Surf

Surf
Frédéric Boudet
MeMo (Grande Polynie), 2019

Orages sur Brest

Par Anne-Marie Mercier

Roman poétique, nostalgique, parfois furieux, plein des humeurs de la mer au loin, dans les décors ruinés de la ville portuaire ou ceux, mornes, de ses zones pavillonnaires, roman sombre, Surf est un livre sans surfeur hanté par cette image :

« Ce qui compte n’est pas de parvenir à surfer sur ces foutues planches, mais de déchiffrer ce qu’elles nous donnent à voir : des silhouettes dressées sur un morceau de carton, tentant de retenir l’eau qui fuit sous leurs pieds mais qui, découvrant soudain l’abîme, battent furieusement des bras et des oreilles pour se réveiller. Tu veux connaître la vérité ? Ces types n’oseront jamais aller jusqu’au bout du rêve — ce sont des canards qui ignorent qu’ils sont des anges. »

Adam, qui a abandonné pour un temps ses études et a quitté Paris pour rejoindre la maison de sa mère, son ami Nathan qui se fait appeler Jack et va de bagarres en abattement entre deux séjours à l’hôpital psychiatrique, Aeka la japonaise bruitiste, Katel, serveuse dans un bar de station-service, qui rêve de voyage, tous sont en équilibre instable, les uns en panne et tout proches de l’abîme, les autres sur une lancée encore incertaine.
L’amitié les réunit, ainsi que des passions communes autour du son. Cette amitié empêche Adam d’abandonner Nathan / Jack alors qu’il le devrait pour avancer enfin sur son propre chemin, comme elle pousse Jack à tenter de faire sortir Adam de son inertie, au prix de sa future solitude. La relation complexe qui unit Jack et Aeka, tous les deux murés dans leur singularité et tous les deux amateurs de musique concrète et bruitistes, l’amour qui nait entre Adam et Katel, le lien fragile qui unit douloureusement Adam à sa mère et celui qui le relie encore fortement à son père, tout cela tisse un réseau de douleurs intenses.
Quête du père (parti aux USA alors que le narrateur, Adam, était encore enfant), deuil (le livre s’ouvre avec l’annonce de la mort du père et la réception de trois lettres écrites par lui à différents moments de son éloignement), longue dépression de la mère, incapacité réciproque des adolescents et des adultes à se parler et à se comprendre, nostalgie de l’enfance, difficulté à rompre avec le passé…, le livre est riche de tous ces éléments et de bien d’autres (voir le bel entretien de Frédéric Boudet avec Chloé Mary). Il est surtout porté par une langue poétique, qui allie souplesse et densité, comme une vague : on est emporté.

Les Mains de ma mère

Les Mains de ma mère
Yvon Le Men illustrations de Simone Massi
Editions Bruno Doucey collection Poés’Histoires 2019

Nul ne guérit de son enfance…

Par Michel Driol

On pourrait entrer dans ce recueil par les titres : Au bureau de tabac, le mouchoir, l’île de mes parents, la baie de l’enfer, François le grand-père de mon voisin, Inconnus mais pas étrangers, des ailes qui se reposent, le rouge-gorge, le pic épeiche, arc-en-ciel, le phare, chasseurs-cueilleurs, la main verte, la chapelle, une bouteille à la mer, je t’aime, un désir de poème, le dernier mot, le bon sens des mots, entre père et fils. Se dessineraient alors une histoire et une géographie, une histoire qui irait de la mère au père, une géographie bretonne, maritime, emplie de toute la vie de la nature et des hommes.

On pourrait entrer dans ce recueil par les illustrations de Simone Massi, qui presque toutes incluent le visage d’un enfant : confidence de la mère en couverture,  courant sur la plage sous son regard, contemplant le mont St Michel, en bord de mer, près d’un phare, lisant un livre, la main dans celle de son père. Deux illustrations échappent à ce système : celle des poilus dans une tranchée, celle d’un  personnage regardant par la fenêtre, saisi de dos. Comme un fil d’Ariane, reliant toutes ces illustrations, une tache de couleur : rouge d’abord, orange ensuite, bleue, puis enfin rouge. Comme un parcours entre la chaleur et la froideur, puis la chaleur retrouvée.

On pourrait alors lire ce recueil d’Yvon le Men comme une autobiographie dans laquelle se croisent les souvenirs familiaux, la transmission, l’accueil et l’attachement à la Bretagne, à ses paysages. Lire sa poésie pour ce qu’elle est : une poésie des choses simples, énoncée avec une apparente simplicité – mais on sait bien que c’est là le plus difficile. Une poésie qui part toujours du concert, de cette carte bancaire muette au bureau de tabac, de ce mouchoir plié par la mère, déplié par le fils après sa disparition : façon de dire la transmission, le passage, ce qui ne sera plus jamais. Restent alors les souvenirs de l’enfance, autre façon de dire des valeurs, le souci du lien, du partage, de l’accueil, de la fraternité et la haine des guerres. La poésie d’Yvon Le Men est de celles qui relient, qui relient les hommes entre eux, dans la famille, dans le monde, qui relient les hommes à la nature qui les entoure. Ce lien est toujours dit par des choses simples et concrètes, la main dans la main, le mouchoir, le pain que l’on partage. Revient, comme un leitmotiv improbable, la thématique de la neige, comme un désir de blancheur qui unirait le monde entier, comme un rêve d’enfant face aux merveilleux des flocons.

Une poésie enfin qui se dit pour ce qu’elle est, désir de poème, travail avec les mots, images qui suggèrent, poèmes qui tissent le lien avec le lecteur, sans qui ils n’existeraient pas.

Un texte et des illustrations de qualité, dans un collection qui rend les poètes contemporains accessibles à tous.

U4. Koridwen

U4. Koridwen
Yves Grevet
Nathan / Syros, 2015

U4- la filière bretonne

Par Anne-Marie Mercier

koridwenVoir un article précédent sur le projet U4.

Dans le volume d’Yves Grevet qui commence dans une ferme bretonne, les parents sont morts, leur fille Koridwen les a enterrés elle-même ; elle continue les travaux de la ferme, surveille le vêlage d’une vache, trait les autres… jusqu’à l’irruption de jeunes gens de son âge, des pillards, qu’elle arrive à chasser provisoirement. Pour répondre à l’appel de Khronos tout autant que pour fuir les représailles qui ne manqueraient pas de s’abattre sur elle, elle part pour Paris avec le tracteur de son père tirant une bétaillère dans laquelle elle a entreposé tout le matériel de survie nécessaire : nourriture, duvets, vêtements, gasoil, outils, fusil et cartouches… Il y a du Robinson dans ces héros. On retrouve les thématiques de survie post catastrophe telles qu’on a pu les lire dans La Route de C. Mc Carthy ou, plus tôt, Malevil de R. Merle.

Avant son départ, elle a lu une lettre que sa grand-mère lui avait écrite avant de mourir et que ses parents avaient cachée sans oser la détruire, refusant de lui transmettre cet héritage de sorcellerie bretonne. Elle embarque avec elle les carnets de la grand-mère et son coffre de guérisseuse ; elle a aussi, dans la tête, une comptine druidique, « Ar Rannou », qui rythme l’histoire au point de donner l’impression de dicter les événements, comptant des séries de un à douze. De « Pas de série pour le nombre un, […] le Trépas, Père de la douleur » à « Douze mois et douze signes ; l’avant-dernier, le Sagittaire, décoche sa flèche armée d’un dard », « Ar Rannou » met l’aventure de Koridwen sous le signe de la nécessité et du destin. Le trajet jusqu’à Paris est semé d’embûches, le séjour aussi, d’autant plus qu’elle a emmené avec elle son cousin, Max, plus que simple d’esprit, qui lui apporte davantage  d’ennuis que d’aide.

Paris est vu comme un lieu d’extrême chaos, un lieu de guerre et de destruction, où la banlieue est le lieu de repli de ceux qui ne veulent pas être enfermé dans les camps de refuge installés par l’armée (les derniers adultes, vus de très loin, vêtus de combinaisons protectrices et de masques). On se déplace en évitant les snipers et les drones, les chiens errants, devenus sauvages, regroupés en meutes, en empruntant les galeries du métro et les égouts…

Koridwen s’affirme progressivement comme une solitaire, silencieuse, capable d’être sans pitié, parfois brutale, facilement méprisante, même à l’égard de ses anciens « amis » de jeux qui la déçoivent un peu… Est-ce pour souligner ce caractère brut et cette sécheresse que Yves Grevet a écrit toute son histoire à la première personne, en phrases très brèves (une demi ligne à deux lignes pas plus, en moyenne) et juxtaposées ? C’est dommage : ce style ou cette absence de style en rend la lecture un peu pesante. Heureusement, la mythologie de Koridwen, la comptine « Ar Rannou », les recettes de sa grand-mère et la foi en son destin donnent du charme à son récit. Quant à la fin (qu’on ne racontera pas…), elle est très habile, et clôt le récit tout en le laissant ouvert, de manière parfaite.

( à suivre… prochainement, Jules, par Carole Trebor)

 

 

 

U4

U4
collectif U4 : Yves Grevet, Florence Hinckel, Carole Trébor, Vincent Villeminot
Nathan / Syros, 2015

Phénoménal… et contagieux

Par Anne-Marie Mercier

u4Le projet de U4 est étonnant par sa nouveauté et son ambition : il s’est agi de faire écrire la même histoire par quatre auteurs différents qui se sont focalisés chacun sur l’un des protagonistes. Ce sont en fait quatre histoires différentes, car si des nœuds et des étapes cruciales les réunissent, tantôt par paires, tantôt tous ensemble, les héros sont séparés la plupart du temps. Chaque volume est écrit au présent et à la première personne et commence par le même prologue, daté du 1er novembre (veille du jour des morts) :

« cela fait dix jours que le filovirus méningé U4 (pour « Utrecht », la ville des Pays-Bas où il est apparu, et 4e génération) accomplit ses ravages. […] il tue quasiment sans exception et en quarante heures ceux qu’il infecte : état fébrile, migraines, asthénie, paralysies, suivies d’hémorragies brutales, toujours mortelles. Plus de 90% de la population mondiale ont été décimés. Les seuls survivants sont les adolescents. La nourriture et l’eau potable commencent à manquer, Internet est instable. L’électricité et les réseaux de communication menacent de s’éteindre. »

Les adeptes d’un jeu en ligne, Warriors of Time (WOT), ont reçu un message du maître de jeu, Khronos : « ensemble nous pouvons éviter la catastrophe en réécrivant le passé. Croyez en moi, croyez en vous et nous gagnerons contre notre ennemi le plus puissant : le virus. Rendez-vous le 24 décembre à minuit à Paris sous la plus vieille horloge de Paris ». Les quatre héros sont des « Experts » du jeu et leur rencontre dans la vie « réelle » de la fiction a le piquant de la surprise : ils se sont bien connus sous les traits d’avatars de super-héros et se voient alors tels qu’ils sont. Mais le réalisme s’arrête là : héros dans le jeu ils sont, héros dans la vie ils demeurent : petite démagogie auctoriale à l’adresse du public adolescent : on poursuit l’illusion, de l’identification du jeu aux livres.

Allez donc voir le trailer, qui rime avec Thriller…

Une vidéo très intéressante pour savoir comment les auteurs ont travaillé : https://www.facebook.com/LireEnLive/videos/vb.184559568289367/949623048449678/?type=2&theater

Et le 3 novembre dernier a paru Contagion, recueil de nouvelles écrites par les quatre auteurs, de 2 BD (de Marc Lizano, sur un scénario de Carole Trébor ; et de Pierre-Yves Cezard sur un scénario de Lylian) et 4 fan fictions par Claire Juge, De La Rauses, Clara Suchère, Sylvain Chaton, issues du concours de fan fiction lancé par les éditeurs.

Donc, le phénomène est contagieux, il se répand d’un livre à l’autre, d’un medium à l’autre…

La Douane volante

La Douane volante
François Place
Gallimard  jeunesse, 2012

François Place, romancier géographe

Par Anne-Marie Mercier

François Place est surtout connu pour ses albums, Les Derniers Géants ou son Atlas des géographes d’Orbae. Mais ses romans n’arrivent pas à percer véritablement. Sa dernière publication (deux romans parus dans le livre-boîte intitulé « Le Secret d’Orbae », Le voyage de Cornelius et  Le Voyage de Ziyara), pourtant superbe n’a pas apparemment obtenu la notoriété qu’elle mérite. À l’occasion de la reparution en poche de La Douane volante on peut poursuivre la réflexion amorcée lors de la recension du Secret d’Orbae et s’interroger sur les raisons de ce déséquilibre.

Première hypothèse : les romans sont moins originaux (les albums sont devenus des références dans un style bien particulier) et surtout il leur manque une ossature. Les aventures du héros sont une succession d’événements marquée par la malchance ou le hasard. Le jeune Gwenn est prisonnier d’un monde dont il ne peut sortir malgré tous ses efforts, un peu comme dans un cauchemar, et il n’en sort que parce que ce cauchemar s’achève : il se noie et renaît dans le monde qu’il a quitté, un peu comme un rêveur qui se réveille. Les rapports entre les deux mondes sont un rapport d’opposition, le monde « réel » s’opposant au monde imaginaire mais ce dernier est plus vivant que l’autre qui peine à exister. Le problème est donc que l’intérêt se situe ailleurs que dans l’intrigue – problème qui n’en est un que pour ceux qui ont besoin d’être tenus en haleine par l’illusion d’un destin.

Gwenn le tousseux est un jeune homme frêle et malade, martyrisé par son entourage, des villageois de Bretagne, peu avant 1914. Formé par un ermite rebouteux, herboriste et misanthrope, il se retrouve emporté par l’Ankou (représentant de la mort dans les légendes bretonnes) dans un autre monde. C’est une Hollande imaginaire proche de celle du dix-septième siècle, mais dans laquelle une administration, la douane, règle la vie des habitants et surveille très étroitement les entrées et les sorties. Manipulé et tyrannisé par l’homme qui l’a recueilli, Gwenn finit par obtenir un peu d’autonomie. Après plusieurs tentatives de fuite, il devient guérisseur puis médecin diplômé, sauve la ville d’une épidémie, tombe amoureux, trouve une reconnaissance sociale et une aisance matérielle. Mais il rêve de rentrer chez lui où rien ni personne ne l’attend. On ne sait pas bien ce qui nourrit ce désir de retour.

Aussi le charme du récit ne tient-il pas à son intrigue, un peu lâche, ni à la psychologie du personnage, opaque ou sommaire, mais à l’univers dans lequel elle se déroule : si François Place n’est pas un « historien », au sens de raconteur d’histoire, il est bien un géographe extraordinaire. L’atlas de Gwenn, c’est un ouvrage très ancien sur le corps humain. Mais celui-ci renvoie à d’autres livres et surtout au grand livre du cosmos, inscrit sur les carapaces des tortues. Atlas du corps humain, atlas du cosmos, atlas du temps (le temps et l’espace étant tous deux cartographiables), les cartes et les tortues en sont les messagères. Aussi, l’exploration d’un espace vierge, la découverte, sont-elles au coeur du roman. Gwenn vole une carte ancienne des côtes atlantiques à des contrebandiers ; il découvre que l’espace réel qu’il a quitté et l’univers de la douane, situé dans un autre temps, se superposent avec un léger décalage : l’océan Atlantique est toujours là, la Bretagne toujours à sa place. Dans ses tentatives pour la rejoindre, Gwenn est très proche des explorateurs des albums de François Place. Il essaye plusieurs itinéraires, parcourt en patins le lacis des canaux gelés, rencontre des coutumes étranges, une société très organisée, tente de la comprendre. Il explore aussi le monde des herboristes et des médecins du dix-septième siècle et nous offre un tableau très complet et vivant de leurs savoirs et de leurs pratiques.

François Place le géographe nous propose à travers les aventures de son personnage de parcourir un espace mi familier, mi étrange, un peu décalé dans le temps et dans l’espace mais autant en marge du réel que le serait un peuple imaginaire. Il parsème cet espace de petites merveilles, de « curiosités » comme celle de l’oiseau acariâtre et alcoolique, le Pibil siffleur. On retrouve donc dans ce roman ce qui fait le charme des albums, les images en moins et la longueur de textes en plus.

 Voir une autre critique sur le site « mesimaginaires » qui analyse la dimension fantastique du roman.