Dans le désordre

Dans le désordre
Marion Brunet
Sarbacane 2016,

Vivre en communauté et croire à ses rêves
Par Maryse Vuillermet

Sept jeunes se rencontrent en plein cœur d’une manif, ils s’entraident, se soutiennent. S’apprivoisent et continuent à se voir. Puis ils décident de vivre ensemble dans un squat. Grâce aux dialogues très animés et aux points de vue qui alternent,  on les suit au plus près. Certains sont étudiants, Jeanne, Ali, Jules et Lucie, certains travaillent,  Basile est cordiste, d’autres essayent de travailler et vivent de tout petits boulots comme Marco déjà bien cabossé mais expérimenté dans les luttes. Tous veulent échapper à leur famille trop bourgeoise ou trop bête ou trop triste, certains veulent fuir un passé déjà douloureux mais tous veulent changer le monde et construire une autre vie plus libre, plus dans le présent,  une vie où l’on ne possède rien, où l’ on partage tout et où l’on s’aime sans compte à rendre.
Mais les contradictions sont tyranniques, comment changer le monde ? Par la lutte armée, la violence ou la non-violence, être libre mais qui fait le ménage dans le squat, ne pas travailler mais qui vole au supermarché pour manger, ne plus aller à la fac et se retrouver plongeuse à la merci d’un patron immonde?
Ce portrait de groupe va à l’encontre des idées reçues sur la jeunesse d’aujourd’hui, il nous montre des jeunes qui n’ont pas renoncé à leurs rêves, qui se battent, qui ne sont ni individualistes ni résignés mais au contraire inventifs et généreux. Ils vont cependant en payer le prix et le récit commencé dans l’enthousiasme s’achemine vers une tragédie.

Je vous écrirai

Je vous écrirai  
Paule du Bouchet
Gallimard, scripto, 2013

Romanesque !

Par Maryse Vuillermet

je vosu écriria imageMalia, l’héroïne, dix-sept ans, commence des études de philosophie à Paris. Elle loge avec  son amie d’enfance, Gisèle, étudiante en théâtre. Nous sommes en 1955. La mère de Malia est l’ancienne bonne de la tante de Gisèle, les deux jeunes filles ont grandi ensemble. Son père,  Mattéo,  est un saltimbanque, il montre des animaux dressés dans les fêtes de village. Elle a aussi un demi-frère. Un milieu très modeste et très frustre, sans culture et sans manières.

Malia, à Paris,  trouve un emploi de baby-sitting chez une famille d’intellectuels, elle garde leurs enfants. Sa mère lui a fait promettre d’écrire ;  une correspondance intense s’installe entre la mère et la fille, les lettres de Malia sont sensibles,  remplies de ses découvertes et enthousiasmes,  celles de sa mère sont pleines de considérations les plus terre à terre,  de peur, de recommandations,  de reproches,  et le tout,  dans un français vraiment maladroit. Malia,  parfois,  voudrait s’éloigner de cette mère envahissante et trop aimante, elle en a honte bien souvent.

A Paris, grâce à Gisèle, Malia découvre le monde du théâtre, elle joue dans une pièce de Tchekhov,  elle va au cinéma et rencontre un metteur en scène plus âgé qu’elle,  avec qui elle noue une relation affectueuse et tendre.

Le père de Malia tombe malade et meurt,  sans avoir pu lui révéler un secret. Sa mère sombre dans la dépression et la folie. Quel est le secret qui les ronge ?

Un beau roman sur la filiation, la honte de classe, la jeunesse et ses enthousiasmes, la culture des années 60 à Paris…

 

Kabylie Twist

Kabylie Twist
Lilian Bathelot
Gulf Stream Editeur
Collection Courants noirs,  2012

 

Polyphonie, des voix jeunes dans l’horreur de la guerre

                                                                                                             par Maryse Vuillermet

 

 Différents narrateurs, jeunes, pleins d’espoir de part et d’autre de la Méditerranée s’expriment à tour de rôle.

 Eté 1960, Ricky Drums à Saint-Tropez rencontre le succès avec ses twiste endiablés et est sur le point de signer le contrat de rêve pour un disque. Son  amie Sylvie gère les affaires de son père mais veille aussi sur le contrat et les intérêts du groupe. Elle essaye aussi d’écrire mais s’arrête toujours aux débuts des romans. A Djijelli, jolie ville de la côte  algérienne, Najib, enfant trouvé,  resquille des places de cinéma  au Glacier, pour assouvir sa passion, il est surdoué,  a une mémoire vertigineuse et connait tous les films. Son amie Claveline aide sa mère au bureau de tabac et rêve de vivre un jour avec lui en France. A Oran, le jeune Lopez décroche son bac et un emploi d’inspecteur de police, on l’envoie  en poste à Djijelli.

La guerre d’Algérie vient frapper de plein fouet tous ces destins, va les faire dévier,  tanguer et parfois s’arrêter.

Ricky n’enregistrera jamais de disque il devient  Richard, soldat deuxième classe en bataillon disciplinaire, puis sergent d’une harka, une unité de supplétifs, les Algériens collaborateurs de l’armée française. Il n’arrive plus à écrire à Sylvie qui a pourtant traversé la mer et vit à Djijelli pour être près de lui. Malgré tout, il reste droit, au milieu des horreurs.

Sylvie a une relation  avec Lopez et réussit grâce à Claveline à enfin terminer un texte qui sera publié en feuilleton dans Elle.

Une bombe éclate au cinéma Le Glacier, Najib,  soupçonné, est torturé par l’armée française, écœuré et blessé il s’engage dans le FLN Il y rencontre son demi-frère qui lui révèle le secret de son origine et de son abandon.  Mais il comprend que tout français tué l’éloigne  de Claveline. Il s’enfuit alors du maquis  malgré les menaces de son demi-frère et s’engage au côté de l’armée française, il rencontre donc Ricky et Michel, un français pas très malin mais entièrement dévoué à Ricky.

 Ce roman court jusqu’à la fin de la guerre en 62, et montre qu’il n’y a pas de solutions, chacun de ces jeunes est piégé par cette guerre, la fait malgré lui et parfois, perd ses repères, devient haineux,  prend gout à l’horreur, aux massacres.  Il ne cache rien, les tortures, le sadisme, les viols, le  déshonneur de l’armée française qui a abandonné ses harkis.

La guerre et son cortège d’horreurs civiles aussi. Le terrorisme, et ceux qui profitent du terrorisme. Lopez découvre des meurtres crapuleux, des tueurs profitent de la guerre pour piller les fermes des riches colons. Ils sont couverts par la hiérarchie.

De nombreux coups de théâtre, une intrigue policière, une tragédie familiale redécouverte,  une leçon d’histoire en direct,  d’autres personnages très attachants, comme l’instituteur communiste Germain, le sergent blessé de la harka sauvé par un soldat Algérien, font de ce roman une fresque violente, mais  infiniment complexe et humaine de cette guerre sans nom qu’on connait encore très mal.

 Les annexes à la fin torpillent quelques idées reçues,  et montrent le vrai visage de cette colonisation atroce dont les violences ont duré plus de cent ans.

A faire lire à tous les jeunes d’aujourd’hui.