Le Grand voyage de monsieur Tatou/ Je voulais te dire…

Le Grand voyage de monsieur Tatou/ Je voulais te dire…
Christine Beigel, Matieu Z.
Editions du Pourquoi pas (collection « faire société »), 2015

« Il n’y a pas d’âge pour entreprendre, ni pour s’émouvoir. » (éditions du Pourquoi pas)

Par Anne-Marie Mercier

Les Editions du Pourquoi pas, maison d’édition indépendante située dans les Vosges, ont un projet original et collaboratif intéressant : « Nées fin 2012, sous la forme d’une association à but non lucratif, les Éditions du Pourquoi pas sont le fruit d’une collaboration de plus en plus fructueuse entre l’École Supérieure d’Art de Lorraine – site d’Épinal et de la Ligue de l’Enseignement des Vosges » (site de l’éditeur). Eduquer au sens, au sensible, offrir à des étudiants la possibilité d’illustrer une œuvre écrite par un auteur reconnu (Y. Pinguilly, F. David…), proposer aux lecteurs des fictions qui les interrogent sur notre monde… Le nom de la collection, « faire société », est un programme à lui seul.

Après le très beau Mo, qui mettait en mots et en images le portrait d’un gardien d’immeuble et de son secret (l’illettrisme), ce volume propose deux histoires courtes, unies par un même thème, l’une sur le mode réaliste, l’autre plus fantaisiste.

Monsieur Tatou est un petit homme de papier, l’envie de voyager le prend, et ce qu’il voit ne lui plait pas : partout des bottes et des armes, point de paix, hormis dans le désert où il finit sa course. Cette petite fable conduit à une interrogation : « Doit-on appartenir à un pays, à un lieu, ou bien est-on libre de vivre où l’on veut, comme on veut, sans s’installer vraiment ?

Un homme écrit à son amour, restée au pays avec les enfants tandis que lui est parti plein d’espoir, un diplôme en poche pour d’imaginaires Eldorados. Il va de déceptions en défaites, jusqu’au moment où, sans papiers, il ne peut ni revenir ni donner de ses nouvelles tant le sentiment d’échec le paralyse.

Les questions tournent autour des sans-papiers : « qu’est-ce qui pousse une personne à quitter son pays et ceux qu’elle aime ? » qu’est-ce qu’avoir (ou ne pas avoir) une identité ? connais-tu des sans-papiers ? Questions simples, réponses qui devraient être simples mais ne le sont pas. Les dessins de Matieu Z. sont parfaits : ils disent le drame mais en ajoutant une touche d’absurde. Son personnage pourrait être chacun de nous et le monde qui l’entoure est à la fois beau, étrange et effrayant.

Paris/Dakar Le grand voyage de petit Mouss

Paris/Dakar Le grand voyage de petit Mouss
Lucie Depauw
Koïné éditions, 2016.

    « Sans papiers tu n’es pas un homme / rien un trou noir »

Par Hélène Dérouillac

Mouss et sa famille vivent à Paris. Le dimanche matin son grand-père l’emmène avec lui au marché aux puces de la porte de Clignancourt. Odeurs de poulet yassa, manioc, batiks à admirer…  Pour le grand-père « venir ici c’était un peu comme partir en voyage / se sentir un peu chez soi ».  C’est le même rituel tous les dimanches, jusqu’au jour où Mouss se fait interpeller par une statue cloutée Nkondé en forme de chien (Les clous font partie du rituel magique. Planter un clou, c’est solliciter la protection du fétiche). La statue fétiche  a repéré un « taxi » pour Dakar, en fait le coffre de la voiture de Maguaï qui s’apprête à faire le trajet de Paris à Dakar. Elle cherche un gamin qui aura le cran de l’accompagner dans son voyage de retour au pays. Or Mouss veut justement retrouver son grand frère, expulsé vers le Sénégal sans avoir pu dire au revoir ni à sa famille ni à sa petite amie Elisa.

« Oui mon mon grand frère me manque
maman m’a expliqué :
ton grand frère est reparti en Afrique
c’est compliqué d’expliquer
qu’il n’aurait jamais dû avoir 18 ans
qu’il n’est plus un enfant
on a fait une petite fête pour son anniversaire
maman avait préparé du mafé
maman l’a prévenu
maintenant il faudra faire très attention
oui mon grand frère me manque »

Commence alors un grand voyage, fait de rencontres et de prise de conscience. Mouss, et avec lui le lecteur, découvrent les conditions de vie précaires de sans-papiers anonymes, les périls du voyage clandestin et les rêves déçus de l’Eldorado européen, mais aussi l’amitié et la solidarité. Le monde n’est ni tout blanc ni tout noir.

Cette pièce aborde un sujet de société grave qui peut toucher les adolescents. La situation du frère adolescent arraché brutalement à sa famille, son lycée, ses amours naissantes sert de point de départ à une histoire présentée sous forme de tableaux où se mêlent différentes voix. À la voix de Mouss, personnage principal mais aussi parfois narrateur, répondent les lettres que son frère ainé lui écrit, du centre de rétention, de l’avion, puis de Dakar. Le discours est fort, dur parfois, mais la présence d’un chien-fétiche doué de parole fait glisser la pièce vers l’univers du conte. Et si la fin est marquée par la séparation, la présence tutélaire du chien clouté laisse imaginer des retrouvailles futures. Entre réalisme et merveilleux, l’écriture de cette pièce humaniste est intéressante pour aborder le sujet des migrants et des sans-papiers avec des adolescents.

 

Le Caméléon et les fourmis blanches

Le Caméléon et les fourmis blanches
Emmanuel Bourdier

La Joie de lire (encrage), 2015

Un épisode pour L’Instit : l’enfant sans papiers

Par Anne-Marie Mercier

le-cameleon-et-les-fourmis-blanchesLe caméléon, c’est Issa, jeune malien sans papiers, élève de primaire dans la classe d’un instituteur qui porte le nom de Casimir Feunard, mais que ses élèves surnomment « Pokémon ». Casimir est miné par un chagrin d’amour et par sa lassitude vis-à-vis de son métier qu’il a choisi un peu par hasard. Bien malgré lui, Casimir hébergera Issa lorsque le père de celui-ci se sera enfui pour échapper aux gendarmes, et il sera à la fin du roman mis en garde-à-vue pour cela.

Le récit se fait en voix alternées, chaque chapitre étant narré par l’un des deux personnages. Il débute juste avant la rentrée, avec les états d’âme de Casimir et les jeux d’Issa, et se poursuit jusqu’aux vacances de la Toussaint, avec de beaux portraits d’élèves et de moments de classe, les récits d’Issa sur sa vie avec son père, sur sa grande sœur, partie vivre ailleurs pour des raisons qu’on apprend au fil du roman.

Le temps de la cohabitation est raconté avec humour comme un apprivoisement lent et difficile, qui parvient à faire sortir chacun des protagonistes de sa paralysie. Une belle histoire, avec de belles personnes malgré leurs faiblesses…