Dynamythes

Dynamythes
Annelise Heurtier
Casterman 2020

Ariane, Pandore, Sosie et les autres

Par Michel Driol

La panique, l’écho, le nombril du monde, un talon d’Achille… Annelise Heurtier s’empare de 20 expressions vieilles comme la mythologie pour les expliquer à tous, de façon à la fois pédagogique – tout est rigoureusement vrai – et humoristique, dans une écriture très variée.

Chaque expression se décline selon le même schéma : tout d’abord sa signification, puis une présentation des protagonistes du mythe, le récit mythologique, et enfin une ouverture vers les arts (peinture, musique, sculpture, littérature). Les récits s’inscrivent dans des formes très variées : récit traditionnel jouant avec le temps (avance rapide…), autoportrait, théâtre, interview, scénario de film… Cette variété dans la narration donne de la mythologie une vision vivante, à l’image de l’auteure qui s’implique dans son récit, en explique la genèse (un devoir de son fils), et introduit ainsi une certaine distance avec les récits. Elle convoque ainsi le monde contemporain (de la Guerre des étoiles à Harry Potter) comme autant de signes de connivence avec son lecteur, mais montrant aussi, sans didactisme, comme sans y toucher, une continuité dans les récits fondateurs de notre culture, sans cesse réécrits, réarrangés. La langue est volontairement contemporaine, accessible aux adolescents d’aujourd’hui, intégrant parfois quelques mots savants, grecs, définis en note. A l’humour du texte correspond bien l’humour des illustrations, qui font aussi souvent le lien entre l’Antiquité et notre époque.

Permettre aux adolescents d’accéder à la mythologie semble être l’une des préoccupations de nombreux auteurs de littérature jeunesse (Françoise Rachmuhl, Charlotte Gastaud, Martine Laffon, Pierre Beaucousin…) qui cherchent à en montrer l’intérêt pour comprendre notre monde en exposant des figures mythiques. Saluons ici l’originalité du propos  d’Annelise Heurtier qui vise à faire comprendre en quoi ces mythes fondateurs ont aussi laissé une trace dans notre langage.

Le Lapin qui ne disait rien

Le Lapin qui ne disait rien
Bruno Gibert
Sarbacane, 2019

Lapin, super star

Par Anne-Marie Mercier

Le lapin est un personnage essentiel dans l’album pour enfants (voir Le Livre pour enfants de Christophe Honoré qui écrit : « les lapins ont gagné »), et pourtant, qu’en sait-on, à part qu’il a de grandes oreilles ?
La liste des cris d’animaux est un classique des jeux sonores avec les enfants ; on les retrouve dans quelques livres, où les sons sont souvent figurés plastiquement de façon intéressante (voir Histoire de la petite dame qui aimait le bruit, de Val Teal, illustré par Robert Lawson). Mais on se demande rarement quels animaux ne figurent pas par leurs cris, et parmi eux il y a… le lapin.
Cet album montre des animaux à plumes et à poil, certains très bruyants et d’autres plus discrets, tout à coup inquiets du silence de leur camarade, tout seul silencieux dans sa cage. Ils décident de l’emmener voir un médecin spécialiste pour les enfants muets et l’on constate que le lapin ne parle pas, mais qu’il écrit. Stupeur, célébrité, il devient un écrivain renommé. Mais d’où lui viennent toutes ses idées ? pour le savoir, il suffit de se souvenir que, s’il ne parle pas, il a de grandes oreilles.
Les illustrations sont aussi cocasses et bruyantes (ou silencieuses) que le texte. Un régal.

Histoire de la petite dame qui aimait le bruit

 

La Grande Fabrique de mots

La Grande Fabrique de mots
Agnès de Lestrade, Valeria Docampo
Alice, 2019

 Cauchemar linguistique

Par Anne-Marie Mercier

Cette édition anniversaire a été réalisée, dix ans après la première publication, sous la forme d’un album au dos toilé rouge, à la couverture en fort carton, comme pour être relu souvent. Et en effet, il faut plusieurs lectures pour s’imprégner de tous les sens de l’histoire et de l’atmosphère empreinte de tristesse des illustrations.
C’est d’ une fable sur le langage : sur ses pouvoirs, sur la manière de l’utiliser, contre les autres ou pour les autres, pour les émotions, ou pour jouer. Les auteures imaginent un pays où les mots sont des objets : on les fabrique, il y a des usines qui les produisent sans cesse, il y en a de beaux et de vilains (« gros mots »), des utiles (« je t’aime ») et des peu utiles (« philodendron »), on peut les acheter en soldes au printemps, parfois ils s’envolent… Ainsi, parler coute cher et seuls quelques privilégiés peuvent faire des phrases complètes.
Philéas aime Cybelle, il aimerait le lui dire mais les mots lui manquent. Il lui offrira les trois mots qu’il a pu attraper : cerise, poussière, chaise. Cybelle comprendra-t-elle ? Heureusement pour Philéas, il n’y a pas que les mots, mais la manière de les dire, le sourire, le regard.
Cet album ne porte donc pas sur les seuls mots, mais sur la communication sous tous ses aspects. Il invite le lecteur à ne pas se laisser intimider par ceux qui semblent posséder plus que lui (de mots, d’argent, d’assurance, d’allure…) mais à laisser parler son cœur. La douceur du propos, qui pourrait sembler un peu mièvre, est contrebalancée par la dureté de la situation, la pauvreté qui semble générale, la déshumanisation des êtres. Le monde semble arrêté dans un temps à la technologie et à l’organisation sociale anciennes (avec des aspects qu évoquent le dix-neuvième siècle). C’est une gigantesque machine à produire, une autre Babel (la figure de la tour apparait) dans laquelle seuls les amoureux peuvent se parler sans recourir aux mots. Les couleurs sombres et les effets de plongée laissent cependant à la fin place au rouge du bonheur.
L’atmosphère est intéressante; le propos sur le langage un peu biaisé par différentes questions : les mots rares sont-ils sans utilité? n’a-t-on pas besoin de mots pour dire ce qu’on ressent? Certes, la question n’est pas uniquement celle de la quantité, de la « richesse » du vocabulaire. Enfin, il s’agit d’un conte et il peut bien contenir une morale et des questions.

 

 

Babïl


Babïl

Sarah Carré
Editions théatrales Jeunesse 2019

Parler ensemble ?

Par Michel Driol

Deux personnages, Tohu et Bohu. Le premier, confiant, est à l’aise avec la parole. Le second hésite, commet des lapsus, des inversions. Tous deux entreprennent de raconter une histoire : pour ne plus rester seuls,  les habitants du pays du Lointain décident  de bâtir une tour, Belba, une tour qui les rassemblera. Mais les choses s’enveniment tant à Belba, où l’on ne veut pas écouter la petite voix sage de Sanaë,  qu’entre Tohu et Bohu qui en viennent à se séparer. Mais une fin heureuse réconcilie tout le monde, tant à Belba que sur le plateau du théâtre.

En Hébreu, tohu signifie le désert, et bohu vide. Ensemble, les deux mots renvoient à l’état du monde au moment de la création. En français, bien sûr, l’expression signifie agitation confuse.  Le titre renvoie aussi bien au langage enfantin, le babil, qu’à la séparation des langues à Babel. Voilà une pièce qui parle des origines et qui revisite certains mythes bibliques, celui du commencement – la Genèse-, celui de Babel, mais pour en faire une joyeuse histoire sur la parole. A l’image de Tohu et Bohu, nous sommes fondamentalement inégaux devant la parole : pour de raisons sociologiques, psychologiques. Ce qui peut être traumatisant dans l’enfance. Or, prendre la parole, c’est prendre le pouvoir. Mais parler, c’est prendre un risque, celui d’être jugé par l’autre. Discuter, c’est accepter de partager la parole, de faire place à toutes les voix, fussent-elles dissonantes, malhabiles, fluettes. C’est cette problématique qu’illustrent  Tohu et Bohu, dans une joyeuse parodie biblique de la Genèse :  la pièce de théâtre qui se fait devant nous étant acte de parole. Le monde est théâtre et le théâtre est monde, monde de parole, n’existant que par la parole qui fait exister, dans le récit, des personnages secondaires, Sanaë, Maël le puissant, Pourchi…  Ne pas écouter l’autre, se moquer de lui, de ses défauts d’élocution, c’est aller à la rupture, et c’est ce que fait Tohu. Mais séparés, isolés, les deux personnages éprouvent le manque de l’autre, le silence et la solitude qui les contraignent à s’accepter tels quels au nom de leur amitié.

Une pièce optimiste, divisée en six ou sept séquences, sur l’émergence et le partage de la parole, le parler-ensemble, écrite dans une langue vive et évocatrice et qui invite à lutter contre le tohu-bohu du monde.

La la langue – Comment tu as appris à parler

La la langue – Comment tu as appris à parler
Aliayah et Susie Morgenstern – Illustrations de Serge Bloch
Saltimbanque édition 2019

La grande aventure de l’entrée dans le langage

Par Michel Driol

Derrière le titre (lacanien ?) le sous-titre explicite l’enjeu de ce livre : expliquer aux enfants comment ils ont appris à parler. Très classiquement, le livre aborde les différents stades de l’acquisition du langage par un enfant : à partir de la naissance une petite vingtaine d’étapes le conduisent à après 6 ans : la communication non verbale par les sourires, l’entrée dans les premiers mots, l’acquisition des phonèmes les plus difficiles à prononcer… Le livre fait avec habilité le lien entre les progrès linguistiques et langagiers et l’évolution des conduites de l’enfant tant en terme de communication – ses relations avec autrui – que de progrès dans le graphisme par exemple.

Le livre est écrit en « tu », s’adressant à l’enfant, lui montrant tous les stades par lesquels il est passé (si l’on suppose que le lecteur visé a plus de 6 ans…). Comment il est passé du stade d’infans, celui qui ne parle pas, à cet être de langage salué dans les dernières pages, à qui l’on souhaite bonne route. On imagine aussi, comme c’est le cas d’une grande partie de la littérature enfantine, une lecture qui associe un parent et un enfant, et le livre devient l’occasion de revivre des épisodes passés, de mesurer les apprentissages énormes réalisés en peu de temps, et d’être optimiste pour la suite des apprentissages à réaliser dans le langage et grâce à lui.

On apprécie la rigueur scientifique du livre – en regrettant peut-être que les étapes soient données de façon un peu catégoriques, sans que rien ne vienne préciser que chacun apprend et se développe à son rythme, et que nombre de grands parleurs aujourd’hui étaient quasi mutiques à 6 ans… Mais on apprécie la vulgarisation faite, sans aucun terme technique, dans des phrases simples, pleines de bienveillance à l’égard de l’enfant, et souvent pleines d’humour. Cet humour est renforcé par les illustrations de Serge Bloch : scènes de la vie quotidienne, enfant au milieu de nuages de lettres, de sons et de mots,

Un livre utile tant pour les enfants que les parents, voire les éducateurs qui y trouveront des repères pour une première approche du développement du langage et de l’apprentissage de la langue.

Des mains pour dire Je t’aime et Parle avec les mains.

Des mains pour dire Je t’aime. Petits mots doux en langue des signes
Pénélope
(Les grandes Personnes), 2016

Parle avec les mains. Les premiers mots de bébé en langue des signes
Pénélope
(Les grandes Personnes), 2018

Langue des signes

« Ma princesse », « mon cœur », « mon chou », « petite fleur », « petit clown », « ma cocotte »… Pour ceux qui verraient le monde des sourds comme un monde non seulement sans bruits mais sans style, ne possédant qu’une langue utilitaire, cet album offre un beau démenti. Tout autant manifeste que glossaire, il est adressé à tous, entendants et malentendants.

Dessiné à la plume sur fond blanc, il vise la lisibilité autant que l’esthétique. Un dispositif ingénieux de mise en page montre en page de gauche le « locuteur », une femme ou un homme, jeune, souriant, et esquissant le début du geste, et face à lui, donc à droite, sur un rabat, une image représentant le sens concret du mot, une poule, une fleur, un chou, un cœur… Le geste qui consiste à ouvrir le rabat imite le geste du personnage qui « ouvre » à la fois les mains et le sens. Dans l’album de 2016, « papa », « maman », dormir, bébé, bain, biberon, gâteau… tels sont les mots proposés au bébé pour se faire comprendre. Ici , on retrouve la tendance qui veut que l’on enseigne quelques signes au tout-petit qui ne parle pas encore afin qu’il commence avec un premier langage. Dans cet album, ce sont deux personnages qui signent, côte à côte, l’enfant et l’adulte, alternativement père ou mère.

A travers ces présentations, la langue des signes n’est plus une langue du manque mais une langue poétique, où la beauté réside à la fois dans la métaphore et dans le geste, comme une danse qui viendrait introduire de la musique.

Voir  Des mains

Voir Parle avec

 

La Plage dans la nuit

La Plage dans la nuit
Elena Ferrante, Marra Cerri (il.)
Gallimard jeunesse, 2017

Cauchemars de poupée

Par Anne-Marie Mercier

Comme le roman Poupée volée, du même auteur, ce n’est pas parce qu’il y est question de poupée que le livre est forcément destiné à des enfants (voir L’Echange des princesses de Chantal Thomas qui donne lui aussi une place centrale – et cependant minuscule – à une poupée). Ici, tout de même on sent que l’auteure a tenté de les rejoindre.
C’est la poupée qui parle. Elle fait vivre par procuration à son lecteur les pires cauchemars de l’enfance : être dans le noir, perdu, dévoré, brûlé, noyé, seul au milieu de monstres… Et aussi : perdre ses mots jusqu’à son propre nom, se les faire arracher au fond de la gorge, ne plus être reconnu par les siens et donc ne plus être aimé.
Récit sombre, comme les illustrations, fait de sensations, d’émotions, d’angoisse, il emporte à la manière des contes, cruellement, entre le sable, le feu et l’eau, jusqu’au dénouement, heureux (on est dans un livre pour enfants).

Renommer

Renommer
Sophie Chérer, Philippe Dumas (ill.)

L’école des loisirs (Medium), 2016

La vérité des mots, la force du langage

Par Anne-Marie Mercier

Saviez-vous que Avion était non seulement un dérivé d’avis (oiseau, en latin) mais un acronyme pour Appareil Volant Imitant l’Oiseau Naturel ? Que Freud avait commencé en s’intéressant à la Séduction (dans sa dimension fréquente d’inceste) avant de forger sa théorie de l’Œdipe ? Que le mot bulldozer a désigné à l’origine un groupe de racistes américains ?

Sophie Chérer a pu constater l’enthousiasme des enfants et adolescents (mais aussi de plus grands) devant les origines des mots, le sens caché suggéré par l’étymologie, les familles qu’elle fait deviner, l’extrême richesse de cette « science ». Les guillemets sont là pour exprimer une certaine réserve, non face à ce livre, bien fait et bien écrit, utile et passionnant, mais face au principe qui le sous-tend : les étymologies sont souvent hasardeuses et on ne peut – depuis les excès de certains aux XVII et XVIIIe siècles –  que les prendre avec prudence car la « Vérité » qu’elles proposent est fluctuante et les conclusions qu’on en tire … personnelles – ce qui fait leur charme.

Mais la prudence n’exclut pas la découverte; la jubilation qui parcourt ce livre est contagieuse et efficace : chaque mot donne lieu à une interrogation qui va au-delà de la question des origines et nous amène à notre temps présent. Ainsi, dans la partie intitulée « Nature », les mots « bio », « couleur » conduisent à une réflexion contemporaine… Dans la partie consacrée aux noms propres on découvre non seulement quel personnage a donné son nom à un mot, mais aussi on tire des leçons de la vie de cette personne et des circonstances de cette nomination (Eiffel, Séquoia, Espiègle, Boycot…) La partie consacrée aux sentiments fait l’histoire de l’un (curiosité), propose un mot nouveau pour un autre (mellonalgie), médite encore sur le dévoiement d’autres (religion, psy).

D’autres rubriques (Economie, Langage, Société, Technique), parcourent notre monde avec les mots, pestent contre le « ludique » et ses avatars (je suis bien d’accord, ce mot envahit le langage des jeunes enseignants à tout propos), s’interrogent sur l’évolution du sens du mot laïcité, sur le refus de la morale au profit de l’éthique, sur le fait que la plupart des insultes désignaient au départ des êtres disgraciés par la nature, pauvres, malchanceux…

Instructif… dans tous les sens du mot !

Papillons et mamillons

Papillons et mamillons
François Davis, Henri Galeron
Møtus, 2015

 Les mots en valise, l’enjeu des mots

 Par Anne-Marie Mercier

Papillons et mamillonsComme le titre l’indique, le jeu sur les mots est au cœur de ce petit ouvrage. Le principe est de les décomposer en éléments sonores signifiants et d’en discuter le pertinence (selon le système des mots-valises).
De format carré, il associe pour chaque mot deux doubles pages. La première présente le mot et la réflexion qui montre qu’il n’est pas fidèle à ce qu’il représente. Le biberon n’est pas rond mais long : dans la deuxième double page on présentera le bibelon. Les lunettes sont sales ? Vite, nettoyons-les avant qu’elles ne deviennent des lunefloues !
Le nuage n’a pas d’âge. Le muguet n’est pas toujours gai…

Les illustrations prennent « au pied de la lettre » ces propositions et créent ainsi un imagier fantaisiste où l’enfant n’apprend pas à appliquer le langage aux choses mais à jouer avec le langage, à le goûter en poète, donc.

Notre nom est une île

Notre nom est une île
Jeanne Benameur
Bruno Doucey, 2011

Poèmes à fleur de parole

Par Dominique Perrin

notre Publier de la poésie au début du 21e siècle suppose une vision forte de sa capacité d’insertion dans l’existence réelle des contemporains. Bruno Doucey rappelle ici, en préambule à une nouvelle collection baptisée « Embrasures », le parcours de Jeanne Benameur de la poésie au roman – à la poésie. Les mots sont passés ici à un tamis à la fois si large – ce sont essentiellement des mots et une syntaxe « communs » qu’il met au jour – et si exigeant, qu’il est bon que leur succède, à l’autre extrémité du recueil, un poème-essai assumé comme tel sous le titre « L’exil est un lien ». Entre ces deux bords, les poèmes de Jeanne Benameur sont à la fois galets francs à la main et éclats miroitants. Droiture, solitude et ouverture en actes, son souffle d’écrivaine est là. C’est l’une des indéfiniment possibles formes de la limite nommée poésie, volontiers écrite au « nous », arpentée sur les hauts plateaux blancs de pages qui semblent immenses au-delà de leur petit format.