Tout ça tout ça

Tout ça tout ça
Gwendoline Soublin
Editions espaces 34, 2019

Face au chaos du monde

par Anne-Marie Mercier

Le catastrophisme ambiant, qui dit que la planète est perdue que les guerres se font de plus en plus cruelles, et que les hommes sont de plus en plus malheureux atteint également les enfants : confrontés au flux incessant d’informations, ils désespèrent… ou bien ils agissent.

Chalipa (huit ans), constatant avec la baby-sitter que son frère Eshan (12 ans) n’est pas dans sa chambre, hésite entre deux hypothèses. La première, confortée par le petit Nelson (4 ans) qui passait par là, serait que Eshan s’est enfermé dans le bunker de survie créé par leur père au fond du jardin. Sam, la baby-sitter, en a refermé par mégarde la trappe d’accès : seul Eshan peut l’ouvrir, de l’intérieur.

Après l’arrivée de Salvador (14 ans), chacun, avec son âge et son caractère veille devant cette trappe pour faire sortir le garçon et parle pour le convaincre de sortir, lui dire que la vie est pourtant belle aussi, qu’on l’aime et le comprend. Les dialogues brefs et toniques du début (hurlements de solitude et de colère de Chalipa, bredouillements de Nelson, agacement de Sam) laisse la place à un temps de monologues croisés, avec une belle disposition sur la page, en colonnes aérées ponctuées parfois de silences chez l’un ou l’autre.

La solution du mystère arrive par les informations télévisées : on y découvre qu’Eshan s’est rendu tout seul en Normandie où il a commencé à creuser une tombe pour une baleine qui s’y était échouée : il a donc décidé d’agir, sinon pour ‘sauver la planète’, du moins pour faire réagir les adultes. Cette pièce tombe à point nommé; elle prend en considération l’angoisse de nombreux enfants face à un flux d’informations qui donne à voir un « chaos du monde  » (propos de l’auteure dans une interview où elle explique la genèse de son projet et le travail fait avec des enfants sur ce thème). Elle traite le problème sans dogmatisme, avec sensibilité, à travers des personnages bien typés, tant par leur langage que par leur comportements.

Sans la télé

Sans la télé
Guillaume Guéraud

Rouergue (doAdo), 2010

« Fils de films » (S. Daney) 

Par Anne-Marie Mercier

sanslatélé.gifGuéraud, bien connu pour ses textes chocs qui dépassent les limites habituelles de ce que peut dire un texte pour jeunes lecteurs (Je mourrai pas Gibier, Va savoir comment…), livre ici des souvenirs d’enfance. Il ne s’agit pas de toute sa vie (même s’il y a des fragments sur la famille, la vie en général, les amis  et les amours), mais de son éducation par les films.

Sa famille ne possédant pas de télé, refusant d’en avoir, il est d’abord un enfant qui se sent coupé de ses contemporains qui ne parlent et ne pensent que par elle. On a ainsi un beau panorama de ce qui se dit en cour de récréation au temps de GoldorakTom Sawyer (le dessin animé), Dallas… et de l’aliénation qui s’ensuit. En revanche, très tôt, il va au cinéma. Dans ce livre, on trouve d’abord une liste des plus grands films qui en ont fait l’histoire, dans tous les genres, les Charlot, des western, mais aussi  Annie Hall, Allemagne année zéro, Le voleur de bicyclette, film qui déclenche des larmes parce que « ce film ne montre rien d’autre que la vie telle qu’elle est ».

L’adolescence venant, au portrait nostalgique des années d’enfance et d’une innocence dans une société paisible et fraternelle qui évoque l’album  Avant la télé de Yvan Pommaux, succède un tableau beaucoup plus noir. Il englobe le monde tel qu’il est ou tel qu’il devient  (la montée terrible des trafics et de la violence dans sa banlieue), ses rapports dégradés avec les autres, son rapport à lui-même, et les films de plus en plus violents qu’il va voir, seul ou accompagné : L’exorciste, M. Le maudit, Les Griffes de la nuit… avec un malaise qui grandit, jusqu’à certaines étapes marquées par des films qui agissent comme des révélateurs : Les Désaxés (« je comprends que je vis dans un monde où les chiens mangent les chevaux. Je comprends que les jours se succèdent en se dégradant. Je comprends les envies de révolte et la nécessité des révolutions. Faudrait que tout explose »), et enfin, au bord de la route, Scarface , avec son « déferlement de violence gratuite », qui agit comme un électrochoc bénéfique : « Comme si tout se défroissait. Je me calme ».

La sobriété domine le texte malgré le contenu : il est fait de séquences brèves, de courts chapitres de deux à quatre pages, toutes orientées autour d’un film (dans  deux cas Guillaume n’a pas vu le film, mais la séance de cinéma reste un horizon). Magnifiquement écrit, avec retenue, sans aucun pathos, mais en faisant entrer dans la conscience d’un enfant émerveillé par les images puis d’un adolescent écorché et désespéré, c’est un très beau livre sur le cinéma et ses effets, aussi bien intimes que culturels et sociaux. C’est aussi un agréable « je me souviens » : chaque texte est suivi de répliques cultes ou d’un commentaire  de metteur en scène sur le film évoqué. Enfin c’est un beau témoignage sur une adolescence « difficile » et un bel éclairage sur la formation d’un auteur important sinon consensuel dans la littérature de jeunesse française actuelle. Ames « sensibles », bien sûr, s’abstenir. Les autres se régaleront.