les mots feuilleter, berceuse, gâteau roulé, poule en chocolat, coulis de fraise et encore craqueler. »
Le texte, subtil et poétique, est accompagné de belles aquarelles : faisant alterner vignettes, images séquentielles et illustrations en double page, elles épousent le rythme du récit et illustrent l’attention du personnage aux petits choses comme aux grandes. La beauté de la nature hivernale est soulignée par des détails, des paysages, des traces de bleu sur le blanc de la neige (« ce blanc est plus blanc que le blanc d’œuf blanchi avec du blanc d’œil »), des couleurs intenses qui tranchent sur ce blanc. Les images qui montrent le renard écrivant sur la neige sont superbes : on le voit comme un artiste de l’action painting, un Pollock, qui « recouvre de lettres majuscules et minuscules, de points et de virgules le champ immaculé de son terrier ».
Au-delà de cette beauté, la solitude de Volpiglio est centrale. Avec ses amis, il semble beaucoup donner et ne rien recevoir ; il manque de mots pour leur dire ce qu’il ressent à leur égard. Mais la fin nous rassure : on peut s’exprimer par gestes et cela vaut bien tout un discours.

C’est un très bel album, charmant par sa douceur et sa sensibilité aux petites choses, profond par sa réflexion sur la solitude, les mots et l’amitié, avec de très belles images à contempler, lentement, comme en hiver.

 

Fleur d’argent

Fleur d’Argent
Cécilie Eken

Traduit (danois) par Catherine Renaud
Hélium, 2026

Un cocon dans une nature luxuriante

Par Pauline Barge

C’est la fin de l’été, avec sa chaleur étouffante et la rentrée des classes. Pour Jonas, cela n’a pas un goût agréable. Il doit bientôt déménager et l’éloignement prochain avec son meilleur ami Simon le chagrine. Cependant, avant même qu’il ne parte, Simon l’abandonne soudainement. Jonas passe alors ses derniers moments seul, dans le repaire secret qu’ils s’étaient construit, au fond d’une mystérieuse maison à la lisière de la forêt. Ce petit cocon va être chamboulé : la vieille dame qui occupait cette maison, la « Sorcière », décède. Poussé par sa curiosité et son inquiétude, Jonas va devenir malgré lui le gardien de toutes les plantes de cette drôle de demeure. Une banale occupation, jusqu’à ce que Fleur d’Argent fasse son apparition. Cette fillette mi-plante, mi-humaine, lui demande de la sauver, avec toutes les plantes de la maison. Jonas livre alors un véritable combat pour préserver cette nature luxuriante.
Ce court roman est très doux et bienveillant. Il nous embarque d’abord au milieu des plantes et des merveilles de cette fascinante maison. On s’y perd avec Jonas, on ressent ses joies et ses surprises. Ce récit émerveille, par son caractère improbable et sa créativité épatante. La plume de Cecilie Eken est pleine de poésie, faisant de ce sujet et de cette idée d’apparence simple, une histoire totalement envoûtante. Au-delà de son caractère fantaisiste réussi, le roman porte d’autres messages forts pour les lecteurs. L’écologie est un point clef dans ce roman, montrant l’importance de la protection de l’environnement, mais surtout le pouvoir que la nature peut avoir sur nous. Jonas est un personnage touchant par sa générosité et sa bienveillance. De même, son caractère curieux et sa résilience face aux bouleversements de son quotidien font de lui un héros dans lequel les jeunes lecteurs peuvent s’identifier aisément.
Fleur d’Argent est donc un roman brillant, qui restera dans le cœur de chaque lecteur. Une belle lecture quand le mauvais temps et l’attente de la renaissance de la nature nous rongent. Le récit parle beaucoup d’amitié, et c’est également ce que peut être ce roman : un ami, un refuge, pour des lecteurs ayant besoin d’un moment d’évasion, d’un cocon protecteur au sein d’une nature surprenante et attachante.

Lumir et Micocouli – Micocouli perd tout

Lumir et Micocouli – Micocouli perd tout
Marie Boisson
Hélium 2026

Tête de linotte ?

Par Michel Driol

Micocouli perd tout : la liste des courses, ses lunettes, ses clefs, et, au marché, elle oublie systématiquement l’achat précédent sur le stand du marchand suivant… Mais quand, au retour du marché, c’est Lumir qui a perdu son doudou, le drame commence, et tous deux partent à sa recherche, au risque de se perdre dans la forêt…

Qu’on se rassure tout de suite : il n’est pas question de maladie dans cet album, d’Alzheimer précoce, non, juste d’étourderie. Mais là, c’est l’adulte qui est tête en l’air, et qui reproche à l’enfant d’avoir perdu son doudou…  Adulte, enfant, possiblement mère et enfant, bien que cela ne soit jamais explicité dans l’ouvrage. Grande sœur  et petit frère  peut-être aussi. L’important est dans la relation et dans la complémentarité qui existe entre les deux personnages tout aussi craquants l’un que l’autre. Pour l’essentiel, le texte est vu du point de vue de Lumir, un enfant qui ne sait pas encore lire, mais qui accepte avec philosophie et en positivant  le travers de Micocouli, la recherche perpétuelle d’objets les plus divers : tickets de cinéma, voiture…

Au fond, ce qui compte, c’est l’univers dans lequel ces deux-là vivent, un univers chaleureux plein de poésie. Poésie des illustrations, qui dessinent un univers aux teintes pastel,  dans une végétation luxuriante, ou dans un joyeux désordre domestique. Marie Boisson multiplie les détails, créant un monde chargé de plein de choses, des choses qui envahissent parfois l’espace mental des personnages, comme ces horloges qui encombrent les murs au moment où le texte évoque la perte de temps causée par le problème de Micocouli.

De format carré, intimiste,  l’album reprend les codes rétro du genre : galerie de portraits dans les pages de garde, ex-libris « Ce livre appartient à… ». Pour autant, son contenu, sa technique d’illustration, sont très contemporains pour évoquer l’acceptation de l’autre tel qu’il est, avec ses défauts, mais aussi la solidarité de tous ceux qui vont à la rencontre des deux héros pour leur apporter ce qu’ils ont oublié ou perdu, et évoque à hauteur d’enfant les petits malheurs et les plaisirs de l’existence. Le bonheur d’aller au marché, le bonheur d’être en sécurité…

Moi, Lubochka

Moi, Lubochka
Gilles Baum – Amadine Piu
Editions des éléphants 2026

Guerre et paix

Par Michel Driol

C’est un gros ours qui mène son existence d’ours paisible jusqu’au jour où des avions de guerre mettent le feu à la forêt et l’obligent à fuir. Blessé, il est soigné par un soldat solitaire, Sergiy, qui lui donne un nom, le nourrit, lui fait entendre de la musique… Peu à peu, les deux s’apprivoisent. Lorsqu’un camion vient rechercher le soldat, l’ours enfile ses habits et part au front à sa place.

La taïga, la neige, les noms des personnages, l’instrument de musique joué par Sergiy, tout évoque le conflit actuel entre la Russie et l’Ukraine, mais le récit a une valeur bien plus universelle. Il est question des ravages causés par la guerre sur la nature, sur les animaux, sur les hommes. Peur des bombardements, exode, blessure, l’ours ressent dans sa chair ces traumatismes, ce monde inconnu dans lequel il est précipité. De cela, l’album rend compte avec beaucoup de délicatesse, montrant cet ours s’humaniser peu à peu aux côtés du soldat. Finie l’insouciante primitive de celui qui vit simplement au gré de ses besoins, de ses envies, il apprend. Et le premier apprentissage est celui du langage. Le texte souligne sans cesse cette caractéristique humaine, dans une belle formule poétique : Il est propre aux hommes, l’art de nommer les choses. Face à cela, l’ours comprend, mais ne peut que grogner tout en étant, paradoxalement, le narrateur de ce récit. Face à la violence de la guerre, la musique, la parole, le jeu d’échecs sont des formes de résistance, installant une oasis de paix et de fraternité entre deux êtres bien différents, humain et animal, deux êtres aussi taiseux et discrets l’un que l’autre qui ont en partage autre chose que le langage.

Au delà de la guerre, de la paix, du sacrifice et de la fraternité qui forment la trame de ce récit plein de pudeur, c’est la question du langage qui est au cœur de l’album. Nommer les choses, voilà le propre de l’homme. Mais à quoi bon nommer les choses si c’est pour les détruire ? A quoi bon les nommer, si c’est pour ne pas s’entendre avec le voisin qui parle une autre langue ? Peut-être simplement pour le plaisir poétique des mots, telle cette étoile, Cassiopée, dont le nom seul fait rêver Lubochka. Des mots qui forment un écran entre les humains et le monde, pense l’ours, qui trouve que les hommes compensent leur perte de flair et d’union avec la nature par le langage. On songe, bien sûr, à la phrase finale du nom de la rose… La rose d’hier n’existe que par son nom, et nous ne tenons que des mots nus. De l’amitié entre Lubochka et Sergiy ne subsiste qu’un récit inachevé, raconté par un ours, qui laisse à deviner le destin de chacun des deux protagonistes.

Les illustrations d’Amadine Piu jouent sur les contrastes et les oppositions. Opposition entre la vie libre de l’ours dans une nature prolifique, verdoyante et le feu des explosions et de la forêt qui brule, opposition entre le frêle soldat et l’énorme ours aux grimaces touchantes dans leur essai d’imiter l’homme. Des illustrations pourtant tout en douceur, dans des camaïeux de tons pastel le plus souvent, se terminant sur ce camion militaire qui emporte l’ours dans la nuit noire avant de donner l’espoir d’un printemps de paix revenue. Parole d’ours !

Un album touchant, labellisé par Amnesty International, qui aborde avec subtilité les questions de la peur et de la solidarité, de la paix et de la guerre, de l’identité et de l’altérité, du langage et du silence, mais aussi de l’honneur et du dévouement. De quoi la guerre est-elle le nom ?

L’Incroyable maison de la forêt

L’Incroyable maison de la forêt
Elena Selena
Didier jeunesse (col. « Piou Piou »), 2025

Bâtissons dans le bois

Par Anne-Marie Mercier

C’est Souris qui ouvre la série : elle s’affaire dans sa maison, une toute petite structure à une pièce qui s’ouvre en pop-up. Elle dit à Hérisson qu’elle prépare « quelque chose de grand ». Hérisson la rejoint et, à la page suivante, la maison a gagné un étage. Avec l’arrivée d’Écureuil, deux nouvelles ailes apparaissent ; celles-ci sont complétées, avec d’autres arrivées d’animaux, par des impostes, puis de nouveaux toits. La maison monte en hauteur, tandis que le paysage automnal se transforme en un hiver de plus en plus enneigé et que la nuit tombe peu à peu.
Toutes ces extensions dans le temps et l’espace se combinent avec subtilité autour de l’augmentation du groupe amical.
La maison dépliée laisse entrevoir à travers ses fenêtres un intérieur qui grandit peu à peu avec l’ajout de nouvelles pièces meublées et décorées (un salon, une cuisine, un grenier) tandis qu’on peut observer la progression de décors de Noël, jusqu’à la scène du sapin final dans le grenier qui nous fait entrer à l’intérieur du cadre, pour y retrouver tous les amis réunis.
C’est subtil, ingénieux et fort joli. Les pages cartonnées se succèdent en dépliant les maisonnettes qui deviennent de grandes datchas, blanches et bleues aux toits rouges, sur des paysages aux fonds de couleurs variées.

 

 

Sous le pommier en fleurs

Sous le pommier en fleurs
Henri Meunier, Olivier Latyk
Grasset jeunesse, 2025

Mon ami l’hippopotame

Par Anne-Marie Mercier

Monsieur Bérard est un homme qui aime l’ordre. Sa vie est réglée comme une pendule. Il est comptable dans une banque, donc l’imprévu est exclu de sa pensée comme de sa vie, jusqu’au jour où son oncle Claude meurt en lui léguant son animal de compagnie, Arthur, un hippopotame.
Pris par le sens du devoir, Monsieur Bérard tente de faire face, et héberge l’animal dans son jardin, le nourrir. Mais bien vite, il constate que cela ne suffit pas : l’animal a besoin de davantage de soins, et surtout d’affection, de compagnie et de distractions.
Peu à peu la vie de Monsieur Bérard se transforme et l’on assiste à de nombreux épisodes cocasses : les deux amis faisant du ski à la montagne, le trajet de Monsieur Bérard vers son travail en centre-ville, à dos d’hippopotame, les promenades au parc où Arthur fait des blagues en imitant les chiens…
C’est toute une vie d’amitié, et enfin une ouverture à l’amour et à la naissance d’enfants. Mais, hélas, les hippopotames vivant moins longtemps que les humains, seule demeure la tombe de l’animal à la fin de l’album, une tombe sur laquelle un pommier a été planté en souvenir des jours de neige : Arthur adorait l’hiver alors que son ami préférait le printemps. Les pétales tombés du pommier en fleurs réunissent les deux saisons.
Les illustrations épousent le ton du texte : entre sérieux et humour, naïveté et poésie, elles nous font vivre la vie de ces amis et souhaiter d’avoir un oncle Claude  qui force à sortir du cadre étroit que l’on s’est donné.

Un petit rien du tout

Un petit rien du tout
Cholé Bergheaud – Sara Prune
D’eux 2025

Veille de rentrée

Par Michel Driol

En cette veille de rentrée, en pleine nuit,  Céleste se dirige vers son école. Elle se souvient de l’année précédente, des mots chuchotés dans son dos, et de Firmin qui avait pris sa défense et avec lequel elle se sentait bien. Mais les vacances sont passées par là, et demain, il faudra de nouveau les affronter. Cette nuit-là, l’héroïne est seule dans un espace désert, au milieu d’un grand vide dont elle s’attend à ce qu’il soit occupé par ses persécuteurs, le lendemain.

Chloé Bergheaud propose ici un roman sur le harcèlement scolaire particulièrement touchant et troublant. Ecrit dans une langue parfaitement maitrisée, poétique d’une certaine façon, mais surtout dépourvue de tout artifice. Une langue épurée souvent aux groupes nominaux, une langue dans laquelle les anaphores font entendre ce qui hante la jeune fille, une langue dans laquelle le rythme des propositions se fait tantôt ample, tantôt plus saccadé, à l’image de la souffrance qui revient. Un roman qui dit sans fard les blessures que des paroles peuvent susciter, et l’extrême difficulté à les refermer. Un roman comme une nouvelle entièrement tendue vers sa chute.

En peu de mots, accompagnés, comme c’est de plus en plus la coutume, par une bande son pertinente, Chloé Bergheaud propose le portrait d’une adolescente semblable, hélas, à bien d’autres, dit sa douleur avec empathie et acuité, l’accompagne tout au long de ce parcours. Un roman bien loin des feel good novels, mais qui saura émouvoir à juste titre son lecteur ou sa lectrice, par sa pertinence, par son style, par la qualité de sa narration, par ses ellipses, ses retours en arrière, et peut-être surtout ses non-dits et ses implicites. Un roman qui accompagne son héroïne tout au long d’un chemin qu’on laissera le lecteur qualifier., afin de ne pas trop en dire dans cette chronique.

 

Mon petit Frère de glace

Mon petit Frère de glace
Irène Cohen-Janca – Giulia Vetri
Editions des éléphants 2025

J’ai traversé la forêt de bouleaux argentés, je n’ai cassé aucune branche.

Par Michel Driol

Juin 1941. Après l’entrée de l’Armée Rouge dans Riga, Nita est séparée de son père, instituteur envoyé au Goulag, et déportée avec sa mère dans un kolkhoze en Sibérie. Dans l’isba où on les loge vit aussi un petit garçon malade, Ivan, avec lequel elle devient amie, et qu’elle parvient à guérir du scorbut.

A hauteur d’enfant, Irène Cohen-Janca retrace avec émotion un épisode bien méconnu de notre histoire européenne. La narratrice observe et décrit de nombreux détails, s’interroge, ne comprend pas pourquoi sa mère découd son beau manteau et fait cuire du pain. Ce sont les petites peines – comme celle de ne pas pouvoir emporter son ours en peluche – , et les grandes peines, comme le moment où les soldats la séparent de son père. C’est la violence des soldats frappant à la porte, c’est le voyage interminable, en wagon à bestiaux. Le récit retrace avec réalisme cette déportation de plus de 17000 lettons dans des conditions inhumaines, n’épargnant rien des dures conditions de vie en Sibérie, des menaces tant d’animaux sauvages que des autorités, de l’endoctrinement à l’école en URSS. Mais le récit dit aussi la force des relations humaines comme source de résistance, amour entre la mère et sa fille, amitié entre Nita et Ivan, solidarité entre un vieux letton et cette famille.

Commençant au début de l’été, le récit se termine symboliquement au début du printemps suivant, après la traversée des rigueurs de l’hiver, avec la promesse de guérison d’Ivan, de renouveau. Que vont devenir les rêves des enfants de retrouver la vie d’avant, de voyager chez un oncle apiculteur ? Bien sûr le récit ne le dit pas, mais le texte montre bien cette violence de l’histoire, en explicitant bien toute l’amère déception liée à la promesse d’un monde meilleur que la Révolution russe avait fait naitre.

Les illustrations, nombreuses, mettent l’accent sur les éléments importants et symboliques du récit, oscillant entre poésie et réalisme dans une facture naïve, à hauteur d’enfant elle aussi, dans la façon de jouer avec les perspectives. Elles ne cherchent pas à accentuer le sordide des conditions de voyage, le dénuement au kolkhoze, mais cherchent à mettre l’accent sur ce qu’il y a de dramatique dans le récit, mais aussi de lumineux dans la possibilité de cette amitié.

Un récit historique pour rappeler à tous l’une des nombreuses tragédies qui ont marqué le début de la seconde guerre mondiale, pour montrer comment des familles, des gens ordinaires, ont été broyés par des forces tyranniques et despotiques, des forces qui avaient dévoyé l’idéologie dont elles étaient issues. Le récit rappelle à juste titre à quel point le petit père des peuples était bien mal surnommé…

A l’écoute

A l’écoute
Thomas Gornet
Rouergue dacodac 2024

Sortir des écrans

Par Michel Driol

A 9 ans, Ilyes voit un psy afin de tenter de le socialiser et de le guérir de son addiction aux écrans. Pour cela, il doit enregistrer, quotidiennement, un journal audio, dans lequel il lui faut raconter ses journées. Il ne récupérera son téléphone que s’il parvient à inviter un copain à passer la nuit chez lui….

Voilà un roman à lire autant qu’à écouter, écrit dans une langue orale, d’abord peu motivée, pleine d’hésitations, de scories, mais qui va finir par s’enrichir et se faire plus juste, plus profonde. Le style, les propos tenus sont à la mesure des progrès d’Ilyes. Ajoutons qu’on y entend aussi les bruits de la pluie ou les gazouillis de la petite sœur… C’est cette forme, proche du théâtre sans doute, du monologue, qui séduit en premier. C’est ensuite une galerie de trois personnages, chacun muré en lui-même, de différentes manières. Il y a Ilyes, plus attiré par les écrans que par les autres, qui avoue ne pas connaitre vraiment tous les élèves de sa classe. Il y a Boulmir, plus accro à l’univers d’Harry Potter que prompt à s’intéresser aux autres et à prendre conscience de leurs réactions, de leurs sentiments. Il y a enfin Olia, avec son AESH plongée dans les sudokus, une fillette qui ne parle pas, et semble murée en elle-même. Comment ces trois vont se rencontrer au-delà de leurs mutismes respectifs, autour d’un plat d’épinards aux  œufs, autour d’une activité de modelage en glaise, et se révéler les uns aux autres pour s’ouvrir sur autre chose que leur petit monde : c’est ce qui fait la force et la beauté de ce roman, qui met en scène des personnages différents, que les autres ont trop vite qualifiés de zinzins, mais qui révèlent chacun leur part d’humanité. Ajoutons aussi les personnages de parents, bien traités dans ce récit, bienveillants, sensibles, parfois hésitants dans le comportement à avoir, mais toujours présents. Enfin, une mention spéciale pour le psy, personnage aux méthodes originales, mais vu à travers les yeux sans doute déformants d’Ilyes.

C’est donc une histoire d’éveil aux autres qui nous est contée sans moralisation, sans jugement sur les personnages. Il s’agit de percer les secrets, de découvrir sans être intrusif ce qu’il y a d’intrigant, de surprenant, chez les autres. Il faut voir – ou entendre – comment Ilyes parle d’Olia. Ses singularités l’étonnent, mais il ne se détourne jamais d’elle, à la différence des autres filles de sa classe. Et, dans ce mouvement vers l’autre, le téléphone peut devenir non pas un objet permettant de se couper du groupe, mais un outil pour s’envoyer des photos, bref, pour communiquer.

Un roman sur l’acceptation des personnes différentes – c’est-à-dire de toutes et tous – qui ne manque pas d’humour non plus dans le regard que porte Ilyes sur les autres, les adultes en particulier, et un roman qui montre comment peut naitre une merveilleuse amitié, en étant simplement à l’écoute.