La Douane volante

La Douane volante
François Place
Gallimard  jeunesse, 2012

François Place, romancier géographe

Par Anne-Marie Mercier

François Place est surtout connu pour ses albums, Les Derniers Géants ou son Atlas des géographes d’Orbae. Mais ses romans n’arrivent pas à percer véritablement. Sa dernière publication (deux romans parus dans le livre-boîte intitulé « Le Secret d’Orbae », Le voyage de Cornelius et  Le Voyage de Ziyara), pourtant superbe n’a pas apparemment obtenu la notoriété qu’elle mérite. À l’occasion de la reparution en poche de La Douane volante on peut poursuivre la réflexion amorcée lors de la recension du Secret d’Orbae et s’interroger sur les raisons de ce déséquilibre.

Première hypothèse : les romans sont moins originaux (les albums sont devenus des références dans un style bien particulier) et surtout il leur manque une ossature. Les aventures du héros sont une succession d’événements marquée par la malchance ou le hasard. Le jeune Gwenn est prisonnier d’un monde dont il ne peut sortir malgré tous ses efforts, un peu comme dans un cauchemar, et il n’en sort que parce que ce cauchemar s’achève : il se noie et renaît dans le monde qu’il a quitté, un peu comme un rêveur qui se réveille. Les rapports entre les deux mondes sont un rapport d’opposition, le monde « réel » s’opposant au monde imaginaire mais ce dernier est plus vivant que l’autre qui peine à exister. Le problème est donc que l’intérêt se situe ailleurs que dans l’intrigue – problème qui n’en est un que pour ceux qui ont besoin d’être tenus en haleine par l’illusion d’un destin.

Gwenn le tousseux est un jeune homme frêle et malade, martyrisé par son entourage, des villageois de Bretagne, peu avant 1914. Formé par un ermite rebouteux, herboriste et misanthrope, il se retrouve emporté par l’Ankou (représentant de la mort dans les légendes bretonnes) dans un autre monde. C’est une Hollande imaginaire proche de celle du dix-septième siècle, mais dans laquelle une administration, la douane, règle la vie des habitants et surveille très étroitement les entrées et les sorties. Manipulé et tyrannisé par l’homme qui l’a recueilli, Gwenn finit par obtenir un peu d’autonomie. Après plusieurs tentatives de fuite, il devient guérisseur puis médecin diplômé, sauve la ville d’une épidémie, tombe amoureux, trouve une reconnaissance sociale et une aisance matérielle. Mais il rêve de rentrer chez lui où rien ni personne ne l’attend. On ne sait pas bien ce qui nourrit ce désir de retour.

Aussi le charme du récit ne tient-il pas à son intrigue, un peu lâche, ni à la psychologie du personnage, opaque ou sommaire, mais à l’univers dans lequel elle se déroule : si François Place n’est pas un « historien », au sens de raconteur d’histoire, il est bien un géographe extraordinaire. L’atlas de Gwenn, c’est un ouvrage très ancien sur le corps humain. Mais celui-ci renvoie à d’autres livres et surtout au grand livre du cosmos, inscrit sur les carapaces des tortues. Atlas du corps humain, atlas du cosmos, atlas du temps (le temps et l’espace étant tous deux cartographiables), les cartes et les tortues en sont les messagères. Aussi, l’exploration d’un espace vierge, la découverte, sont-elles au coeur du roman. Gwenn vole une carte ancienne des côtes atlantiques à des contrebandiers ; il découvre que l’espace réel qu’il a quitté et l’univers de la douane, situé dans un autre temps, se superposent avec un léger décalage : l’océan Atlantique est toujours là, la Bretagne toujours à sa place. Dans ses tentatives pour la rejoindre, Gwenn est très proche des explorateurs des albums de François Place. Il essaye plusieurs itinéraires, parcourt en patins le lacis des canaux gelés, rencontre des coutumes étranges, une société très organisée, tente de la comprendre. Il explore aussi le monde des herboristes et des médecins du dix-septième siècle et nous offre un tableau très complet et vivant de leurs savoirs et de leurs pratiques.

François Place le géographe nous propose à travers les aventures de son personnage de parcourir un espace mi familier, mi étrange, un peu décalé dans le temps et dans l’espace mais autant en marge du réel que le serait un peuple imaginaire. Il parsème cet espace de petites merveilles, de « curiosités » comme celle de l’oiseau acariâtre et alcoolique, le Pibil siffleur. On retrouve donc dans ce roman ce qui fait le charme des albums, les images en moins et la longueur de textes en plus.

 Voir une autre critique sur le site « mesimaginaires » qui analyse la dimension fantastique du roman.

 

 

Bobo lapin – …Faut-il qu’une « histoire à colorier » soit plate ?

Bobo lapin
Ramadier et Bourgeau
L’école des loisirs, 2011

…Faut-il qu’une « histoire à colorier » soit plate ?

Par Dominique Perrin

 

bob.gifBobo lapin est sans doute d’abord une « histoire à colorier » : feuilleter celle-ci comme une invitation à faire œuvre de coloriste à partir de son dessin en noir et blanc, précis et efficace en même temps que naïf, conduit à en faire une évaluation plutôt enthousiaste. Cependant, une histoire à colorier est-elle nécessairement au-delà, ou en deçà des exigences qu’on peut avoir habituellement vis-à-vis d’un album pour la jeunesse ? Nullement, serait-on tenté de répondre.
Or l’histoire est ici bien plate, et décevante : Bobo lapin se réveille malade, rejette méthodiquement les traitements fort convenus que lui proposent ses amis en fonction de leurs propres habitudes alimentaires, et finit par trouver secours chez maman lapin. Il propose finalement avec succès son remède de lapin – un jus de carotte, faut-il le préciser – à tous ses amis malades à leur tour. On est bien loin de l’absorbant Docteur loup d’Olga Lecaye, où le questionnement sur le même et l’autre, le commun et le différent, leurs jeux de miroir et de trompe-l’œil, était exploré de façon merveilleusement prenante. On est également loin d’ouvrages au texte, au dessin et à la colorisation beaucoup plus simples, et néanmoins rafraîchissants pour les esprits de tous âges.