Comme un film de Noël

Comme un film de Noël
Elle McNicoll
La Martinière 2025

It’s a wonderful life ! (Capra)

Par Michel Driol

Lake Pristine, petite bourgade située on ne sait où, petite communauté où tout le monde se connait, avec son cinéma, sa représentation de Casse-Noisette, ses boutiques et ses préparatifs de Noël, auxquels, cette année, se mêlent à ceux du mariage de Christine et de Kevin. C’est là que revient Jasper, après 18 mois d’absence passés dans une fac de psycho, bien décidée à partir pour toujours de Lake Pristine. C’est là aussi qu’Arthur tourne un film pour tenter de gagner un prix à un concours. Et pourtant, rien – ou presque – ne va se passer comme prévu !

Comme un film de Noël propose une romance sur fond enneigé, une histoire d’amour entre deux êtres qui se sont crus adversaires durant toute leur scolarité mais qui, de hasards en hasards vont découvrir les sentiments qu’ils éprouvent l’un pour l’autre, comme dans les bons vieux films américains que Jasper va voir tous les jours dans le cinéma d’Arthur. Le personnage de Jasper est l’un de ces trop rares personnages de roman neuro-atypiques, autistes, et l’autrice parvient à montrer le monde tel qu’elle le ressent, tel qu’elle le perçoit, avec beaucoup d’empathie (l’autrice est, elle-même, neuro atypique) et de réalisme. Elle sait saisir un personnage à la croisée de ses chemins, à 18 ans, au sortir de l’enfance, découvrant l’amour, et prenant une nouvelle orientation pour sa vie, devenant adulte.

Autour de ce personnage central de Jasper, une famille et une ville. Sa famille, c’est sa sœur, Christine, aussi dure et despotique, égoïste, qu’elle est altruiste, sa mère, caricature de professeur de danse autoritaire, son père, plus effacé. Une famille qui semble, au premier abord, dysfonctionnelle, avec laquelle Jasper souhaite clarifier ses relations, mais dont les relations apparaissent, au final, plus complexes et plus nuancées. Un village typique, traditionnel, où règnent les rituels et la bonne humeur, mais dont on va découvrir, avec l’héroïne, qu’il est bien moins lisse qu’il n’y parait au premier abord. Ce qui sert de révélateur, c’est le film tourné par Arthur, dont le montage, réalisé par son cousin, montre au grand jour la méchanceté de certains, la gentillesse d’autres, et donne à voir ce qui devrait rester dans l’ombre.

Pour autant, le roman est plein de cette joie de Noël, feel-good novel diraient certains, entrainant, avec sa galerie de personnages secondaires dont on suit, sur une quinzaine de jours, les trajectoires individuelles, les espoirs et les déceptions, jusqu’à un happy end final qui, on s’en doutait dès le début, saura réconcilier tout le monde. Magie du roman, magie de Noël, magie de l’amour… Et surtout façon de montrer le monde tel qu’une jeune neuro atypique peut le percevoir, elle que tout le monde adore, et qui va pouvoir enfin mettre bas le masque du mimétisme social pour être, enfin, elle-même, dans toute sa complexité.

Les Enfants de Chatom

Les Enfants de Chatom
Thomas Lavachery
L’école des loisirs (medium), 2024

Melting pot

Par Anne-Marie Mercier

On dirait un roman américain de la belle époque… écrit par un Mark Twain qui se serait souvenu que les filles existent, et qui leur aurait donné de beaux rôles, actifs, généreux, courageux, sans pour autant en déposséder les garçons. Ça se passe à la campagne, dans un petit village où tout le monde se connait. Pas loin, il y a une grande forêt. Il y a aussi des ours (enfin un… et bien endormi, c’est l’hiver), des cabanes, un enfant perdu, des bucherons et des ivrognes, des fous, un charlatan, une institutrice valeureuse (comme dans La Nuit du Chasseur, film qui se passe, comme ce roman, au moment de la grande dépression). Il y a aussi un peu de magie car l’un des enfants a pour son malheur un pouvoir, mais il ne s’en sert guère et c’est davantage un démarreur d’intrigue qu’un fabricant de résolution.

Les enfants vivent leur vie, les adultes sont en arrière-plan, souvent un peu maladroits mais aimants (à part Le méchant de l’histoire). Ils interviennent quand il faut, et le font bien. Un simple d’esprit peut devenir un héros et peut même avoir une vraie vie et se marier avec une jolie femme intrépide. Les coqs chantent, on y est bien, portés par une narration bien menée dans le beau style de Thomas Lavachery qui manie les clichés avec humour.

 

Anne d’Avonlea

Anne d’Avonlea
Lucy Maud Montgomery
Traduit (anglais, Canada) par Isabelle Gadoin
Monsieur Toussaint Louverture (Monsieur Toussaint l’aventure), 2021

Anne de Green Gables, l’enfance renouvelée

Par Anne-Marie Mercier

Anne d’Avonlea, deuxième tome des aventures d’Anne de Green Gables (ou de la maison aux pignons verts – voir notre chronique du 1er volume), a le charme du précédent, dans un autre genre : ce n’est plus l’histoire d’une orpheline désespérée qui cherche maladroitement sa place, mais celle d’une jeune fille qui débute dans la vie avec une famille (sa mère adoptive, Marilla, reste bien présente), des amis, des voisins, quelques ennemies (il en faut !), un travail, des projets d’avenir…
Cependant, on retrouve le caractère de l’héroïne, sa maladresse qui donne lieu à des épisodes très drôles, son enthousiasme (la visite de l’écrivain est un grand moment), ses scrupules de jeune enseignante (faut-il punir les élèves, les frapper, comme le font les autres instituteurs ?), son romantisme et son amour de la nature. On retrouve la vie du village, ses secrets (certains sont dévoilés), les projets d’embellissement de ses jeunes, conduits par Anne et Gilbert, auxquels Marilla répond avec son bon sens parfait que « les gens n’aiment pas qu’on les embellisse ». On retrouve aussi la mentalité paysanne résignée à travers la servante de Madame Lewis, Charlotte IV, qui espère le meilleur tout en s’attendant au pire,  et avec bien des personnages secondaires, au fil des chapitres, qui offrent une image pittoresque de l’Ile du Prince Edouard où se déroulent ces histoires. Les paysages sont toujours décrits et nommés par Anne comme des lieux enchanteurs et presque magiques et le Pavillon aux échos de mademoiselle Lavande, la fiancée qui attend depuis toujours son aimé, en est un bon exemple.
Les émerveillements d’Anne enchantent et font du bien : ils invitent à regarder le monde avec un œil neuf et à se réjouir immensément avec peu : même si Anne grandit, elle reste par-là une éternelle enfant. Lucy Maud Montgomery, dans un style enlevé bien traduit et un récit très rythmé, nous entraine dans son sillage. C’est drôle, émouvant, poétique, parfois caustique, toujours généreux.
Un petit régal, de 13 à 103 ans. Le livre est en lui-même, comme le premier tome, un bel objet.