Dans moi

Dans moi
Alex Cousseau, Kitty Crowther
MeMo, 2015

Ego-philo

Par Anne-Marie Mercier

Qu’est-ce que l’être? Si on devient quelqu’un, qu’est-on donc auparavant ? Commence-t-on a exister à la naissance? Ou avant? Ou bien avec l’âge de raison? Qu’est-ce qui est autour de moi, est-il distinct ou dépendant de moi? Toutes ces questions sont celles que l’on se pose – avec bien d’autres – en découvrant cet album.

Le petit personnage en noir qui nous fait penser à d’autres personnages de Kitty Crowther parcourt l’espace blanc crème des pages parsemé de petits détails plantant divers paysages qui sont autant  d’états mentaux. Elle – il semble que ce soit un personnage de sexe féminin – prend petit à petit possession d’elle-même mais reste face à un problème : en elle il y a un autre qui veut l’éliminer, un ogre, comment faire ? Faut-l accepter d’être mangé pour progresser…

Album métaphysique dans lequel le lecteur projettera ses propres questions et peut être des réponses. Au bout du compte, ce sont les mots qui font accéder au sens.

Le Très Grand Petit Poucet

Le Très Grand Petit Poucet
Charles Perrault, Clémentine Sourdais
Helium, 2015

Poucet découpé

Par Anne-Marie Mercier

Clémentine Sourdais avait déjà fréquenté l’œuvre de Perrault, en illustrant pour les éditions hélium  » Le Petit Chaperon rouge « ,  » Le Chat botté  » et  » La Barbe Bleue », sous la forme de mini livres accordéons en papier découpé.

Sa maîtrise de la découpe laser et surtout son ingéniosité pour faire voir différentes choses selon qu’on voit la page découpée côté verso ou côté recto font ici merveille dans un album qui est cette fois de format exceptionnellement grand. A l’italienne, il s’allonge en doubles pages et fait alterner une page de texte  (celui de Perrault) et deux feuilles d’illustration, tantôt une feuille de papier découpé suivie d’une feuille d’illustration, tantôt deux feuilles de papier découpé. Elles jouent l’une sur l’autre en jeu de cache ou de révélation, une face en noir, l’autre en couleurs. Certaines montrent bien l’intérêt dramatique de cette technique, comme celles qui montrent d’abord les filles de l’ogre avec leurs couronnes d’or, au dessus de la représentation des gamins coiffés de casquettes, puis se transforment en image où les couronnes des filles sont remplacées par des casquettes et où l’espace occupé par les garçons est vide. Quand à l’ogre, il file comme le vent avec ses bottes. Tour de passe passe, magie des pleins et des vides, dynamique parfaite du récit, et marmots mignons à croquer !

Le drôle de pique-nique d’ours

Le drôle de pique-nique d’ours
John Yeoman, Quentin Blake,
Traduit (anglais) par Catherine Gilbert
Gallimard jeunesse (giboulées, l’heure des histoires), 2017

Leçon de morale fraîche

Par Anne-Marie Mercier

C’est un classique pour les petits Anglais, publié pour la première fois en 1969. Pour les Français, il pourrait le devenir dans cette petite collection bon marché (4,90€). L’histoire est simple, charmante et pleine d’enseignements. Les personnages, l’ours et ses amis le cochon, la poule, l’écureuil et le hérisson sont bien typés, et leur pique-nique sur un radeau, confectionné par Ours, comique.

Les valeurs d’entraide et de tolérance ne sont pas assénées mais inscrites pour ceux qui voudront bien se donner la peine de tirer la morale du récit. Pour les autres (les petits, qui s’identifient moins dans les animaux – voir notre page « espace scientifique »), le charme des dessins du « maître » Quentin Blake esquissant les joies d’une journée dans la nature pleine de péripéties au milieu du chant des grenouilles suffira à leur bonheur.

Objets trouvés

Objets trouvés
Vanoli
La Pastèque, 2017

perdu / trouvé…

Par Anne-Marie Mercier

Au dos de cet ouvrage – comment le définir : recueil de nouvelles graphiques ? – l’illustration montre des objets divers (lunettes, appareil photo, clefs…), ceux que l’on peut s’attendre à trouver dans un bureau des objets trouvés. Mais ici, bien que l’on retrouve à l’intérieur du livre ( tiens ! Pile au milieu…)  la même illustration associée au bureau de la gare de Victoria Station, il s’agit de choses plus graves ou étranges.

En effet, un objet trouvé a d’abord été un objet perdu… enfants perdus, êtres abandonnés, souvenirs enfuis, temps révolus… tout cela fait l’objet d’une rêverie sous la forme d’un récit en images, de une à quatre pages.

La fantaisie n’en est pas exclue, ni le comique ou l’énigme. Au centre de l’ouvrage on trouve le mystère de la disparition du personnage de Saint Jérôme hors du tableau de Patinir du musée de Londres, et partiellement dans des versions du même artiste dans d’autres musées, à Madrid, Paris… on aurait retrouvé Jérôme à la gare de la Victoria Station… c’est lui qui tient le bureau des objets trouvés.

Le Secret

Le Secret
Emilie Vast
MeMo, 2015

 » Renarde a un secret.
N’y tenant plus, elle le confie à Lapin.
 » Oh ! Extraordinaire « , dit Lapin.
Lapin a un secret.
N’y tenant plus, il le confie à Libellule.
 » Oh ! Formidable « , dit Libellule.  » « 

Polichinelles (*)

Puis vient le tour d’Ecureuil, de Hibou, de Chauve-souris… qui tous, après s’être exclamés (« merveilleux, prodigieux, grandiose »…) confient à leur tour le fameux secret, jusqu’à ce qu’il revienne à Renarde par qui tout a commencé. La chute est belle, la révélation du secret s’accompagnant d’un pardon général à ce qui n’est même pas une faute…

A cette randonnée simplissime par son texte et sa structure, s’ajoutent les images, en parfaite adéquation avec cette simplicité et avec la structure répétitive de l’histoire, avec son rythme. On trouve aussi de subtiles variations (un fond noir pour les animaux nocturnes, des plantes diverses comme décor, en organisation quasi géographique…).

En somme, un petit bijou… Secret à partager généreusement !

(* ) »secret de Polichinelle », « avoir un Polichinelle dans le tiroir »

Tu vois, on pense à toi !

Tu vois, on pense à toi !
Cathy Ythak

Syros (tempo), 2017

Quand l’épistolaire est un laboratoire de fiction

Par Anne-Marie Mercier

Dans la catégorie bien fournie des romans épistolaires scolaires, ce petit livre mérite d’être signalé à plusieurs titres. Il est tout d’abord assez bien écrit et ne cherche pas à imiter de trop près un parler enfantin ou pré-ado, ce qui sonne souvent faux quand c’est le cas. Il propose une situation d’écriture originale mettant en scène non pas deux mais trois scripteurs : deux amis sont en classe de mer alors que leur amie commune est hospitalisée; l’un des garçon écrit, pendant que l’autre lui souffle des idées. On devine assez vite qu’ils ne sont pas absolument d’accord et que la rupture se rapproche.
On devine aussi que le récit de leurs aventure et le mystère qu’ils découvrent et cherchent à résoudre sont quelque peu influencés par leurs lectures. On voit que leur amie est une fine mouche qui sait les manipuler. Tout cela pose bien la question de l’écriture, de la différence entre ce qu’on attend d’une lettre et ce qu’on aime dans un récit et propose une belle hybridation des genres.
Enfin, c’est aussi une belle histoire d’amitié et c’est sans doute ce que retiendront principalement les jeunes lecteurs si on ne les invite pas à aller plus loin.

Petit ogre veut un chien

Petit ogre veut un chien
Agnès de Lestrade, Fabienne Cinquin
La poule qui pond édition, (septembre 2014) mars 2017

Gare à l’appétit de papa ogre!

Par  Chantal Magne-Ville

Saluons la réédition de cet album qui attire d’emblée par des images aux couleurs vibrantes, dans lesquelles le rouge et le noir se disputent le blanc de la page, donnant un dynamisme joyeux à une histoire pourtant terriblement tragique. L’album séduit par son ton léger, ses dialogues enlevés, bâtis sur la même trame, mais très efficaces, et surtout par la vraisemblance de la psychologie enfantine, surtout dans ce contexte.

En effet, Petit Ogre veut un animal de compagnie, mais qu’il s’agisse d’un chien, d’un lapin, ou d’un poisson, son père ogre n’aura de cesse de le dévorer. Les scènes de même type, dans l’animalerie, montrent un Papa Ogre conseillant insidieusement à son fils de choisir l’animal le plus gros, tandis que le Petit Ogre opte toujours pour « le plus mignon ». Il apparaît toutefois assez vite que l’enfant, et, de ce fait, son jeune lecteur, ne sont pas dupes des mensonges du père quant aux prétendues disparitions des animaux. Petit Ogre opte donc en dernier ressort pour un éléphanteau, manière de mettre Papa Ogre  définitivement hors d’état de nuire, tout en permettant à Petit Ogre de revenir à son premier choix ! Les images d’ouverture et de clôture se répondent avec une scène de repas symétrique, mais où l’ogre est devenu végétarien.

L’illustration souligne la démesure du père, quand sa figure de Papa Ogre crève l’image, par des cadrages serrés sur les dents et des gros plans sur la bouche énorme. Les images de Fabienne Cinquin jouent avec de nombreuses références culturelles, littéraires et picturales. Elles sont  autant d’indices pour le lecteur débutant, comme  le nez allongé de Pinocchio quand le père ment, ou la plume dans la gueule du chat censé avoir mangé un poisson.

Cet album à la mise en page particulière pour le texte fait apparaître les syllabes en couleurs alternées (rouge et noir). Il signale les lettres muettes et  indique les liaisons obligatoires par une petite courbe de façon à faciliter le déchiffrage et la fluence de la lecture. Heureusement, cela n’empêche pas ce livre de rester une véritable œuvre littéraire, notamment par le sujet abordé et l’image, qui nécessite une exploration renouvelée. Idéal pour des lecteurs débutants.

 

C’est l’été…

Li&je se met au vert cette année et suspend ses articles jusqu’à la fin août.

Si vous êtes en manque  de lectures, savourez le troisième tome de la série de Carole Dabos, La Passe-miroirs, intitulé « La mémoire de Babel« . Comment? vous n’avez pas lu les deux premiers? Allez vite vous les procurer, ils sont parus en poche, en plus.

Et une autre bonne nouvelle, la sortie du tome 2 des aventures de La fille qui navigua autour de Féérie… de de Catherynne M. Valente : cette fois on passe sous Féérie et c’est encore plus magique, et toujours aussi bien écrit et traduit.

Bonnes lectures !

L’Empire des auras

L’Empire des auras
Nadia Coste

Editions du Seuil, 2016

Des rouges à l’âme

Par Matthieu Freyheit

On pourrait regretter quelques lourdeurs de style et des ficelles grossières, n’était la pertinence du propos qui permet au roman de Nadia Coste de gagner progressivement en intensité.

2059. Des scientifiques ont découvert l’existence d’une aura humaine, bleue d’abord, et passant au rouge chez une partie de la population. Si l’aura est là, les raisons de sa présence et de sa fluctuation (la « bascule » du bleu au rouge) ne connaissent quant à elles pas d’explication. Comme souvent, la découverte scientifique fait l’objet d’une appropriation sociale propre à installer de nouveaux comportements, de nouvelles habitudes, et de nouvelles hiérarchies. Quand l’aura bleue laisse supposer une conscience sans tache, l’aura rouge se voit criminalisée, offrant une nouvelle jeunesse et un nouveau visage aux passions dix-neuvièmistes pour les théories des criminels-nés. Le roman de Nadia Coste s’inscrit dans la lignée des fictions et travaux consacrés au posthumain à partir d’une réflexion sur les conséquences de notre poussé technologique et des questionnements induits quant à la définition de notre humanité. Au-delà de l’habituelle idylle adolescente, des conflits générationnels, et de la traditionnelle figure du savant fou, l’intérêt de la proposition de Coste est de produire un éloge de la culpabilité, à l’heure même où, en France notamment, le débat se cristallise autour de la question de la repentance. Que se passera-t-il, en effet, quand nous cesserons de regretter ? Sans culpabilité, Chloé, héroïne du roman, découvre cette insoutenable légèreté de l’être théorisée par Kundera.

Au-delà d’une forme somme toute très conventionnelle, c’est donc par le fond qu’il importe de se saisir de ce livre qui permet d’aborder des enjeux contemporains essentiels. Et si les ficelles sont parfois trop visibles, sans doute est-ce le signe d’un besoin de clarté et d’évidence quand les conséquences d’une rupture dans la société semblent parfois être oubliées.

Memo 657

Memo 657
Thierry Robberecht
Mijade (zone J), 2016

Ho, les Inco?

Par Anne-Marie Mercier

Mystères, mystères : quelle est la cause de l’accident dans lequel est mort un ancien élève du collège, conseiller auprès du président américain ? Quel est ce fichier nommé « memo 657 » que Jonas, qui est super fort en informatique doit trouver en hackant l’ordinateur de son collège – ultra protégé, mais pas assez pour lui ?  Qui sont vraiment Jonas et ses amis, tous orphelins et adoptés comme lui ? Quels sont ces hommes armés qui les pourchassent ? Lorsque les adolescents se découvriront une nature androïde, leurs parents les aimeront ils toujours ? Quel est leur avenir après cela ?

Tous ces « mystères » sont à peine indiqués qu’ils sont aussitôt éventés. Quant au suspens il n’a pas le temps de s’installer car nos héros ont plus d’un tour dans leur sac et ont une réponse immédiate à tout (fuite dans un jeu vidéo, trucs qui pourraient être empruntés à la série MacGiver…, réparation de leurs petits camarades). Les dialogues (et le reste aussi…)  semblent avoir été écrits par un ado…

Ce point est peut-être la réponse au seul vrai mystère de ce petit roman : il a eu le prix des Incorruptibles, et c’est une réédition. Si l’on regarde quelques avis de lecteurs sur Babelio, on voit que beaucoup partagent mon avis. Ceux qui sont favorables à l’ouvrage avancent l’argument qu’il y a peu de romans de SF pour les jeunes, et que celui-ci est court et facile  : est-ce une raison pour leur donner de la mauvaise SF, pleine de clichés et mal écrite ?

En attendant que la science fiction pour la jeunesse fasse des progrès, relisons les Chroniques martiennes de Bradbury, ou lisons Méto d’Yves Grevet et, pourquoi pas (si on veut des androïdes), la série de Jimmy Coates de Joe Craig ?