Pleine Mer, Plein Soleil

Pleine Mer
Antoine Guillopé
Gautier-Languereau, 2018

Plein Soleil
Antoine Guillopé
Gautier-Languereau, 2018

Pleines pages

Par Anne-Marie Mercier

Pleine Lune, Pleine Neige, Plein Soleil, Pleine Mer…  Antoine Guillopé a créé toute une série de grands albums chez Gautier-Languereau, beaux et variés, avec peu de texte. La magie de ces albums réside en partie dans ce laconisme et dans la solitude de ses personnages. Issa, seul à l’aube dans la savane, comme Jade, en plongée dans l’océan tropical, poursuivent chacun un but secret. L’album, page après page, en montre les étapes, sans que le lecteur sache jusqu’à la toute fin, ce qu’il trouvera à la fin du parcours.

 

Les papiers découpés font partie du charme particulier de ces albums : ils découpent les noirs et blancs intenses de Plein soleil, où apparait parfois le disque doré du soleil, les bleus et verts de Pleine mer, éclairés par le maillot de Jade et ses palmes fuchsia, les coraux, les poissons aux couleurs lumineuses. On s’y plonge et on y avance avec délice.

Noël et Léon

Noël & Léon
Eleonora Marton
Grasset jeunesse, 2022

L’un rit, l’autre pas

Par Anne-Marie Mercier

Noël, Léon, le même nom inversé (un palindrome, donc). Cet effet de miroir se lit dès la couverture où les deux visages, celui du clown Noël et celui du squelette Léon sont tête-bêche et s’opposent en tout : tignasse frisée de l’un, crâne chauve de l’autre, couleurs chez l’un, noir et blanc chez l’autre…
L’histoire développe cette thématique des contraires : l’un vient d’une famille où l’on fait rire, chez l’autre on doit faire peur. Celui qui doit faire rire est mélancolique ; celui qui doit faire peur est d’un naturel gai. Que faire ?
La rencontre de ces deux personnages pose et résout le problème, et tout cela en pages pleines de couleurs et de fantaisie.

À l’école, Léon !

À l’école, Léon !
Emile Jadoul
L’école des loisirs, Pastel, 2022

L’école,  l’inconnu

Par Anne-Marie Mercier

La veille de la rentrée, l’inquiétude monte chez Léon : l’école est trop loin, et si Francis n’y va pas, Léon ne voit pas pourquoi il devrait y aller, même chose pour son frère Marcel, et pour maman. Et si on a envie de faire pipi ? et où sera son doudou ?
A toutes ces questions, sa maman puis son papa ont des réponses : Francis est un poisson et les poissons ne vont pas à l’école, Marcel est trop petit, il ira à l’école l’année suivante, quant aux, mamans elles ne vont plus à l’école, etc.
En revanche les pingouins y vont, puisque Léon en est un, comme toute sa famille. Cela permet de dédramatiser la question et ce petit Léon en forme de patate juste un peu plus grande que celle qui représente Marcel et plus petite que celle qui représente sa mère ou son père est attendrissant et drôle.
Et à la fin, tout va bien, bien sûr, c’est mieux en le disant, n’est-ce pas ?

 

Cornichonx

Cornichonx
Yves Grevet
Syros (« Oz »), 2020

Du fantastique en bocal ou le X magique ?

Par Anne-Marie Mercier

Nous voilà entre le conte de fées, le récit loufoque, le roman réaliste, et bien d’autres choses, mais surtout le fantastique, vu le nom de la colection : Angélina a des soucis : elle se trouve trop petite, moche ; aucun garçon ne s’intéresse à elle, etc. Ses parents sont un peu bizarres et font tout le contraire de parents ordinaires, se comportent de manière totalement infantile et ils entendent bien qu’elle se comporte de même. Ce n’est pas un problème pour elle : elle accepte leurs clowneries avec philosophie (le lecteur peut penser qu’elles sont traitées de manière un peu excessive et répétitive).
Les légumes sont donc interdits (et les fruits) puisqu’ils sont prescrits par les gens raisonnables. Or, un jour, poussés par une force mystérieuse, les parents achètent un bocal de cornichons un peu bizarre, où est inscrit le mot « CornichonX ». Cet objet se rapproche de ce que serait un vase plein de petits génies capables d’exaucer nos souhaits ou de répondre à nos questions. Mais chaque jour Angélina constate que si le problème qu’elle a exprimé en mangeant un cornichon, est résolu cela pourrait être le fruit d’une coïncidence. Magie, hasard, qui sait ? Ce court roman est distrayant et très facile (à tous points de vue).

Un Si petit jouet

Un Si petit jouet
Irène Cohen-Janca, Brice Postma Uzel
Éditions des éléphants, 2022

Comment parler de l’enfance dans la guerre ?

Par Anne-Marie Mercier

À partir d’un petit objet, d’autant plus petit qu’il semble sans importance (un jouet), ce petit album carré soulève une grande question, celle de l’enfant et de ses propriétés, de ce qu’il peut emmener ou pas avec lui quand il est obligé de changer de domicile, et de tout ce que la présence ou l’absence de ces choses représente d’inquiétude et de souffrance.
La première voix est celle d’une fillette qui possède une poupée minuscule, pas plus grande qu’un pouce, qu’elle a appelée Léo. C’est une poupée qu’on peut emmener partout avec soi (même à l’école) en la cachant, et dont on peut s’occuper partout, en la transportant dans une boite d’allumettes, en la lavant, la nourrissant avec des riens.
Avant, raconte la fillette, elle habitait dans un autre pays, bien différent et avait un ours en peluche aussi grand qu’elle. Un jour, les avions (qu’elle appelle les croix de fer) sont arrivés et ont plongé le ciel et la terre dans le chaos.
La petite fille a fait l’expérience de la fuite, pour elle, et de l’abandon, pour son ours. Si la guerre revient, elle sera prête. Dans son nouveau pays, elle rencontre une autre fillette qui possède une toute petite poupée, mais dans son cas c’est à cause du divorce de ses parents : elle a deux maisons et se déplace constamment de l’une à l’autre.
Le jouet dit bien des choses, sans pathos, de la vie des enfants déracinés qui tentent de trouver des moyens de s’adapter à une nouvelle vie.
Les images sont elles aussi pudiques et ne montrent que les silhouettes des enfants, montrés de profil. Seules les poupées nous regardent, petites et fragiles. Les pages offrent de beaux contrastes entre couleurs complémentaires, fonds blancs, hachures grises, saupoudrages argentés, formes au pochoir ou dessins délicats. L’ensemble est beau, simple et bouleversant.

La Petite fille qui avait peur de tout

La Petite fille qui avait peur de tout
Aurora Cacciapuoti
Traduit (anglais) par Christian Demilly
Grasset jeunesse, 2022

Mais ça finit bien quand même

Par Anne-Marie Mercier

L’auteure « a étudié la psychologie et l’art thérapie avant d’obtenir son diplôme en illustration », dit la présentation, et on constate effectivement qu’elle a exploré les terreurs enfantines : la petite Amélie pense à tout («on ne sait jamais ce qui peut arriver», répète-t-elle) : de l’orage, des chutes, des orties, des araignées, de tous les animaux… et  elle se prive ainsi de beaucoup de choses : de la nature, des sorties en famille, des amis.
Un jour, arrive un petit être tout gris et larmoyant qui se présente de manière mystérieuse : « Tu ne cesses de m’éviter. Si ça continue comme ça, je ne pourrai jamais réaliser mes rêves ». Pour consoler cette petite chose, Amélie l’emmène faire ce qu’elle refusait de faire seule.

Prendre de la distance avec une émotion, s’occuper d’autrui pour oublier ses soucis, tout cela est intéressant. Mais le dédoublement est un peu étrange et le happy end apparait un peu facile. Cependant il y a de bonnes idées de choses à faire pour bercer son chagrin et les dessins sont précieux pour donner une forme à ce qui n’en a pas .

Le Livre coquin, Le livre qui a bobo

Le Livre qui a bobo
Le Livre coquin

Ramadier et Bourgeau
L’école des loisirs, 2021 et 2022

Jouer avec le livre ou être joué ?

Par Anne-Marie Mercier

Voici les 7e et 8e de la série.

En effet, « Le » livre a eu bien des aventures. Ramadier et Bourgeau ont eu le talent de lui faire vivre beaucoup de moments qui font de lui un miroir de l’enfant : avoir peur, s’endormir, être en colère, aller à l’école… toutes ces expériences ont été vécues par le  livre – et par son lecteur.

Et voilà que celui-ci se rebelle… un peu : le coquin se cache, il faut l’appeler, il joue à faire peur, le voilà devenu le compagnon de jeu de l’enfant… accompagné de l’adulte.
Dans le livre qui a bobo l’enfant est conduit à imiter les adultes qui le soignent quand il est malade : on joue au docteur pour soigner ce pauvre livre.

Toutes ces propositions qui demandent au lecteur d’agir avec le livre et suggèrent une interaction sont portées par le graphisme minimal et très expressif du « visage » enfantin attribué au livre, sur un fond de couleur tramée, couleur presque constante dans chaque volume : bordeaux pour l’un, vert maladif puis jaune soleil pour le deuxième. Un livre gai et en bonne forme !

Anne et sa maison de rêve

Anne et sa maison de rêve
Lucy Maud Montgomery
Traduit de l’anglais (Canada) par Laure-Lyn Boisseau-Axmann
Monsieur Toussaint Laventure, 2022

 

A la recherche du grand roman canadien

Par Anne-Marie Mercier

Anne poursuit sa vie dans ce nouveau volume qui la montre jeune mariée et installée avec Gilbert dans une petite maison chaleureuse au bord de la mer, à Four Winds le bien nommé, « un rivage qui connaissait la magie et le mystère des tempêtes et des étoiles ».
Si la maison est isolée, elle est cependant souvent pleine, grâce aux amis qui s’y retrouvent, ceux qui forment « le « clan des bons ». Il y a le Capitaine Jim, un vieil homme qui a vécu de nombreuses aventures extraordinaires, vraies pour la plupart, et qui les raconte volontiers au coin du feu. Il s’extasie à propos de tout : sur les peupliers (« si on choisit les érables pour passer le temps, on choisit les peupliers pour la compagnie »), sur la lune (« avec cette lune qui brille sur Four Winds, je me demande ce qu’il reste au Paradis ») et sur bien d’autres sujets, tout en pleurant secrètement sa fiancée Margaret, disparue en mer. Mademoiselle Cornelia est un personnage comique, avec son refrain « c’est bien typique des hommes », ses préjugés sur les méthodistes et les presbytériens, les gens de gauche et les conservateurs et son humour caustique qui lui fait trouver drôles les avis nécrologiques locaux. Il y a Susan, la servante célibataire qui pense que son heure viendra, ou pas, d’être heureuse. Il y a la belle Leslie, nouvelle âme sœur d’Anne, dont la conquête est ardue. Il y a enfin les gens de la ville et du village, prompts à se déchirer à propos de tout, dont les ridicules égaient les conversations.
L’histoire de Leslie, pétrie de malheurs qui l‘ont rendue amère et distante, est le défi de ce volume. Dans chaque tome Anne sauve au moins une personne d’un destin de souffrance et il semble que les défis deviennent de plus en plus difficiles : ici, le lecteur ne voit pas par quel miracle Anne pourra résoudre le problème de Leslie, à moins de souhaiter la mort de quelqu’un, ou de devoir s’en réjouir si cela arrivait, ce qui n’est guère chrétien et donc pas dans l’horizon de la série qui cultive les bons sentiments, du moins chez ses héros (notons au passage que la pudeur reste la règle et que les bébés y arrivent de façon « poétique »). Pour faire que Leslie sorte de sa vie conjugale cauchemardesque (ici encore l’auteure en occulte certains aspects, tout en les laissant deviner au lecteur adulte à travers des silences, des gestes), l’auteure a recours à une idée originale et pour le moins romanesque… elle fait ainsi pleuvoir les bonheurs après avoir abreuvé son lecteur de noirceur et de cruels chagrins, chagrins auxquels Anne elle-même n’échappe pas.
L’intérêt essentiel du roman, outre la peinture d’un milieu qui fait parfois penser à la causticité de certains romans anglais du XIXe siècle, réside dans la peinture des instants, de la nature, de ses changements, des jours, des nuits, des saisons. On y lit des réflexions sur la mer (« les bois nous appellent de leur centaine de voix, quand la mer n’en a qu’une ; une voix puissante qui noie nos âmes de sa majestueuse musique : les bois sont humains ; la mer est de la nature des archanges », sur un paysage de neige propre à susciter l’admiration mais non l’amour (« dans cette splendeur éblouissante ce qui était beau semblait dix fois plus beau  et en même temps moins attirant ; et ce qui était laid semblait dix fois plus laid ; et tout était soit l’un soit l’autre. […] Les seules choses qui conservaient leur individualité étaient les sapins, car ce sont les arbres du mystère et de la pénombre – ils ne cèdent jamais face à l’invasion brutale de la lumière ».
Enfin, on voit se poursuivre la réflexion sur l’écriture entamée dans les autres volumes. Anne sait sur quoi elle est capable d’écrire : « le fantaisiste, le féérique, le mignon », mais affirme qu’il lui manquerait le talent pour écrire « un grand roman canadien ». Il y faudrait, dit-elle, un style vigoureux, un talent de psychologue, un caractère d’« humoriste et de tragédien né ». Si son roman n’a pas l’ambition d’être sans doute un grand « roman canadien », ce n’est pas par manque de ces qualités, qui éclatent dans bien des pages où se mêlent tragique et drôlerie, mais sans doute par les limites qu’elle s’est elle-même imposées.

 

Hokusai et le Fujisan

Hokusai et le Fujisan
Eva Bensard, Daniele Catali
Amaterra, 2022

 La montagne, la peinture, le monde, la vie

Par Anne-Marie Mercier

Il fallait bien un bel et grand album pour célébrer le souvenir d’Hokusai , le génial « fou de dessin » comme il se désignait lui-même. Il fallait aussi un grand témoin, et pourquoi pas le mont Fuji lui-même : c’est lui qui raconte. Il voit les choses de haut et de loin et ne donne que les grandes lignes de la vie de l’artiste, avec quelques anecdotes saillantes.
La vie d’Hokusai est consacrée à l’art, avec son talent pour les dessins gigantesques ou minuscules, son obsession dans la deuxième moitié de sa vie, pour la nature et notamment la montagne, qui a suscité son œuvre la plus célèbre (avec « La vague ») : les « Trente-six vues du mont Fuji ».
Sans se livrer à un pastiche complet, Daniele Catali propose des clins d’œil, dans des images superbes, dépouillées, sur un beau papier où les encres et l’aquarelle se marient avec de multiples nuances, où les esquisses alternent avec les vaste paysages et où la couleur rare tranche sur le blanc quand elle n’envahit pas toute la page.

Le Livre de ma jungle

Le Livre de ma jungle
Alice de Nussy, Estelle Billon-Spagnol
Grasset jeunesse, 2022

Chaos coloré

Par Anne-Marie Mercier

Quelle jolie idée ! Elle vient sans doute de l’auteure du texte, Alice de Nussy, car elle est l’auteure de la surprenante Malédiction des Flamants roses (chez Grasset jeunesse également), qui sollicitait fortement le lecteur, tant dans l’interprétation que dans l’action (avec des propositions de découpages). Elle pourrait aussi venir d’une collaboration, car l’illustratrice, Estelle Billon-Spagnol, a créé l’album Crocky, original lui aussi dans son jeu avec les genres et les formes.

Esthétiquement, ça ne plaira pas à tous, mais ça risque bien de ravir les enfants : les couleurs sont vives, semblent mises un peu n’importe comment (mais c’est le but), les formes sont enchevêtrées, enfin chaque image est un gros fouillis joyeux. En un mot, c’est la jungle !
Dans la chambre de l’enfant, dans le bus qui l’emmène à l’école, à l’école, à la piscine, à la bibliothèque, au square, à la table du diner, dans son lit… la jungle (c’est-à-dire un joyeux désordre) règne.
Dans tout cela il faut retrouver un doudou peluche chat et deux petites formes rondes avec des yeux et des pattes. Ce n’est pas trop difficile, mais tout de même. Et à la fin on nous offre une feuille dessinée dans le même style, à colorier, et là il y a du boulot !