Peurs du soir

Peurs du soir
Laurie Agusti
La Partie 2024

La nuit, théâtre d’ombres…

Par Michel Driol

L’illustration de couverture donne bien à voir ce qui va se jouer dans cet album : une chambre sombre, où on devine une armoire où sont sagement rangés les vêtements, une porte entrouverte par laquelle se faufile un rai de lumière et la patte griffue, verdâtre, d’un monstre tapi, prêt à avancer…  Puis la première illustration nous montre la même chambre, lumineuse et claire, à l’heure d’aller au lit. Suivent les préparatifs : la vérification des issues de secours, des cachettes potentielles, la pose d’obstacles et l’extinction de la lumière, porte légèrement entrouverte pour laisser pénétrer un rai de lumière. Viennent alors les peurs. Celle d’une araignée géante. Puis cette ombre qui passe devant la porte, est-ce un ogre ? Reste alors à compter les moutons pour tenter de trouver le sommeil. Mais la nuit est peuplée de cauchemars : tentacules, pattes gigantesques, griffues, grenouilles, hiboux et autres animaux finissent par prendre possession de tout l’espace…

Les albums sur la peur, et en particulier sur les terreurs nocturnes pourraient constituer un genre à part entière en littérature jeunesse. Ils renvoient aux peurs de la nuit qui affectent nombre d’enfants, et, sans doute, plus largement, aux peurs inhérentes à l’homme dont la littérature fantastique ou les tableaux de Pieter Bruegel l’Ancien se sont largement fait l’écho. Cet album aborde cette thématique avec beaucoup d’originalité et de réussite. On retrouve l’enfant narrateur, dont les propos sont sagement écrits en bas de page, sous l’illustration, confronté à une autre voix, qui provient de la pièce à côté, voix écrite en lettres capitales, trop grandes pour tenir sur la page. Voix d’un sur-moi ? Voix des parents, voix qui ordonne, qui impose un cadre, des ordres qui s’opposent au désordre mental de l’enfant. Ce désordre est remarquablement montré par les illustrations, dont la ligne graphique claire et rassurante du début devient vite espace inquiétant, espace noir et gris comme tranché par la ligne jaune du rai lumineux dans un cadrage très hitchcockien. Les choses commencent à se brouiller, à l’image de cet état de semi conscience qui précède le sommeil, et se superposent l’espace de la chambre, l’espace de l’école, un terrain de jeu. Si les moutons qu’on compte s’alignent sagement, les chiffres peu à peu se mêlent, s’emmêlent, jusqu’à la chute de l’album, qui n’a rien d’apaisant, contrairement à nombre d’albums. Après la dernière phrase, pleine de tranquillité, « C’est bon, je peux dormir » suivent trois doubles pages terrifiantes, fantastiques, montrant l’irruption des monstres qui finissent par envahir la chambre, les rêves, l’imaginaire de l’enfant.

Remarquons aussi la dramaturgie qui préside à la construction de cet album, et au regard qu’il nous fait porter sur cet enfant qui dresse le plan de sa chambre, pour vérifier les cachettes possibles, les issues de secours : voilà qui ressemble fort aux schémas d’évacuation des bâtiments publics, ou aux exercices conduits, en classe, dans le cadre des protocoles en cas d’intrusion. Si l’on peut sourire de le voir appliquer ainsi ces consignes de sécurité, on peut aussi s’inquiéter de ce qu’elles peuvent causer comme dommages dans l’esprit d’un enfant. Cette sombre menace qui pèse sur la chambre est peinte dans des grisailles et des formes qui, pour un adulte, ne peuvent qu’évoquer Guernica. Et tout cela culmine avec les monstres animaux omniprésents, comme pour dire, aux enfants comme aux adultes, que les peurs sont là, qu’on ne peut les éviter, quelles que soient les précautions qu’on prend, les rituels rassurants qu’on met en œuvre.

Se tenant sur une ligne étroite entre la drôlerie et le fantastique, cet album ne cherche pas forcément à rassurer bêtement, à apprendre à terrasser les monstres, à lutter contre les peurs de la nuit. Il dit plutôt qu’elles sont là, et qu’il faut vivre avec, même si elles ne sont que le fruit de notre imagination.

Les 2 Loups

Les 2 Loups
Amalia Chevillot
Colophon 2023

Conte cherokee imprimé à la main

Par Michel Driol

Colophon, une maison d’édition pas comme les autres située à Grignan, revisite ce conte cherokee bien connu, en une version assez courte. Nous abritons deux loups, l’un incarne la joie et la compassion, le second la tristesse et la colère. Lequel va l’emporter ? Celui qu’on nourrit. Telle est la version habituelle de ce conte, mais ici, on trouve une fin un peu différente, également dans la tradition cherokee : Aucun ne l’emporte vraiment. Sachez les écouter et vous en nourrir.

Ce conte parle de façon imagée des émotions, des conflits intérieurs, des attitudes opposées que nous pouvons avoir. Nourrir l’un ou l’autre, c’est faire un choix, mais se nourrir des deux, c’est concilier des choses antagonistes, et être à l’écoute de soi. Belle leçon de sagesse !

La particularité de Colophon, c’est que tous les ouvrages y sont composés et imprimés à la main, entendons par là avec de vrais caractères en plomb, à l’ancienne. Quant aux illustrations, ce sont ici des linogravures signées d’Amalia Chevillot, bien sûr dans un pur noir et blanc (ou plutôt jaune, couleur du papier). Elles nous plongent dans un univers d’amérindiens, autour d’un feu de camp, dont la silhouette des flammes n’est pas sans évoquer les loups. Elles représentent aussi les deux loups, l’un lisse, l’autre hirsute.

Découvert cette année à la Fête du livre jeunesse de Saint Paul Trois Châteaux, Colophon mérite le respect pour sa façon de sauvegarder et de faire vivre toute la belle tradition humaniste de l’imprimerie.

Ernest est à l’ouest

Ernest est à l’ouest
Fabien Arca et Ema Constant
Rouergue dacodac 2023

Fragments du discours amoureux…

Par Michel Driol

Le jour de la rentrée scolaire, Ernest est subjugué par Anne L’Or, et ses grands yeux vert émeraude. Mais, entre récits mythomanes et silences gênants, que lui dire ? Comment expliquer les troubles corporels et langagiers qui le saisissent ? Peut-on être jaloux à 10 ans ? Serait-il amoureux ?

Le roman est d’abord plein de drôlerie. Par son narrateur d’abord, sympathique, attachant, naïf et gaffeur, élève qui n’a rien d’un surdoué ! Il n’est pas le seul personnage farfelu : le maitre, M. Kero, est un enseignant à la fois trop typique (colérique, sévère, redouté…) et atypique (ah ! cette leçon sur les sandwichs pour faire toucher du doigt les questions de la différence et des origines !). Ajoutons à cela l’invention verbale de l’auteur dans les noms des camarades de classe d’Ernest et une série de situations de plus en plus improbables, qui vont du travail en commun aux mensonges du frère ainé… pour culminer avec la fête de l’école. L’improbable vient de ce léger décalage entre ce qui pourrait être réel dans la vie et ce que le hasard et les pensées du narrateur en font ! Ce décalage est aussi présent dans les nombreuses erreurs d’orthographe d’Ernest, qui, en fait, révèlent un autre sens, un autre message amoureux. Cet humour du texte fait d’Ernest un digne descendant du petit Nicolas, dans le discours sur l’école, les copains, la famille…

Au delà de ce comique, l’auteur tente de faire ressentir, à hauteur d’enfant, ces troubles liés au premier amour, avec beaucoup de délicatesse, sans jamais s’en moquer. C’est l’inquiétude devant le nouveau, l’incompréhension, les hésitations sur les conduites à tenir, la façon d’interpréter ou de sur interpréter les moindres détails qui sont ici racontées par un narrateur bien surpris par lui-même. A son tour d’éprouver des chamboulements intérieurs, de se trouver, à partir de presque rien, soumis à des émotions bien contradictoires ! C’est aussi en donnant la parole à ses personnages (la touchante lettre d’Anne L’Or à sa grand-mère, par exemple) que l’auteur cherche à être au plus près des émotions et sentiments des enfants.

Les  illustrations en noir et blanc d’Emma Constant renforcent souvent l’effet caricature de certains passages de ce roman, véritable éducation sentimentale et affective.

Chacun mon tour

Chacun mon tour
Didier Jean & Zad
Utopique 2023

Apprendre à  partager

Par Michel Driol

Une cour d’école maternelle et un seul vélo pour tous les enfants. L’héroïne attend son tour, pleure auprès de la maitresse, et quand son tour arrive, elle trouve que cela va trop vite. De dépit, elle jette le vélo par terre. Se sentant mal, elle va demander pardon à Luis, le suivant.

Apprendre à partager, c’est prendre en compte l’autre, et, quelque part, aller contre les tendances naturelles de l’enfant, qui veut tout pour lui, tout de suite. Mais c’est un enjeu important pour vivre en société. La situation présentée dans cet album, est de celles que l’on rencontre souvent avec les enfants. Le lieu, la cour de récréation, le contexte, moins de vélos que d’enfants, sont présentés ici avec réalisme et une certaine simplification (un seul vélo, des illustrations, un scénario et un texte sachant aller à l’essentiel) pour que l’album soit compris par les plus jeunes auxquels il s’adresse. Les auteurs font le choix d’un personnage de petite fille, narratrice, déterminée, et dont le langage est bien celui d’une enfant (c’est pas rigolo). Zad représente de façon expressive les divers sentiments qui la traversent (envie, plaisir, colère, honte). Tout est fait pour que le lecteur se reconnaisse et s’identifie à elle. Le seconde partie de l’album ne manque pas d’intérêt dans la façon de passer par l’exagération (exagération de l’illustration représentant le visage colérique de l’enfant) et la poésie. Ce sont les mains de l’enfant qui prennent l’initiative de devenir papillons pour aller se poser sur les épaules de Luis, belle façon de dédramatiser la honte et le pardon, parfois difficile à demander.

Malgré la simplicité de leur ligne claire, les illustrations présentent en second plan des enfants dans la cour, accrochés aux mains de la maitresse, en petit couple surmonté d’un cœur… dans des couleurs très lumineuses, rendant compte aussi de la diversité de ce qui se passe pendant une récréation.

Un album qui, avec humour, dans la bonne humeur, se veut éducatif, pour apprendre à partager, à sortir d’une situation de conflit, pour développer ce qui est essentiel à travailler dès le plus jeune âge : les compétences sociales.

 

Tartines de peur salée – Confessions d’une hyper sensible

Tartines de peur salée – Confessions d’une hyper sensible
Texte d’Elsa Valentin dit par Camille Claris ponctué à la flute par Julie Chevalier
Editions Trois Petits Points 2023

Recettes (de vie) en tout genre…

Par Michel Driol

A 9 ans, Léonie, qui vit dans le Queyras avec ses parents et son frère, éprouve de nombreuses crises d’angoisse. Peur du bruit du feu d’artifice, peur de ce qui se cache sous l’eau, peur que les volcans se réveillent. Ces crises d’angoisse changent la vie de famille : on ne regarde plus les informations, on ne regarde plus les films de Miyazaki… Grace à une psy, Eva, grâce à ses parents, mais aussi grâce à ses efforts, Léonie parvient à surmonter ces crises.

La question des émotions est l’une de celles que la littérature de jeunesse aujourd’hui traite aujourd’hui abondamment. Cette histoire à écouter le fait avec humour, sérieux, et en prenant le parti de traiter plutôt de l’hyperémotivité, de l’hyper sensibilité que des émotions ordinaires. Avec humour, Léonie se raconte, et il faut saluer une fois de plus la belle performance de Camille Claris qui prête sa voix et donne vie à ce monologue d’une enfant plus vraie que nature, parvenant à la rendre proche de l’auditeur. Humour du jeu de mots du titre.  Humour de questions telles que le point commun entre la flute traversière et les tartines. Humour dans la façon assez distancée de parler de soi et de ses problèmes. Et, en contrepoint, sérieux qui sait ne pas être pesant. Sérieux dans la façon précise de décrire les symptômes, les effets, d’analyser les causes, de donner des remèdes (comme la respiration). Si le récit se veut pédagogique (il s’agit en effet de montrer à partir d’exemple très concrets les effets de l’hyperémotivité à la fois pour permettre d’en repérer les phénomènes, d’apprendre à les distinguer, et de les soigner), il sait ne pas être indigeste et utilise la force de la narration pour faire passer son contenu sérieux. D’abord par le choix de la narratrice, une fillette vive, intelligente, sensible et volontaire. Comme souvent chez les héroïnes d’Elsa Valentin, c’est une enfant qui a confiance dans les adultes avec lesquelles elle s’entend bien. Ici ce sont les parents, le maitre, la psychologue, le professeur de flute, des adultes pas toujours parfaits (voir les colères du maitre ou de la directrice), mais à qui elle peut se fier et se confier. C’est aussi une enfant créative pleine d’imagination : deux qualités qui se retrouvent avec humour dans sa façon d’inventer et de réaliser des recettes de tartines (on aimerait que le disque soit livré avec quelques-unes de ces tartines qu’on a envie de déguster, à son tour !). C’est avant tout le récit d’une victoire sur soi-même, une façon de reprendre, petit à petit, confiance en soi. Et le récit relate bien ces étapes à partir de situations concrètes : le franchissement d’un torrent, la peur d’être seul chez soi le soir.  Ce n’est pas un récit qui cherche à édulcorer, mais qui confronte chacun à ses peurs les plus profondes, et qui sait évoquer la peur de la mort comme peur fondamentale avec laquelle chacun d’entre nous doit apprendre à vivre. On le voit, on est loin des textes parfois trop simplistes sur la gestion des émotions pour aborder des questions plus métaphysiques et essentielles. Quant aux ponctuations à la flute traversière de Julie Chevalier, elles apportent des notes douces, apaisantes, et permettent à l’auditeur de prolonger avec bonheur par l’écoute de la musique l’écoute des mots.

Une belle histoire à écouter, qui utilise toutes les ressources de la fiction pour mieux faire comprendre ces phénomènes d’hypersensibilité et d’hyperémotivité, en permettant à l’auditeur de se sentir en empathie avec l’héroïne.  Un récit dans lequel l’héroïne s’adresse aux auditeurs, comme pour établir un lien fort avec lui, une belle complicité…

Éditions Pourpenser

Éditions Pourpenser

Philosopher avec les enfants

Par Anne-Marie Mercier

Les éditions Pourpenser proposent depuis 2002 des ouvrages et des jeux inscrits dans une démarche écologique pour philosopher avec les enfants (de zéro à trois ans, de quatre à six ans, etc.) et les font réfléchir à partir d’histoires tantôt proches de leur quotidien, tantôt ancrées dans l’imaginaire, parfois les deux. Ils ont entre autres publié plusieurs livres sur les émotions, certains destinés aux tout jeunes enfants (tristesse, peur, etc.), d’autres, comme la trilogie Émotions enquête et mode d’emploi, BD accessible à partir de sept ans, feront réfléchir et sourire également les adultes : ils découvriront par exemple le phénomène du « triangle des Bermudes multi-temporel » qui empoisonne souvent leur vie inutilement, les mérites de la respiration ample, la PNL pour débutants…
Deux ouvrages sont représentatifs de ces deux versants, l’un théorique, l’autre fictionnel, Dis, raconte, comment ça marche ? Découvrir et penser le monde avec Edgar Morin et les histoires de Charlie et Belinda

Dis, raconte, comment ça marche ? Découvrir et penser le monde avec Edgar Morin
Martine Lani-Bayle et Adélaïde Ronxin
Pourpenser éditions, 2019

Martine Lani-Bayle a présenté la pensée d’Edgar Morin dans un album pour enfants, également en 2019, avec des illustrations de Barroux, aux éditions de l’Initiale. Intitulé Apprendre la vie, il montrait différentes expériences vécues par un enfant et les accompagnait de phrases tirées d’un livre du philosophe. Ici, elle propose pour des lecteurs un peu plus agés un axe plus théorique,  mais toujours clair et aisément compréhensible : la pensée du complexe, la dialectique, la place du réel face au concret et au virtuel… Toutes ces notions sont dépliées, et fournissent des outils pour penser et aussi pour vivre. Les illustrations éclairent le propos et ajoutent une touche d’humour avec une souris qui joue le rôle décalé de la coccinelle de Gotlib.

Charlie et Belinda : Un anniversaire tout pourri, Saule
Joëlle Stauffacher
Pourpenser éditions, 2021

Charlie et Belinda sont les héros d’une série d’albums montrant différentes crises émotionnelles et proposant de les comprendre et de les résoudre. Belinda est une mini fille avec des éléments de mouton (oreilles, laine) ; tantôt elle se trouve moche, pense que ses amis ne l’aiment pas, tantôt elle se révolte contre le temps et la mort… Ses amis, Charlie (un chat), Will (un cochon), Mimi (une souris), etc., l’aident et surtout l’écoutent ; ils la font aller plus loin dans ses pensées et l’amènent pas à pas vers une consolation. Dans Un anniversaire tout pourri elle croit que ses amis ont oublié son anniversaire : colère, chagrin, jalousie, rabaissement… précèdent la découverte du quiproquo.
L’histoire suivante dans cet album double, Le saule, est une très belle leçon sur la mort : le saule qu’elle aimait est abattu par l’orage. Belinda refuse sa mort. Elle a recours à la pensée magique, au désespoir, puis grâce au sage Charlie elle écrit, parle, se recueille : «dans la tristesse c’est réconfortant d’être ensemble». «Parfois la joie vient se nicher dans un moment triste»… Les dessins charmants et les jeux d’échelle et de couleurs donnet de la grâce à ces sages propos.

Arnold – Tout ce que je suis

Arnold – Tout ce que je suis
Didier Lévy – illustrations d’Anne-Lise Boutin
Helvetiq 2022

C’est un sujet merveilleusement divers et ondoyant que l’homme

Par Michel Driol

Arnold, c’est un enfant tout petit devant l’immensité du ciel, et géant lorsqu’il parvient à s’exprimer en public, parfois timide, parfois colérique, parfois mollasson, parfois pressé… On le voit, sur chacune des doubles pages, exprimer un état d’âme différent, et pourtant conserver la même identité.

Voilà un album qui associe trois éléments pour parler des divers états d’âme éprouvés par l’enfant. D’abord un texte, très émouvant, à la première personne, à la fois très simple et très concret dans la description et l’évocation des comportements contradictoires du héros, qui fait qu’on les partage avec lui, de façon très empathique. Ensuite, au-dessus du texte, page de gauche, le prénom Arnold, écrit dans des typographies très différentes, expressives et représentatives de l’état d’âme décrit. On le sait, les enfants aiment écrire leur prénom, et voilà ici un beau travail graphique avec les lettres qui composent le prénom. Il y a là un subtil jeu entre l’identité incarnée par le prénom, la stabilité des lettres, et la variété des émotions, états d’âmes, sentiments qui traversent l’individu, qui se trouve être à la fois semblable et différent. C’est enfin une illustration sur la page de droite, pleine de fantaisie et à la limite de la caricature grossissant le trait de caractère évoqué, montrant le héros dans son environnement familier. Ce que dit aussi l’album, c’est la complexité des relations sociales ou familiales, la petite sœur qui rit ou qui pleure, les copains dont on reste éloigné par timidité ou qu’on étonne par des vantardises incroyables. Arnold aidera à mettre des mots sur le monde intérieur complexe de chaque enfant, qui découvrira ainsi qu’il n’est pas le seul à éprouver des émotions contradictoires ou à avoir des comportements opposés.

Un album ludique qui joue avec beaucoup d’originalité sur la graphie du prénom pour illustrer, avec joie, la diversité des façons d’être soi-même.

La Petite fille qui avait peur de tout

La Petite fille qui avait peur de tout
Aurora Cacciapuoti
Traduit (anglais) par Christian Demilly
Grasset jeunesse, 2022

Mais ça finit bien quand même

Par Anne-Marie Mercier

L’auteure « a étudié la psychologie et l’art thérapie avant d’obtenir son diplôme en illustration », dit la présentation, et on constate effectivement qu’elle a exploré les terreurs enfantines : la petite Amélie pense à tout («on ne sait jamais ce qui peut arriver», répète-t-elle) : de l’orage, des chutes, des orties, des araignées, de tous les animaux… et  elle se prive ainsi de beaucoup de choses : de la nature, des sorties en famille, des amis.
Un jour, arrive un petit être tout gris et larmoyant qui se présente de manière mystérieuse : « Tu ne cesses de m’éviter. Si ça continue comme ça, je ne pourrai jamais réaliser mes rêves ». Pour consoler cette petite chose, Amélie l’emmène faire ce qu’elle refusait de faire seule.

Prendre de la distance avec une émotion, s’occuper d’autrui pour oublier ses soucis, tout cela est intéressant. Mais le dédoublement est un peu étrange et le happy end apparait un peu facile. Cependant il y a de bonnes idées de choses à faire pour bercer son chagrin et les dessins sont précieux pour donner une forme à ce qui n’en a pas .

LX 18

LX 18
Kamel Benaouda
Gallimard jeunesse, 2022

Un soldat à l’école des émotions

Par Anne-Marie Mercier

Voilà une dystopie d’une grande actualité, et d’une extrême simplicité apparente. Elle traite d’un sujet hélas éternel, la guerre, et d’un autre, heureusement tout aussi éternel, celui des émotions et de l’empathie qui fondent l’humanité. Et tout en traitant de ces sujets, elle aborde le pouvoir de la littérature et de l’amour, la solidarité de groupes d’adolescents, les mécanismes de la résistance, de l’exclusion, et bien d’autres.
La simplicité du scenario tient à la nature du groupe d’adolescents auquel appartient le héros, LX18. Ils ont dès la naissance été donnés par leurs familles à la nation pour devenir des machines à combattre, formatés et élevés pour cela dès l’enfance. La guerre finie (toutes les guerres ont une fin, dit-on, sauf celle de 1984, et peut-être celle de ce roman), que faire d’eux ? Contre ceux qui, les considérant comme des monstres, voudraient les éliminer, d’autres proposent un programme de rééducation et de réinsertion : les jeunes gens, garçons et filles, sont envoyés au lycée et doivent se mêler aux autres. Leur « mission » est de s’intégrer le plus vite possible.
Si l’on suit en particulier le héros, d’autres itinéraires apparaissent ; certains sont éliminés rapidement, jugés incapables de s’adapter. La plupart des jeunes gens jouent le jeu avec plus ou moins de succès, certains rusent, d’autres tentent de se donner une mission plus active et arpentent les rues la nuit, en justiciers autoproclamés et vite redoutés, d’autres prennent le « maquis », d’autres enfin, comme LX18 qui passe par toutes ces étapes, découvrent peu à peu les émotions, l’humour, la douceur, en partie grâce à la littérature (il apprend le rôle de Titus, dans la pièce de Racine, Bérénice, pour le club théâtre), en partie grâce à ce qui n’a pas encore pour lui le nom d’amour.
L’évolution progressive du personnage se lit aussi à travers ses mots : c’est lui le narrateur de l’histoire. Comme dans Des Fleurs pour Algernon, le personnage s’ouvre en même temps que s’ouvre et s’enrichit le monde et la langue en lui. Ses certitudes, sa naïveté, sa confiance, puis son désarroi touchent le lecteur qui se prend d’amitié pour ce presque humain, tellement humain…

Kamel Benaouda qui a remporté la troisième édition du prix du premier roman jeunesse en 2018 signe ici un nouvel ouvrage passionnant, original et sensible.

Pourquoi tu pleux ?

Pourquoi tu pleux ?
Anne Crahay
Didier Jeunesse 2021

La joie venait toujours après la peine

Par Michel Driol

De nos jours, les émotions sont au nombre des sujets les plus traités par la littérature de jeunesse. Cet album prend le parti du pas de côté, du jeu avec la langue, du dialogue imaginaire entre une petite fille et son chat pour aborder, sans les nommer, les sentiments et émotions. Aux questions du chat qui voit qu’elle pleut, la petite fille répond par un vocabulaire météorologique : averse, orage, bourrasque, tempête… jusqu’au cri libérateur et intralinguistique qui met un terme à l’émotion et permet de se consoler avec une tempête de bisous…

Ce dialogue improbable met en scène deux personnages bien caractérisés : un chat naïf et plein de sagesse, une petite fille qui n’a pas les mots pour dire ses émotions, et passe donc par des métaphores. Au lecteur de décoder s’il s’agit de colère, de fatigue, de tristesse, d’ennui… à travers les illustrations expressives et colorées : d’un côté les yeux grand ouverts du chat, de l’autre le visage quasi stylisé de la fillette. Avec poésie et humour, l’album dramatise puis dédramatise donc les larmes. La poésie est bien sûr liée au jeu avec la langue, aux métaphores, à l’amplification ; l’humour vient du dialogue avec le chat, mais surtout des illustrations, dans lesquelles on suivra avec attention les métamorphoses d’un parapluie. Usant de techniques variées (dont le papier découpé), les illustrations entraient les personnages dans des situations tout à la fois quotidiennes et imaginaires.

Un album sensible et poétique dans lequel les lecteurs reconnaitront sans doute différents moments de leur vie.