Autisme, surdité, temps, mort…

Autisme, surdité, temps, mort…

Cette année, de bons mémoires de Master 2 sur la littérature de jeunesse ont porté sur des questions thématiques plus que sur les questions de compréhension/lecture.
Deux mémoires sur l’inclusion des élèves à besoins particuliers (dits autrefois « handicapés »), développant l’un le cas particulier de l’autisme, l’autre celui la surdité.
Un mémoire sur la structuration du temps en petite et très petite section avec des albums de E. Jadoul ; un autre sur la littérature pour parler de la mort, un sujet qui intéresse beaucoup les stagiaires chaque année.

D’autres mémoires suivront, en fonction des réponses des étudiant/es sollicité/es.

Ces mémoires sont consultables dans « l’espace étudiants » de lietje.

Miss Pook et les enfants de la lune

Miss Pook et les enfants de la lune
Bernard Santini
Grasset jeunesse, 2017

Sombre terre, mystérieuse lune

Par Anne-Marie Mercier

Depuis Le Yark (2011), jusqu’au tout récent Hugo et les secrets e la nuit, Bernard Santini explore avec brio les terreurs enfantines tout en revisitant les classiques de la littérature. Ici, c’est le personnage de Mary Poppins qui est repris : elle en est très proche au début par sa complicité avec la petite Elise, sa fantaisie, sa tendresse, qui s’oppose à la rigueur des parents, bourgeois caricaturaux. Elle vole aussi, ce qui est un autre trait commun – mais non grâce à un parapluie ; c’est un dragon qui l’emporte avec la fillette, jusqu’à la lune. Entretemps, Miss Pook aura fait croire à Elise que ses parents voulaient la manger…

Sur la lune, on retrouve les atmosphères étranges des premiers récits d’anticipation et Elise, fuyant le domaine de Miss Pook quand elle comprend qu’elle a affaire à une sorcière, découvre sur la face cachée de la planète les autres « enfants de la lune ».

Ce sont d’autres enfants enlevés par Miss Pook, pour d’obscures raisons dont on devine qu’elles ont un trait commun, trait qui ne sera révélé qu’à la fin (et que l’on de dévoilera pas ici). Ils se sont enfuis comme Elise et, comme elle, ont été capturés à nouveau. Elle rencontre aussi d’autres créatures fabuleuses, Sphinx, Vampires, Faune, qui sont l’incarnation des nombreux dangers qui guettent les enfants.

Les mystères s’ajoutent aux mystères, le bien devient le mal, l’inquiétant le rassurant… La cruauté est partout présente, subtile et ambiguë. Cette série commence fort bien et promet de beaux rebondissements à ceux que n’effraient pas les récits subtilement noirs mais non dépourvu d’humour (souvent « noir » aussi !).

Le Jardin du dedans-dehors

Le Jardin du dedans-dehors
Chiara Mezzalam, Régis Lejonc

Les Editions des Eléphants, 2017

Un jardin en Iran

Par Anne-Marie Mercier

Cet album est une vraie curiosité, tant par son esthétique impeccable et légèrement surannée que par son histoire qui se situe entre le récit d’enfance classique (une rencontre de deux enfants que tout oppose) et le témoignage sur un pays dont on ne parle pas en littérature de jeunesse, pour toutes sortes de raisons : l’Iran des années 1980 : chute du régime du Shah, révolution islamique, affaire des otages, début de la guerre Iran-Irak…

Ces évènements, résumés dans un avant-propos autobiographique, n’apparaissent dans l’album que comme des échos lointains de ce qui se joue « dehors », dans la ville qui fait peur, Téhéran. Le « dedans », c’est l’immense jardin princier de l’ambassade d’Italie où la narratrice a vécu avec sa famille : les aventures des enfants qui explorent leur domaine sont teintées d’inquiétude par le rappel de l’existence du monde extérieur et parfois son intrusion Les image de Lejonc qui semblent venir d’une autre époque passent du bleu et vert aux rouges et noirs selon les circonstances, faisant alterner plaisirs et souffrances.

Jouer dehors

Jouer dehors
Laurent Moreau
Hélium, 2018

Par Anne-Marie Mercier

« Allez jouer dehors ! » Injonction récurrente de parents qui en ont assez d’avoir les enfants dans la maison qui s’agitent, ou qui désapprouvent leurs activités sédentaires ? La mère présentée ici apporte des précisions, comme un programme : dehors on peut faire des choses utiles (un peu de jardinage par exemple…), jouer, cueillir des fleurs, observer les animaux, imaginer un voyage…

Mais voilà que les propositions sont détournées : c’est le chat et non les fraisiers qu’on arrose, les fleurs sont effeuillées sitôt cueillies et enfin, le voyage n’est pas qu’imaginaire : les deux enfants (un garçon et une fille) parcourent le monde en suivant la rivière : les paysages changent, la prairie fait place à la forêt tropicale, puis à la banquise, et quand les enfants rentrent ils ne sont pas seuls… Graphisme charmant, belle impression à l’ancienne créant des transparences et des effets de profondeur, c’est joyeux comme un été.

Mes endroits à moi

Mes endroits à moi
Gaia Stella
Grasset jeunesse, 2017

Espèces d’espaces

Par Anne-Marie Mercier

Dans ce bel album se déclinent différents lieux décrits par une enfant : la maison, la bibliothèque, le musée, le planétarium… tout l’intéresse, tout est lieu habitable, c’est à dire heureux, dans lequel on peut se projeter, rêver, faire des rencontres…
Pour le lecteur, chaque page est un bel espace à contempler : les images sur fond blanc, dans un style graphique très cohérent, mêlent couleurs et tons de gris, courbes et angles, espaces ouverts et fermés, pour finir sur l’immensité du ciel nocturne vu du planétarium avant de revenir à l’espace du quartier qui semble contenir toutes ces merveilles.

La Maison à travers les âges

La Maison à travers les âges Nathalie Lescailles-Moulènes, Sébastien Plassard De La Martinière jeunesse, 2016

Par Anne-Marie Mercier

Du paléolithique au XXIe siècle, on parcourt les âges avec toutes sortes de maisons : tente, maison de bois, de pierre, en brique ou en béton, elles adoptent différentes formes mais toutes montrent l’état d’une civilisation et illustrent la fonction et le statut de ceux qui les habitent. Un système de rabats permet de voir, après la façade, l’intérieur, comme dans les maisons de poupées : on y voit les habitants discuter, se restaurer, jouer, travailler, se distraire. Un système de légendes et d’encadrés donne de multiples informations sur la vie de ce temps, la société, les décors et le mobilier, l’alimentation, l’économie, l’entretien de la maison. La dernière est la maison « verte », faite en bois mais isolée, avec un toit végétalisé et des panneaux solaires. On y mange bio et local, tout est programmable, connecté, parfois robotisé… Oui, nos maisons reflètent une certaine vision du monde ­— ici un monde presque idéal et en tout cas extrêmement favorisé.

Des mains pour dire Je t’aime et Parle avec les mains.

Des mains pour dire Je t’aime. Petits mots doux en langue des signes
Pénélope
(Les grandes Personnes), 2016

Parle avec les mains. Les premiers mots de bébé en langue des signes
Pénélope
(Les grandes Personnes), 2018

Langue des signes

« Ma princesse », « mon cœur », « mon chou », « petite fleur », « petit clown », « ma cocotte »… Pour ceux qui verraient le monde des sourds comme un monde non seulement sans bruits mais sans style, ne possédant qu’une langue utilitaire, cet album offre un beau démenti. Tout autant manifeste que glossaire, il est adressé à tous, entendants et malentendants.

Dessiné à la plume sur fond blanc, il vise la lisibilité autant que l’esthétique. Un dispositif ingénieux de mise en page montre en page de gauche le « locuteur », une femme ou un homme, jeune, souriant, et esquissant le début du geste, et face à lui, donc à droite, sur un rabat, une image représentant le sens concret du mot, une poule, une fleur, un chou, un cœur… Le geste qui consiste à ouvrir le rabat imite le geste du personnage qui « ouvre » à la fois les mains et le sens. Dans l’album de 2016, « papa », « maman », dormir, bébé, bain, biberon, gâteau… tels sont les mots proposés au bébé pour se faire comprendre. Ici , on retrouve la tendance qui veut que l’on enseigne quelques signes au tout-petit qui ne parle pas encore afin qu’il commence avec un premier langage. Dans cet album, ce sont deux personnages qui signent, côte à côte, l’enfant et l’adulte, alternativement père ou mère.

A travers ces présentations, la langue des signes n’est plus une langue du manque mais une langue poétique, où la beauté réside à la fois dans la métaphore et dans le geste, comme une danse qui viendrait introduire de la musique.

Voir  Des mains

Voir Parle avec

 

La Fenêtre de Kenny

La Fenêtre de Kenny
Maurice Sendak
Traduction (américain) de Françoise Morvan
MeMo, 2016

Grandes questions

Par Anne-Marie Mercier

Les lecteurs français auront dû attendre plus de cinquante ans avant de pouvoir lire Kennys’window en traduction française, c’est étrange : il y aurait une étude à faire sur les œuvres d’auteurs célèbres que les éditeurs français n’ont pas osé proposer avant ces dernières années. Premier ouvrage de Sendak où celui-ci est à la fois auteur et illustrateur (merci Ricochet !), publié en 1956, cette traduction est sortie en 2016 aux éditions MeMo, choisies par la Fondation Sendak pour éditer ses albums inédits en France et rééditer ceux qui sont aujourd’hui épuisés.

Kenny est un petit garçon à sa fenêtre. Il semble totalement seul. Le monde des adultes apparait dans ses propos pour dire qu’il est inutile de leur raconter ce qu’il voit : ils prendraient cela pour un rêve. Ses seuls amis sont son ours (en peluche), son chien (en vrai) et deux soldats de plomb. Une nuit, il rêve d’un coq à quatre pattes qui lui pose sept questions. Chaque chapitre permet à l’enfant de répondre, et chacune cache une question plus vaste :
– Comment convaincre quelqu’un qui t’interdit quelque chose ?
– À quelle condition peux-tu dire qu’un animal t’appartient ?
– Quel est le pouvoir de l’attention, ou de l’imagination ?
– Peut-on réparer une promesse rompue ?
etc.
Dessins sobres à l’encre, fonds aquarellés de jaunes ou de gris, tout l’art de Sendak est déjà là. La chambre d’enfant (Cuisine de nuit, Max, mais aussi le modèle de Little Nemo)  s’ouvre sur la nuit et ses merveilles, mais elle sait aussi se refermer sur elle-même et sur la pensée en devenir de son occupant.

 

 

 

Le Zoo poétique

Le Zoo poétique
Bruno Gilbert

Seuil Jeunesse, 2018

Par Matthieu Freyheit

« Mon amie le croit bête, parce qu’il est poète »

« Les animaux assistent au monde. Nous assistons au monde avec eux, en même temps qu’eux », suggère Jean-Christophe Bailly dans Le Versant animal. Le Zoo poétiquepublié chez Seuil Jeunesse tente de restituer cette coexistence en interrogeant la forme singulière de la parole animale lorsqu’elle s’incarne en poésie. La tradition est ancienne : elle consiste à trouver dans la poésie un espace de recherche pour donner un langage à ceux qui ne parlent pas et à ce qui ne parle pas. On y dit l’indicible, on y fait parler les silencieux, on y livre le parti-pris des choses, et des êtres.

Pas d’anthologie animale, ici, mais une proposition recueillant des textes de Charles Cros, de Jules Supervielle, de Francis Jammes ou d’Emile Verhaeren, entre autres, tous illustrés par Bruno Gilbert à qui l’on doit déjà, chez le même éditeur, un travail consacré à la poésie de Maurice Carême (La Poésie est un jeu d’enfant, 2015). La poule est faite d’automne, le cheval de blanc vide, la panthère faite de nuit ; l’écureuil se confond avec la feuille. La géométrie l’emporte, comme les remplissages simples de figures d’un seul tenant. Ainsi les animaux sont-ils formes et couleurs en plus d’être mots. Les écrevisses, élégantes dans leur costume, « s’en vont […] à reculons, à reculons ». Le merle, croquant le givre, « croit à la jeune saison ». La panthère tire la langue à la nuit, tandis que « les bruits cessent, l’air brûle, et la lumière immense endort le ciel et la forêt ». L’âne, bien sûr, porte ses charges, et trompe bien son monde : « Mon amie le croit bête, parce qu’il est poète. » La langue et l’image ne font pas que révéler l’animal, mais se laissent également révéler par lui. C’est que « l’identité de l’homme comme celle de l’animal s’éclairent de leur mutuelle confrontation », précise Dominique Lestel dans L’Animalité. Cette complexité est en jeu dans le Zoo poétique, et en fait un objet de contemplation esthétique autant que de réutilisation pratiques avec des classes pour une exploration des relations texte-image, et des relations entre fond et forme.

Qu’y a-t-il derrière cette porte ?

Qu’y a-t-il derrière cette porte ?
Nicola O’Byrne
Traduit anglais) par Rose-Marie Vassallo
Flammarion (Père Castor), 2018

Action !

Par Anne-Marie Mercier

Sur le modèle des livres interactifs de Hervé Tullet ou de Cédric Ramadier et Vincent Bourgeau, cet album invite le lecteur à agir physiquement sur le livre pour faire avancer l’action, ou la faire dévier, l’orienter vers une étape plus satisfaisante…
A ce modèle, il ajoute un système de livre à découpes : celle de la couverture, en carton fort, inaugure la série ; les suivantes sont autant de portes que le lecteur aura « activées » dans la page précédente en traçant leur forme avec le doigt (carré, rond, losange, rectangle…). Chaque porte conduit le crocodile dans un milieu différent (mer, désert, neige…). De la sorte, le jeune lecteur peut aussi apprendre tout en s’amusant… beaucoup.

Pour feuilleter...